LA DANSE DES MORTS
Mais la Vierge s'étonne, et, quand d'un bras habile Le squelette lui prend la taille en amoureux, Un frisson fait bondir sa belle chair nubile:
Puis, les cils clos, aux bras du danseur aux yeux creux Elle exhale des mots charmants d'épithalame, Car elle est fiancée au Roi des Bienheureux.
Le Chevalier errant trouve une étrange dame. Sur ses côtes à jour pend, comme sur un gril, Un reste noir de peau qui fut un sein de femme.
Mais il songe avoir vu dans un bois, en avril. Une belle duchesse avec sa haquenée ; Il compte la revoir au Ciel. Ainsi soit-il!
Le Page, dont la joue est une fleur fanée, Va dansant vers l'Enfer en un ferme maintien, Car il sait clairement que sa dame est damnée.
L'Aveugle besacier ne danserait pas bien,
Mais, sans souffler, la Mort, en discrète personne,
Coupe tout doucement la corde de son chien.
En suivant à tâtons quelque grelot qui sonne, L'Aveugle s'en va seul tout droit changer de nuit, Non sans avoir beaucoup juré. Dieu lui pardonne !
Il ferme ainsi le bal habilement conduit;
Et tous, porteurs de sceptre et traîneurs de rapière.
S'en sont allés dormir sans révolte et sans bruit :
Ils comptent bien qu'un jour le lévrier de pierre, Sous leurs rigides pieds couché fidèlement. Saura se réveiller et lécher leur paupière;
Ils savent que les noirs clairons du Jugement, Qu'on entendra sonner sur chaque sépulture, Agiteront leurs os d'un grand tressaillement,
Et que la Mort stupide et la pâle Nature Verront surgir alors sur les tombeaux ouverts Le corps ressuscité de toute créature.
La chair des fils d'Adam sera reprise aux vers ; La Mort mourra : la faim détruira l'affamée, Lorsque l'Eternité prendra tout l'univers.