LA DANSE DES MORTS I
Mais le maître imagier qui, d'une touche austère, Peignait ce simulacre, à genoux et priant, Moine, y savait souffler la paix du monastère.
Sous les pas des danseurs on voit l'Enfer béant. Le branle d'un squelette et d'un vif sur un gouflfre ; C'est bien aflFreux, mais moins pourtant que le néant.
On croit en regardant qu'on avale du soufre ;
Et c'est pitié de voir s'abîmer sans retour
Sous la chair qui se tord la pauvre âme qui souffre.
Oui, mais dans cette image étalée au grand Jour On sent communier en Dieu toute âme humaine. On sent encor la foi, l'espérance et l'amour.
C'est là, c'est cet amour triste qui rassérène ;
Les mourants sont pensifs, mais ne se plaignent pas.
Et la troupe est très douce à la Mort qui la mène.
On se tient en bon ordre et l'on marche au compas ; Une musique un peu faible et presque câline Marque discrètement et dolemment le pas.
Un squelette est debout pinçant la mandoline Et, comme un amoureux, sous son large chapeau Cache son front de vieil ivoire qu'il incline.
Son compagnon applique un rustique pipeau Contre ses belles dents blanches et toutes nues, Ou des os de sa main frappe un disque de peau.
Un squelette de femme aux mines ingénues Éveille de ses doigts les touches d'un clavier. Comme sainte Cécile assise sur les nues.
Cet orchestre si doux ne saurait convier
Les vivants au Sabbat, et, pour mener la ronde,
Satan aurait vraiment bien tort de l'envier.
C'est que Dieu, voyez-vous, tient encor le vieux monde. Voici venir d'abord le Pape et l'Empereur, Et tout le peuple suit dans une paix profonde.
Car le Baron a foi, comme le Laboureur, En tout ce qu'ont chanté David et la Sibylle. Leur marche est sûre : ils vont illuminés d'horreur.