A M. LE COMTE DE MONCORPS
Fait à huit heures du matin Pour vous ramener, mais en vain.
Vous aimez, cher ami, les vers à la douzaine,
{Douzaine, par respect, car j'aurais dit centaine,
En ne faisant parler que mon juste courroux) ;
Eh quoi ! ces vers, Moncorps, vous en contentez- vous ?
Je vous en fais ici, mais puisse cet exemple
Vous montrer la raison, vous mener à son Temple,
Vous y loger s'il peut malgré l'aversion
Que vous semblez avoir pour l'habitation.
Ces vers sans harmonie, et ces rimes blessées,
Ces discours sans liens, ces petites pensées
Ont donc pu vous séduire ! Oh ! que je crois d'esprit
A celui qui vous fit goûter un tel écrit !
Qu'il fallait que sa voix flexible, harmonieuse
Trompât avec douceur votre oreille trompeuse,
Pour que de tous ces riens vous fussiez enchanté.
Jamais je ne vous vis d'un tel zèle emporté ;
J'admirais vos yeux bleus et vos vives prunelles
D'où jaillissait la joie en vives étincelles,
Et vos gestes fréquents et votre teint rougi,
Teint sur lequel des vers l'amour avait agi !
Quelle honte ! grand dieu ! quelle divine flamme,
Ces petits vers ont pu l'arracher à votre âme?
Non, je n'y veux pas croire et j'aime mieux penser
Que votre tendre cœur s'était senti blesser
Par des verres meilleurs pleins du jus d'une vigne
Que je préférerais même aux vers de Lavigne,
Ou bien par les beaux yeux de quelque aimable objet
Ou bien par le courroux de quelque vain projet.
Laissez-moi cette erreur, elle m'est nécessaire
Tant j'ai besoin pour vous d'estime bien entière,
Et même en poésie. Hélas ! si vous saviez
A quels dédains cruels vous vous exposeriez
Si votre opinion de la sorte égarée
D'auteurs un peu connus se trouvait entourée ;
Ce rire dédaigneux farouche et sans pitié,
Que ne tempère pas l'indulgente amitié.
Viendrait vous interdire, ou le triste silence,
Plus dur que les éclats, armerait leur vengeance ;
Ou si l'un d'eux plus doux sachant vous distinguer
Voulait sur votre auteur un peu vous haranguer.
Il vous dirait : « Monsieur, sachez de moi la haine
« Que nous professons tous pour les vers faits sans peine ;
« Le vers le plus obscur d'un auteur sérieux
« A plus de vrai mérite et vaut plus à nos yeux
« Que l'inutile amas de légères paroles
A M. LE COMTE DE MONCORPS 339 « Qui forme le tissu de ces œuvres frivoles « Qui sans rien peindre au cœur cherche à nous éblouir, « Qu'on dit vers fugitifs parce qu'ils sont à fuir. »
Adieu, Moncorps, soyez à ce discours sensible. Moi, je vais déjeuner et puis lire la Bible.