‹ Poésies (volume 2)Chapitre 8 sur 32 · DEUX CROQUIS · texte numérisé non relu

DEUX CROQUIS

Je cherchais, à l’aurore, une fleur peu connue, Pâle fille des bois et de secrets ruisseaux,

Des sources de cristal aux murmurantes eaux Enchaînèrent mes pas et surprirent ma vue.

O fraîche cascatelle ! En légers écheveaux, Son onde s’effilait, blanche, à la roche nue, Puis, sous un rayon d’or un moment retenue, Elle riait au ciel entre ses bruns roseaux !

Et comme j'inclinais quelques tiges mutines.

Sans bruit, l’oreille ouverte aux rumeurs argentines. Pareilles aux soupirs d’un luth mystérieux.

Soudain, glissant vers moi sur son aile inquiète A travers les rameaux, doux et penchant sa tête, Un rossignol vint boire au flot harmonieux.

SONNETS

Le rêveur, comme moi sous la forêt profonde, Marche seul dans la foule en l’ouvrant de la main. Que cherche-t-il dans l’ombre éparse en son chemin ? Est-ce un rêve inconnu, fleur solitaire et blonde ?

Une autre illusion plus douce au cœur humain ? Est-ce un baume nouveau dont le parfum l’inonde ? Ce vulnéraire sûr, cet idéal qu’au monde Les âmes vont cherchant, helas ! toujours en \ain ;

Vous êtes ce rêveur à la tête naïve.

Maître... Mais tout chant pur ou toute voix plaintive Captive votre cœur et ramène vos pas . . .

Et toi, comme Foiseau de la source cachée, T’enivres-tu dans l’ombre à quelque âme épanchée, O barde, ô mon ami, que tu ne chantes pas ?

PREMIERES PAGES DE LA VIE

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Réponse à une lettre de mon ami Eugène Taché.

Prends ces vers en retour de ta fraîche missive: Ce sont petites fleurs qu’en secret je cultive,

Et qui n’ont, je le sais, ni parfum, ni couleurs ; Mais novembre jamais fut-il propice aux fleurs ?

Ce soir, pensif et seul, j’écoutais près de l’âtre Le rire pétillant d'une flamme folâtre ;

Je disais en penchant mon front pâle d'ennui :

“ Toute chose en ce monde a besoin d’un appui :

“ Le pétrel bleu s'attache à l’algue qui surnage ;

“ La vigne qui fléchit se suspend au treillage,

“ Et la nuée en feu, noir groupe de démons,

“ Va s’abattre en tonnant sur la pointe des monts.

“ Je voudrais reposer aussi mon front qui penche ;

“ Oui, j’ai besoin d’une âme où la mienne s’épanche, “ D’une âme de mon âge, à l’instinct noble et bon. ” Et mes lèvres soudain ont prononcé ton nom.

Je t’appelais; ma mère ouvrit ma porte close ; Riante, elle agitait, au bout de son doigt rose,

Un petit carreau blanc de timbres constellé :

Ma main pour le saisir aussitôt a volé,

Comme un enfant après la vive luciole.

PBEMIÈBES PAGES DE LA VIE

Adieu, mon spleen anglais ! Le noir vautour s envole. Penché sur l’âtre même à la fauve clarté,

J’ai dévoré ta lettre avec avidité.

Ma muse, en la lisant par sa grâce inspirée,

A relevé son voile ; et la joue empourprée,

D'une voix qui d’abord tremble un peu de frayeur, C’est elle qui me dit ces vers en ton honneur.

Tel l’oiseau, s’il est seul, cherche l’ombre, sans joie ; Mais au fond de l'azur qu'une aile se déploie,

On le voit à l’instant, aussi prompt que l’éclair, S’élancer en chantant sur les vagues de Pair.

Tu nT écris : “ Que fait donc l’amitié dans ton âme ?

“ Les vents légers d'automne ont-ils tué sa flamme,

“ Que tu ne songes plus, oublieux citadin,

“ A celui qui va seul dans un âpre chemin P “ Faudra-t-il que je dise, ô la pensée impie !

“ Que mon ami d’enfance, âme éprouvée, oublie “ Ainsi qu'une aube d’or notre printemps vermeil ! ”

— Cher Eugène, ah ! causons de ces jours de soleil,

Où, plus bruyants cent fois qu’un essaim qui s’envole, Nous renversions nos bancs en sortant de l’école.

Nous n’avions pas encor vu quatorze moissons.

Nous refusions déjà d’apprendre les leçons.

“ Est-ce là, disions-nous, l’œuvre de jeunes hommes ?

“ Mais le monde jamais ne saura que nous sommes.

“ Non, non, c’est au grand jour qu’il nous faut travailler. “ Quand l’oiseau dans sa cage apprit-il à voler ?

“ Et la gloire, où luit-elle? Est-ce à l’école sombre ?

“ La gloire est une fleur qui ne croît point à l’ombre :

“ Elle aime les hauts lieux, colonnes, piédestaux,

“ Et quelquefois, dit-on, le sommet des tombeaux.

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“ Il faut, pour la cueillir, s’élever dès l'aurore,

“ Aux jeux du monde, au bruit de sa clameur sonore ;

“ Car la gloire est coquette, et cette étrange fleur

“ Veut qu’on la cueille au bruit d’un murmure flatteur.

“ Assez, amis, assez de maîtres, âmes dures,

“Et de bancs enrichis par nous de ciselures;

“ Assez de noirs bouquins, grimoires incompris.

“ On ne recueille pas grande gloire à ce prix.

“ La gloire est dans la lutte avec la vie amère :

“ Allons gagner le pain de notre bonne mère.”

Et nous partions, le bras sur l’épaule, en chantant; Mais bientôt un vent frais, un frelon bourdonnant. Une feuille entraînée au tournant d’une source, Soufflait sur notre ardeur, suspendait notre course ; Et quand le jour nouveau ramenait le matin,

Nous reprenions sans bruit l’affreux livre latin.

Mais une fois venu le mois bleu des vacances, C’étaient des ris, des chants, de fantastiques danses; On passait la nuit blanche à faire des projets.

Qui n a vu voltiger des troupes d’oiselets?

Comme elles en chantant et rapide comme elles.

Tout l’essaim s’envolait aux maisons paternelles.

Quel plaisir de jouer alors sur le gazon,

De pêcher dans l’étang, d’aider à la moisson.

De poursuivre un oiseau qui fuit le long des haies,

De cueillir à genoux au hois de rouges haies,

De ramener au pré le cheval écumant,

Et le soir, quand le bleu s’assombrit doucement,

De suivre du regard, à l’ombre du village,

Du char retentissant fuyant dans un nuage.

O mes frais souvenirs, vous me rendez joyeux!

Surtout je me souviens de ce mois où tous deux,

A travers les grands blés pressant nos pas agiles,

Courbés, inaperçus sous les épis mobiles,

A l’heure où les oiseaux s'enfoncent dans le mur,

Nous volions détacher la nef au lac d’azur.

Nous n’étions pas de ceux qui rasent le rivage. Tremblants comme une femme à l’aspect d’un nuage:

- Enfants ! — Soit; il fallait nous voir, au sein des Ilots, Gouverner aussi droit que de vieux matelots.

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Jouets d’un souffle d’air, d'une voix argentine, ISTous chantions, enivrés par la brise marine ; Entre chaque refrain, c’était de longs propos Sur les verts alentours et la grotte aux échos, Et sur le couchant d'or qui dans l’eau se reflète, Car nous étions déjà, toi peintre, moi poète .

La barque cependant, sur un lac sans rocher, Au milieu des glaïeuls échouait sans danger.

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