SA VIE ET SES OEUVRES
Les œuvres d'André Chénier ont eu, sur la littérature de notre époque, une influence déjà maintes fois signalée; aussi, avant de retracer les événements auxquels André fut mêlé , comme pocte et comme citoyen , est-il important de rechercher dans le passé quelles causes générales contribuèrent au développement de son génie. Ce sera en quelque sorte découvrir le secret de la renaissance de la poésie française au dix-neuvième siècle , que de montrer le ^ieil Homère guidant le premier pontife de cet art nouveau dans les retraites des Muses et des Grâces. Et puisque les époques de l'esprit humain s'enchaînent l'une à l'autre, nous devrons examiner en même temps quel est le lien intime qui unit André Chénier au seizième et au dix-septième siècle, et comment il avait sa place marquée dans l'histoire de la littérature française.
Or il nous semble qu'on caractériserait nettement la tentative littéraire d'André Chénier en disant qu'au dix-huitième siècle, pour ranimer la poésie , qui dans son immortalité ne plaît aux hommes que par un rajeunissement perpétuel, il fallait, sévèrement averti par Malherbe et Boileau, renouveler la tentative de
VIII ANDRE CHENIEK
Ronsard avec le goût pur de Racine ; c'est à-dire, importer dans la poésie française les qualités de lyrisme, de grâce, de mollesse, de liberté, inhérentes à la poésie grecque; en savoir discerner les véritables ricliesses ; surtout chercher et retrouver, dans la langue nationale, tous les éléments nécessaires pour atteindre à la beauté, à la pureté, à la sensibilité de l'art hellénique, sans forcer les lèvres françaises à reparler une langue morte avec les pensées et les mœurs d'un autre âge,
1 En effet, sur André Chénier, s'exercent deux influences constantes et également puissantes : celle des littératures antiques et celle de la littérature française. \\
C'est Homère qui, le premier, du haut de son Olympe poétique, lui verse la sainte inspiration. Homère domine l'œuvre d'Andj;é et la pénètre jusque dans ses replis les plus cachés. Les beautés franches et les grâces naïves, tantôt coulent abondamment comme de la bouche même de l'aveugle divin, tantôt, plus adoucies et plus molles, se répandent, non plus comme les flots d'une mer retentissante, mais comme les eaux pures d'un Mincius , au milieu d'ombrages charmés , avec des murmures aussi doux que les soupirs de la nymphe Aréthuse. C'est ainsi que le grand art d'Homère envahit brusquement le sein du poète, ou s'y insinue par l'art savant et perfectionné de Virgile et de Théocrite. Si, dans d'autres genres encore, André cherche à se rapprocher d'Horace, son émule chez les Latins, de Catulle , de TibuUe , d'Ovide, de PropÊrce, c'est qu'il reconnaît en eux la forte empreinte d'une poésie grecque, lyrique et élégiaque , dont ils ont recueilli les débris , cl qui , elle-même, avait subi l'influence homérique. C'est là, au sein même de la poésie latine, qu'il retrouve un art grec, oublié, perdu, dont l'école alexandrine avait distillé la lleiir , art tout de grâce, de molle passion, de sentiments choisis. Il se plaît à recomposer une anthologie, qu'il ne recueille pas ainsi que Méléagre, mais qu'il imagine, qu'il crée, mettant, comme un sourire, toutes les délicatesses helléniques aux lèvres de la poésie française rnjeunic.
Pénétré d'Homère, de Pindare, de Tlièocrile, André Chénier a
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su plier aux gràctf^ ioniennes et doriennes la langue à laquelle étaient restés fièrement fidèles Rabelais, Amyot, Corneille, Pascal et La Fontaine. Son but constant, son ambition était, tout en sinspirant de 1 indulgente philosophie d'Hoi'ace et, parfois, du chant rêveur de Virgile, de contraindre les Muses françaises à allier, aux suaves accents de Racine, le naturel et l'ample grandeur d'Homère, ainsi que la poétique simplicité de Théocrite,
Si André n'a pas atteint jusqu'au poète thébain, si, comme inspiration lyrique, il n'est pas allé au delà d'Horace, en ajoutant toutefois à sa lyre la corde indignée d'Archiloque, il faut reconnaître, ce que nous démontrerons amplement plus loin, que sa IMuse s'essaye à ce vol hardi, et que la poésie française, lyrique et élégiaque au seizième siècle , dramatique et didactique au dix-septième, tend, avec André Ghénier, à redevenir ce qu'elle sera de plus en plus, élégiaque et surtout lyrique.
De ces influences que nous venons de signaler, il n'en est pas une qu'André n'ait volontairement et librement recherchée. La belle forme antique est, pour ainsi dire, un moule qu'il prépare aux pcnsers nouveaux qu'il veut y verser et y fondre. Mais, si nous le voyons, à tous les instants de sa carrière poétique , préoccupé d'atteindre à la pureté de l'art grec, nous le voyons aussi rassembler avec soin toutes les ressources que peuvent offrir la langue et l'esprit français.
Chénier ne se fait l'imitateur des anciens que pour devenir leur rival. Tableaux, pensées, sentiments, il s'empare de tout, cherchant, poëte français, à les vaincre, du moins à les égaler, sur leur propre terrain. Si Homère, Théocrite, Virgile, Horace, n'avaient eu à lui apprendre la langue, la diction poétique, à l'initier à ce qu'il y a de plus difficile, de plus exquis, de plus délicat dans tous les arts, à la forme, peut-être ne leur eùt-il donné qu'une attention d'érudit, sachant bien, lui, philosophe et moraliste, que sciences , mœurs , coutumes , tout a changé depuis l'antiquité , et que désormais la lyre ne doit prêter ses accords qu'à des pensers nouveaux.
Dans chaque genre qu'il aborde, sa préoccupation constante est donc, contrairement à ce qu'on a pu croire dans le principe, de
X ANDRÉ CHÉNIEK
se dégager des anciens, à mesure que, dans les luttes qu'il leur livre, il sent ses reins s'assouplir et ses forces s'accroître. C'est pourquoi il ne faut point voir dans la tentative d'André Chénier une renaissance gréco-latine ; c'est véritablement une renaissance française, conséquence des seizième et dix-septième siècles, avec cette différence que le seizième siècle avait vu la Grèce à travers l'afféterie italienne, le dix-septième, à travers le faste de Louis XIV, tandis qu'André Chénier a, dans l'âme de sa mère, respiré la Grèce tout entière; il parle la même langue que Racine, mais trempée d'une grâce byzantine, attique même, naturelle et innée, et dans laquelle se fondent heureusement l'ingéniosité grecque et la franchise gauloise.
Tandis qu'on croit sa pensée errante aux bords de l'Eurotas, elle est aux rives de la Seine. Disciple studieux de nos grands siècles littéraires, il poursuit dans ses changements, dans ses progrès, dans ses appauvrissements, notre vieille langue nationale, à laquelle il veut faire honneur. Toutefois, c'est surtout dans les prosateurs, dans Montaigne, dans Amyot, dans Rabelais (i), qu il la recherche et qu'il l'étudié. Il en reçoit une influence semblable à celle qu'en reçut Régnier, dont il se rapprochera par l'énergie, tandis que, par l'harmonie, il se rapprochera plutôt de Malherbe , fondant ces deux langues , si l'on peut parler ainsi , dans une langue nouvelle, fécondée par le lyrisme grec et plus élevée d'un ton. Quanta la poésie antèrieuie , c'est, le plus souvent, à travers Malherbe et Boileau qu'il la voit et la juge. Il lisait peu Ronsard ; son commentaire sur Malherbe le prouve. En effet, s'il l'eût mieux connu, il n'eût pas été sans remarquer que toutes les expressions qu'il admire connne traduites heureusement du latin, ou qui lui rappellent le grand Corneille, se trouvent aussi dans Ronsard. Mais l'étude delà
(1) André avait lu Rabelais en poëte ; il comprenait certainement toute sa portée philosopliique et littéraire. M. Sainte-Beuve, Portr. litt., nous en a transmis un témoignage. « M. Piscatory père, qui a connu André Chénier avant la révolution, l'a un jour entendu causer avec feu et se développer sui- Rabelais. O qu'il en disait a laissé dans l'esprit de M. Piscatory une imjjression singulière de nouveauté et d'éloquence. »
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poésie du seizième siècle n'était pas indispensable à André; car, remontant jusqu'à la source grecque elle-même, il y puisait un breuvage plus pur que celui dont la coupe de Ronsard aurait mouillé ses lèvres. Et, d'ailleurs, sa tentative différait justement de celle de Ronsard par des qualités de réglés, de clioix, de mesure, de goût, et surtout par le fini du travail auquel l'avaient habitué les écrivains du dix-septième siècle.
André Chénier est sous l'influence directe de Racine. Tous deux, ils conçoivent de la même manière l'art de la poésie ; quand ils composent, ils préparent soigneusement leur œuvre. Le vers est, pour eux, la dernière expression, la forme parfaite d'une pensée méditée que les nombres viennent animer. Aussi André préparait-il d'abord ses idylles en prose , comme Racine ses tragédies. Et il ne faut pas voir là seulement un parti pris, un caprice d'écrivain , mais, ce qui est plus important, une grande probité littéraire. Sans doute André avait remarqué les défauts de la poésie dramatique et didactique du dix -septième siècle. Les écrivains de Louis XIV n'avaient pas vu la Grèce avec ses yeux; surtout ils n'avaient pas compris que, si le peuple d'Athènes parlait la langue de ses poètes et de ses orateurs, ceux-ci , par conséquent, parlaient la langue du peuple , langue sans restrictions ni conventions. Mais ce n'est pas le génie dramatique de Racine qui eut quelque influence sur lui : c'est le génie élégiaque , en un mot le cœur de Racine, le côté pur et virgilien.
Si nous voulions aussi rechercher sous quel rapport on peut rapprocher André de La Fontaine, nous dirions d'abord, à un point de vue philosophique, que, bien qu'ils sacrifient encore aux Muses de l'Hélicon, aux Dieux, a la beauté plus dU'ine queuxmêmes, la vérité scientifique pénètre leur poésie , et que , pour eux, le soleil est immobile e/ la terre chemine ; ensuite nous verrions comment l'art exquis d'André sait découvrir dans La Fontaine, pour en faire son profit, l'élégante précision d'Horace et les grâces champêtres du pasteur de Sicile.
On le voit, soumis à des influences diverses et multiples , le génie d'André Chénier est complexe et formé de ce qu'il y a de
XII ANDRÉ GHÉNIER
plus délicat, de plus subtil, de plus mollement gracieux dans cette abstraction qu'on nomme le beau. Partout, dans Virgile , dans Racine, dans La Fontaine, ce sont les secrets de l'art grec qu'il surprend. Partout il va recueillir les moindres gouttes de miel qu'ont cà et là déposées les abeilles envolées de l'Hymette ; partout, comme Horace, il respire ces légers parfums, nourriture ambrosienne, qui s'étaient dissipés dans les airs avec l'âme des Ptolémées.
Certes, l'essence même d'un tel génie était la liberté. Or, à l'époque où vint André, la doctrine littéraire de Boileau , clair reflet de Port-Royal, était puissante encore; et elle était d'autant plus difficile à ébranler qu'elle s'appuyait sur la raison, ba.se essentielle de toutes les productions de l'esprit. Il fallait donc non pas détruire, non pas nier cette doctrine, mais l'élargir, l'assouplir, lui rendre en grâces ce qu'on lui ôtait en austérité, en un mot, retremper la raison inflexible de Boileau du libre génie d'Horace. L'avoir osé est une des plus brillantes gloires d'André, et l'on peut dire que Y Art poétique et ïliwentioii sont pour longtemps les deux livres sacrés de la littérature française. lisse complètent, se corrigent l'un l'autre, et, présentés ainsi dans une union intime et indissoluble, ils forment un poëme dulactique admirable, écrit par un sage et par un poète, et tel qu'aucune nation ancienne ou moderne ne peut en offrir un pared. Peut-être l'influence de la littérature anglaise , celle de Pope en particvdier, contribua-t-elle à le pousser dans cette nou\ellc voie. Il avait, du reste, besoin pour lui-même d'une liberté plus grande, au moment d'entreprendre , aux flambeaux de Lucrèce et de Newton, ce grand poëme de X Hermès i^we devait animer l'esprit nouveau.
Au dix-huitième siècle, après Voltaire, une passion s'était emparée de tous les esprits , celle de l'universalité. André n'y pouvait échapper; aussi le voyons-nous de bonne heure appliqué à acquérir toutes les connaissances humaines. Les quelques fragments de V Hermès ([ue nous possédons témoignent des efforts constants du poëte dans cette direction. Mais, vers 1780, d'autres influences avaient modifié celles des encyclopédistes, et des ira-
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vaux purement scientifiques n'auraient pu satisfaire fâme d'André, qui, avec Jean-Jacques Rousseau, avait bu aux sources vives de la nature. Même avant cette époque, la mode avait été aux bergeries, aux églogues ; la contagion était devenue générale, et notre poète n'en fut pas toujours à l'abri.
En un mot, André fut de son siècle par ses tendances philosophiques et par son amour pour la nature. C'est en le suivant dans cette double direction qu'on mettrait à découvert certains défauts, communs à tous les hommes de son siècle, et qui se sont insinués parfois jusque dans ses inspirations les plus poétiques.
\ Ainsi, pour nous résumer, avec André Chénier, les idées philosophiques du dix-huitième siècle , quelques-unes de celles du dix-neuvième déjà pressenties, vont avoir un poétique interprète ; la vieille langue nationale va de ses propres richesses se refaire une parure nouvelle: et ces idées et cette langue vont se tremper d'une grâce légère, que ne nous avaient point révélée les débris de marbre de la Grèce, et que cependant alors les cendres déblayées d'Herculanum commençaient à faire revivre à nos yeux, comme pour nous dédommager de l'Anthologie perdue de Mélèagre.
Telles sont, rapidement exposées, les influences qui étaient comme suspendues au-dessus du berceau du poète. A côté de ces influences pour ainsi dire latentes, difficiles à préciser, il en est d'autres aussi puissantes, plus directes, et qui s'exercent dans tout le cours de la vie d'un homme, par sa famille, par les personnes qui l'entourent et par les événements. Celles-là sont inséparables de la biographie.
La famille des Chénier est , dit-on , originaire du Poitou ; elle aurait pris son nom d'un hameau situé sur la lisière du Poitou et de la Saintonge. Les Chénier occupèrent longtemps la place d'inspecteur des mines du Languedoc et du Roussillon. Le père d'André, Louis de Chénier, naquit aux environs de Toulouse, à
XIV ANDRÉ CHÉNIER
Montfort , le 3 juin 1^22. N'ayant qu'un léger patrimoine, il résolut d'aller au loin clicrclier fortune. Il laissa le peu qu'il possédait à sa sœur, et s'embarqua pour Constant inople, où il se trouva bientôt à la tête d'une maison de commerce. Soit que ses affaires ne fussent pas très-prospères, soit que le commerce ne fut pas dans ses goûts , il saisit la première occasion qui s'offrit de le quitter en acceptant à l'ambassade française ime place que lui offrit le comte Desalleurs, consul général à Constanlinople. Son caractère droit et inflexible lui acquit en peu de temps l'amilié du comte Desalleurs, qui, surpris par la mort, lui délégua les fonctions de consul général, bientôt confirmées par la cour de France. M. de Chénier les remplit jusqu'à l'arrivée du comte de Vergennes, qui, en lySS, fut nommé ambassadeur en Turquie.
Ce fut à Constantinople que M. de Cliénicr se maria ; il épousa une jeune Grecque, Mademoiselle Santi-l'Homaka , qui était, on le sait, la sœur de la grand'mère de M. Thiers. Pendant les dix premières années de son mariage , qu'elle passa à Constantinople, Madame de Chénier eut quatre fils et une lilie (i). Le troisième, André-Marie de Chénier, naquit le 3o octobre Ij6'2.
En 1765, Louis de Chénier reprit , avec sa fenmie et ses enfants, le chemin de la France, où il espérait continuer sa carrière diplomatique. En effet, vers 1767, il partit pour l'Afrique avec le comte de Brugnon ; Madame de Chénier confia ses enfants à leur tante, et accompagna son mari. C'est ainsi (ju' André passa sa première enfance sous le beau ciel du Languedoc (2). Bientôt
(t) Constantin-Xavier, né le 4 août 1757, mort à Paris le 9 février 1837. — Louis-Sauveur, né le 27 novembre 1701, mort à Paris le 14 décembre 1823. — André-Marie. — Joscpb-Marie, né le 11 février I7G4, mort à Paris le lOjanvier 1811. — Mademoiselle >le Cbénier , mariée à M. Latour Saint-Igest , est morte à Paris en 1853.
(2) Il en conserva de longs souvenirs. Voici une noie où il s'est plu à retracer une impression d'enfant cl ini vo-u de pocte : « Eu me rappelant les beaux pays, les eaux, les fontaines, les sources de toute espèce cpie j'ai vus dans nu âge où je ne savais guère voir, il m'est revenu un souvenir de mou enfance cpie je ne veux pas perdre. Je ne pouvais guère avoir (pie huit ans , ainsi il y a quinze ans (comme je suis devenu vieux !) qu'un jour de fête ou me mena monter une montagne. Il y avait beaucoup de
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les deux fières aînés d'Anilré furent mis à Paris au collège de Navarre. ÎM. de Chénier, après sa mission en Afrique, fut nommé chargé d'affaires auprès de l'empereur de Maroc , mais Madame de Chénier revint en France, et alla s'installer à Paris vers lyy^- André et Marie-Joseph avaient rejoint leurs frères au collège de Navarre, et Madame de Chénier voulut être près de ses enfants pour surveiller leur éducation.
A seize ans, André savait parfaitement le grec ; il traduisit un petit fragment de Sappho, cherchant déjà par instinct d'autres livres que ceux que 1 enseignement universitaire lui mettait dans les mains. Ce fut vers 1779 qu'il sortit du collège; les années 1780, 1781 furent des années de calme et d'étude qu'il passa tantôt à Paris, chez sa mère, tantôt à la campagne, chez les de Pange et chez les Trudaine. Plus tard , alors qu'il voyait déjà s'enfuir ses Jours couronnés de roses, il se souvenait avec émotion de ces premières années si doucement écoulées ,
Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne, lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles;
— beaux jours regrettés, où il avait su
savourer à longs traits Les Muses, les plaisirs, et l'étude et la paix.
Ne devons-nous pas, nous aussi, profiter de ce moment de calme dans la première jeunesse du poëte, pour arrêter nos regards sur le monde au milieu duquel il est destiné à vivre, et dire
peuple en dévotion. Dans la montagne, à côté du chemin, à droite, il y avait une fontaine dans une espèce de voûte creusée dans le roc; l'eau en était superbe et fraîche, et il y avait sous la petite voûte une ou deux madones. Autant que je puis croire, c'était près d'une ville nommée Limoux, au Bas-Languedoc. Après avoir marché longtemps, nous arrivâmes à une église bien fraîche, et dans laquelle je me souviens bien qu'il y avait un grand puits. Je ne m'informerai à personne de ce lieu-là , car j'aurai un grand plaisir à le retrouver, lorsque mes voyages me ramèneront dar s ce pays. Si jamais j'ai, dans un pays qui me plaise, un asile à ma fantaisie, je veux y arranger, s'il est possible, une fontaine de la même manière, avec une statue aux Nymphes, et imiter ces inscriptions antiques : de Fontibus sacris, etc. »
^vi ANDRÉ C H EN 1ER
sous quelles influences son caractère et son talent se formèrent et se développèrent ?
M. Louis de Ghénier était d'une assez grande taille et fortement constitué ; c'était un caractère énergique et droit. 11 avait à la fois dans l'esprit de la \igueur et de celte finesse nécessaire au diplomate. A une instruction étendue il joignait une élocution facile; et ce qui dominait en lui, c'était une grande sûreté de jugement et un dévouement éclairé au pays qu'il représentait (i). Mais le portrait de M. de Ghénier serait incomplet si nous n'y ajoutions un trait : il avait une volonté inébranlable et inflexible. On sentait, a dit très-justement M. de Vigny, sa politesse à fleur d'eau et un roc au fond. C'est sans doute cette raideur de caractère qui lut cause de l'animosité des bureaux, dont quelques intrigues lui firent perdre sa place vers 1784-
]Madame de Ghénier était belle, spirituelle et séduisante. 11 y avait en elle un peu de la poétique et gracieuse mobilité athénienne. Instruite, érudite même, parlant également bien la belle et antique langue attique et la langue dégénérée de Byzance, bientôt savante de cette langue française qui lui était pourtant étrangère, elle aimait les réunions, les plaisirs du monde, la conversation, où elle brillait par son esprit à la fois juste et vif, par son imagination riche et délicate, par son parler sonore aux douceurs souveraines, qu'elle devait à sa langue maternelle. Son âme était facilement impressionnable, sensible aux plaisirs et aux jouissances des arts et des lettres. Jeune, elle aimait le chant et la danse; plus âgée, elle s'abandonnait volontiers aux plaisirs de l'esprit. Il semblait qu'à travers les siècles elle eût conservé cette fleur de poésie éclose au penchant d'Hélicon, dans le jardin des Muses, dont André, en grandissant dans ses bras, devait respirer l'antique et brûlant parfum. De tous ses enfants, André était le préféré (la Muse en secret l'avait sans doute avertie), et ce fut à ses lèvres qu'elle versa la goutte de lait sacré.
(1) Les deux ouvrages qu'il écrivit [Recherches historltjues sur les Maures, 1787 ; Hcvolutions de l'empire ottoman, 1789) se distinguent par un style simple et clair; c'est un historien (|u'inspire la seule vérité, «pii aime son pays et qui croit devoir le servir jusque dam ses heures de loisir.
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André lint de sa mère la sensibilité, rentliousiasnie, la vivacité d'esprit et d intelligence, l'amour passionné du beau; il eut l'énergie et la roideur de son père.
A l'âge d'honnne, il était de taille moyenne; ses cheveux châtain foncé frisaient naturellement à partir des oreilles, surtout derrière la tête ; il les portait courts. Son front était vaste et complètement chauve. Ses yeux étaient gris-bleu, petits, mais Irès-vifs. Madame la comtesse Hocquart, qui l'avait beancoui) connu et dont nous reparlerons dans la suite, disait qu'il était à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et nne tête énorme.
De bonne heure il avait fait deux parts de sa vie : Tune appartenait aux plaisirs, au monde, aux réunions brillantes, aux relations politiques; l'autre, plus renfermée, appartenait tout entière à la poésie, à l'étude, à la méditation. Il avait à la fois la pudeur du poète et la fougue du publiciste. Mais ce n'est que pins tard, vers 1790, que les événements doivent éveiller le publiciste. Poète, il s'enveloppa de silence, chercha le calme, le repos de la campagne: il évita toute célèbriié, le bruit qui se serait facdement fait autour de son nom. Son père, sa mère, quelques amis, furent les seuls initiés. Il n'y eut pas, du reste, un instant d hésitation dans le talent d'André. Le génie de la poésie se développa en lui spontanément. 11 eut conscience de lui-même , de son but, de ses efforts, de sa valeur.
On se ti'omperait singulièrement si l'on voyait en lui un inconnu dont il devait être réservé à notre siècle de découvrir le génie. Plus d'un de ses contemporains devina et présagea sa gloire poétique. Lié avec tout ce que les arts, les sciences, les lettres, la politique avaient de noms éminents , André Chénier fut un homme considéré à son époque, et presque considèi'able. Un moment il fut, sans qu'il l'eût cherché, la tête d'un parti et l'organe de l'opinion publique; son nom eut du retentissement en Allemagne, jusqu'à la cour du roi de Pologne.
Ce no fut qu'à force de volonté qui! parvint à faire le silence
XVIII ANDRE CIIENIKU
autour de ses travaux poétiques. L'obscurité fut chez lui le résultat d'une résolution inébranlable. S'il l'eut voulu, ses vers , publiés dans tous les recueils , lui eussent donné comme à Le Brun une cour de flatteurs et d'ennemis; mais il visait plus haut qu'à une gloire contemporaine, trop souvent éphémère. Le jour où il sortira soudain de son silence et de sa solitude , ce sera par devoir et pour venger la France insultée ; car deux passions se partagent l'âme d'André, l'amour de la poésie et l'amour de la patrie, double passion qui doit lui mériter un peu de cette grande admiration qu'on a pour Eschyle, le guerrier et le poète de Salamine.
Son éducation se continua bien au delà du collège. Quand il en sortit, à dix-sept ans, ce fut chez sa mère qu'il entra de plain-pied dans le monde. L'avenir était sombre, et bien des pressentiments agitaient et troublaient les esprits. On sentait le besoin de se rapprocher, de s'unir, de causer; chaque salon était un foyer d'où s'échappaient quelques étincelles , précurseurs de l'incendie prochain. Les deux grandes ombres de Voltaire el de Rousseau semblaient présider aux réunions d'alors. Tout le monde, les femmes surtout, avaient un peu et de l'âme de Jean-Jacques et de l'esprit de Voltaire.
Lorsque madame de Chénier se fut fixée à Paris, il se forma rapidement autour dellc un cercle choisi ; son salon fut recherché. Au milieu de diplomates, de magistrats, qui tous devaient jouer un rôle dans la révolution, on y rencontrait Le Brun, David, Lavoisier, Palissot, Vigée, le musicien Lcsueur, Guys, qui, pour son histoire de la Grèce, dut à madame de Chénier deux lettres charmantes où la grâce déguise l'érudition. Allieri dut y être présenté quand il vint à Paris en 1787.
Le poëte Le Brun y trônait un peu ; on renccnsait : c'était le Pindare de l'époque. Plus âgé qu'André de trente-trois ans, il joua avec lui, de boniu' foi du reste, le rôle d'im maître, d'un initiateur, et son influence est souvent visible. On peut eu remarquer de nombreuses traces dans les nnivres d'André; mais presque toujours ce sont des défauts ([ui étaient aussi ceux de l'c-poque.
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Il y avait entre David et André une moins grande différence d'âge. C'est sans doute de David qu'il reçut les premières leçons de peinture (i) ; car il était peintre, comme il nous l'apprend en plusieurs passages de ses œuvres. Il avait le sentiment exquis de tous les arts. C'est de sa mère qu'il tenait ce goût pour la musique, que développa encore son voyage en Italie.
On aimerait à rester plus longtemps sous le charme de ces pures liaisons, de ces premières amitiés. David et Le Brun, causant dans le salon de madame de Cliénier, regardant avec intérêt se développer le talent naissant d'André, ne pensaient pas aux terribles revirements des choses humaines, et que ce jeune homme qu'ils accueillaient en protecteurs devait bientôt les rappeler au respect de soi-même et à des sentiments plus humains.
Les personnes dont nous venons de parler formaient, surtout dans ces premières années, le cercle de madame de Chénier. André avait le sien composé de jeunes gens de son âge : le marquis deBrazais, avec lequel il se trouvait à Strasbourg, poëte aussi, « et des leçons d'Ascra studieux interprète ; » les deux Trudaine (2), conseillers au parlement, dont l'un s'essayait parfois, mais sans beaucoup de succès, dans la poésie; les deux frères de Pange, François , l'aîné , qui avait abandonné la poésie pour l'étude de l'archéologie, et Abcl, le second, « doux confident de ses jeunes mystères ; » enfin Marie-Joseph. Ils avaient les uns pour les autres une amitié antique que semblait animer le souffle de Platon. Toutes ces liaisons avaient leurs racines dans l'enfance. Ils formaient un étroit cénacle littéraire que présidait Le Brun. On lisait des vers, on se faisait part de mutuelles espérances, on s'encourageait. Marie-Joseph s'en affranchit trop tôt ; avide
(1) André visitait souvent l'atelier de David; et celui-ci parfois ne négligeait pas ses avis. Voici un fait rapporté dans Y Histoire des peintres , par M. Charles Diane. Dans son tal)leau de la Mort de Sacrale, David avait d'abord représenté Socrate tenant la coupe que lui offrait l'esclave en pleurs : « Non, non, lui dit André Chénier, Socrate ne la saisira que lorsqu'il aura fini de parler. i>
(2) Les deux Trudaine, fils d'un homme d'État distingué, étaient les petits fils do M. Trudaine, intendant des finances sous Louis XV, qui contribua beaucoup au progrès que firent les manufactures et le commerce à cette époque. Voltaire a souvent parlé des Trudaine. Voyez la table de Vc'/i/iuri Detichot.
XX ANDKE GHEMER
(le célél)rilé, n'ayant pas l'expérience prématurée qu'André puisait clans l'étude, il devint le jouet de fausses idées littéraires, et s'abandonna trop tôt aux séductions de la popularité. Plus tard désillusionné et douloureusement averti par de tragiques mallieuis, il se releva digne, grand et vraiment poêle. André, au contraire, se recueillit, se renferma dans son atelier de fondeur. Même avec ses amis, il était réservé dans ses confidences littéraires, et se faisait souvent prier pour leur lire « des vers, non sans peine obtenus de sa voix. »
En quittant le collège, André continua ou ])lulùt refit enlièrcment ses études. Patient et laborieux, il se levait avant le jour. 11 s'appliqua à l'étude de la langue française avec le soin, Icxactitude qu'on met à approfondir une langue ancienne. Ses Coiiimentaires sur Malberbe étaient commencés en i^8i, et il est présumable qu'il ne s'en tint pas là. Son Rabelais, son Montaigne, son Corneille, son Racine, devaient être couverts de notes semblables, et les marges de son Homère devaient être chargées de jeunes et savantes scolies. Il s'abandonna d abord à l'ivresse de compositions épiques; il nous le dit lui-même :
Jadis, il m'en souvient, quand les bois du Pcrmesse Recevaient ma première et bonillante jeunesse, Plein de ces grands projets, ivre de chants guerriers, Respirant la mt'lèe et les cruels lanriers, Je me couvrais de fer, et, d'une main sanglante, J'animais an combat ma lyre furhulente.
Ce fut aussi à cette époque de sa première jeunesse qu'il conçut ce grand projet de V Hernies, qui devait occuper le restant de sa vie. Peut-être même fit-il alors quelques essais de tragédies, que plus tard Marie-Joseph qualifia (X iinparliales et d'///signi/îaiites.
André ne s'adonna pas seulement à la lecture des poètes antiques; les historiens, les philosophes, furenl [)Our lui l'objel d'ime étude constante et sérieuse. De bonne heure Platon et Socrate animent les pensées de cette jeune âme, ardente au bien et à la vertu; c'est par Tacite, « le sage elle \ertueu\ 'l'acite, » (pi il pénètre dans l'histoire, (^cs mâles lectures h)nt d André un honnne
SA VIE ET SES (EUVUES xxi
antique, amant de la liberté, et prêt à fnir volontairement l'esclavage jusque dans la moi t. Infle\il)le comme les héros qu'il admire, ayant comme eux une foi inébranlalile dans l'amitié, il vent sur de grandes âmes façonner la sienne. Ses antifjues modèles, c'est « Brutus, le pins grand des Romains ; Oaton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres; Phocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la morale et de la vertu. »
André, nous l'avons déjà dit, est emporté par un désir commun aux hommes de son époque, le désir du savoir, la passion d€ l'universalité. Il lisait et retenait tout. Jamais il ne se reposa. Après les littératures anciennes, qu'il épuisa jusqu'aux Catastérismes d'Eratosthène, après les littératures de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Allemagne, il accorda de longues heures aux écrhs contemporains de Mably, de Bailly, de Raynal, de Condorcet, de Burke, de Payne, etc. ; mais, dans ces innombrables lectures, il n'est pas entraîné par un désir confus d'érudition; un but logique, fixe, l'attire, le maintient toujours dans la même ligne, et ce but, il nous l'a dévoilé lui-même : « Savoir lire et savoir penser^ préliminaires indispensables de l'art d'écrire. » Du reste, une des qualités d'André Chénier, qualité qu'il possédait à l'égal des plus grands esprits, était une rectitude de jugement remarquable.
Durant ce travail obstiné qui altérait parfois sa santé, il sortait souvent de sa solitude. Il aimait le monde distingué, et il le trouvait chez sa mère. Ce qu'il recherchait dans les réunions, c'était une conversation instructive; il y voulait de Tinlimité, de la franchise , et haïssait ce que dans les sociétés polies on appelait le bon ton, qui, disait-il, n'était que « des épigrammcs sentimentales. »
L'amour devait, on s'en doute, jouer un rùle dans cette prenîiére jeunesse du poëte. « Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle, » il cherchait de molles inspirations aux pieds de Lycoris.
Cependant M. de Chénier pressait son fds de choisir une carrière; il aurait désiré qu'il embrassât, comme son frère, Cous-
x^ii ANDRÉ CHÉNIER
tanliii-Xa\ier, la diplomalie. où il espérait pumoir rapidement pousser ses enfants. André paraît avoir d'abord choisi l'état militaire, car, au commencement de l'année 1782, il fut, comme cadet-gentilliomme(i), attaché au régiment d'infanterie d'Angoumois et envoyé à Strasbourg.
Dans les trop longs loisirs d'une garnison, André reprit ses éludes, en compagnie du marquis de Brazais. C'est à Strasbourg qu'il écrivit deux belles épîtres, en réponse à celle que lui avait adressée Le Brun, lors de son départ pour le régiment (2). Sti-asbourg était la patrie de Brunck , le seul érudit que la France pût alors opposer à l'Allemagne et à l'Angleterre. Les Ânalecta avaient paru en 1776. Brunck avait été officier comme André, et l'on aimerait à penser qu'ils se rapprochèrent, qu'ils se lièrent, et que ce fut Brunck lui-même qui lui mit entre les mains ce livre qui ne devait plus le quitter.
Mais André, éloigné du cercle brillant où il avait accoutumé de vivre, ne pouvait se plier à l'isolement; l'ennui le gagnait parmi les occupations futiles du régiment; au milieu des camps, pouvait-d
adorer et Yertumne et Paies 1" '
Il tant un cœur })aisible à ces dieux de la paix.
11 ne put longtemps supporter cette existence. Six mois après son arrivée à Strasbourg, il quittait l'armée et retournait près des siens saNOurer sa libre pauvreté.
(1) C'est au luèine liu-e que Louis-Sauveur était entré eu 1780 au réginienl d'infanterie de Bassigny, et que Marie-Joseph entra, en 1783, au régiment de dragons de Montmorency. Ce fut cette position de volontaires qui permit à André et à Marie- Josenli de (iiiiUer le service quand ils le \oulurent. Sauveur, cpii seul poursuivit sa carrière militaire, devint rapidement adjudant général.
Le régiment d'Angoumois (83') était commandé par le marcpiis d't'sson , et avait pour mestre de camp en second le chevalier de Narbonne, qui depuis fut ministre de la guerre. Prestpie ton» les grades étaient occupés par les plus grands noms de France. Dans ce régiment servait, comme lieutenant, de La Tour-d'Auveigne Corrct, célèbre depuis sous le nom de premier grenadier de France.
(2) On a toujours dit, à tort, (|ue l'épîlre de Le Itrun était \\\\{.\ réponse à celle d'André. Voyez à ce sujet la première note de la première épiire, page 293.
SA VIE ET SES OEUVRES xxni
En décembre 1782 est-il bien à Londres, comme semblent le témoigner des vers qui portent cette date dans les éditions précédentes, et où il se peint lui-même
Sans pavouts, sans amis et sans concitoyens, Par les vagues jeté sur celte ile farouche?
Lu date de 1782 nest-elle pas une mauvaise lecture; n'est-ce pas plutôt 1787? D'ailleurs, queùt-il été faire à Londres? Nous étions à cette époque en guerre avec l'Angleterre.
Cependant une douloureuse maladie (1), dont il était atteint depuis quelque temps, f\\isait de sérieux progrès; il se plaignait souvent de douleurs et de sables brillants. Bientôt même rcxcès du travail le fit tomber dangereusement malade. Poète jusque dans la souffrance, il adressa aux frères de Pange une de ses plus belles élégies; mais les soins de ceux qui Fentouraient, la sollicitude maternelle , le ramenèrent à la vie. Ce n'était pas assez; l'abandonner à sa vie studieuse et renfermée, c'était le condamner à la mort. Il fallait de puissantes distractions à cet esprit trop tendu. C'est alors que les frères Trudaine lui proposèrent de les accompagner dans un gi'and voyage. L'espoir de se voir bientôt transporté au milieu de cette Rome antique, où il a si souvent vécu par la pensée , le ranime; l'Italie lui apparaît comme la fin de ses maux, et il s'écrie :
C'est là qu'un plus beau ciel, pent-(^tve, dans mes Hancs, Éteindra les donlenrs et les sables brûlants,
et, dans son enthousiasme, il s'adresse à la Fortune Libératrice. Bientôt il s'enflamme du désir de revoir la Grèce , cet idéal à peine entrevu des bords de son berceau, et les voyageurs décident de s'embarquer à Marseille pour aller visiter successivement l'Italie, l'Asie Mineure et la Grèce. Près de partir, André adressa
(1) Il avait des coliques néphrétiques; c'était GeolFioy, le médecin de sa famille, qui lui donnait des soins. Dans le courant de sa carrière, on le voit tantôt en Savoie, tantôt à Forges , tantôt à Passy , où il faisait probablement usage des eaux thermales qui s'y trouvent.
XXIV ANDRE CHENIEU
aux frères de Panue de touchants adieux, où son àuie semble se partager entre les amis qui l'emmènent et ceux qu'il va quitter. De ce voyage il ne reste que peu de notes d'André; il vit beaucoup et écrivit peu. Dans les poésies qu'il composa plus tard, on aperçoit les traces dune admiration très-vive pour la Suisse. Plusieurs pièces semblent avoir été composées sous rinfluence des impressions de son voyage. Le début de ces pièces a un caractère d'invocation remarquable. Le souvenir de faits héroïques lui revenait sans doute à la mémoire à mesure qu'à ses yeux surgissaient la Crète, Naxos, l'OEta. En vue de Constantinople, sa muse envoya un salut plein d'émotion à la Thrace, sa patrie :
Sahil, dieux de lEuxin, Hellé, Sestos, Abyde,
Et nympUes du Bosphore, et nymphe Propontide ! etc.
Dans ces vers l'émotion est visible, sincère, mais contenue : c'était là le caractère d'André. 11 est certaines pensées qu'il croit ne devoir jamais être les vains jouets de la muse.
A son retour , il éprouva une véritable émotion en touchant le sol de la France
Que ses yeux n'osaient plus espérer de revoir ;
et de même qu il avait adressé un salut filial a Constantinople, il soupira sur les bords de la Seine :
O, des fleuves fVaiu;ais brillante souveraine,
Salut! ma longue course à tes bords me ramène, elo.
De retour à Paiis , il se laissa bientôt reprendre aux tendres pièges de l'amoui'. Celle qu'il chanta alors sons le nom de Camille, c'était, comme l'a dit M. Charles Lal)itte, madame de Bonneuil, belle et spirituelle peisonne, dont la fille épousa depuis Regnault de Saint-Jean d'Angèly. Cette passion tut traversée par de continuels orages.
A cette époque létudc; et les plaisirs se partageaient la vie d'Andi'é. Quand il s'arrachait à ses travaux, ce n'était pas toujours aux' pieds de madame de Bonneuil qu'il portait ses vœux et ses fictions de poète; Glycère, Rose, Amélie, étaient souvent les passagères rivales de Camille. 11 faisait alors de soudaines ap-
SA VIE ET SES OEUVRES xxv
paritions clans un monde étrange d'artistes, de grands seigneurs, de grandes dames et de eourtisanes, dont Rétif était l'indiscret liistorien, et qu'allait bientôt décimer la haclie révolutionnaire. Dans ce monde mélangé et bizarre, André rencontrait la marquise de Clermont-Tonnerre, la duchesse de Mailli, la princesse de Chalais, la comtesse d'Argenson, madame de Luynes, la comtesse Beauliarnais; le duc de Mailli, le duc de Montmorency, le prince Czartoriski, le comte Potocki, le prince de Gonzague, le marquis de la Grange, des abbés grands seigneurs ; enfin des artistes, des poètes, Beaumarchais, Pons de Verdun, Sénac de 3Ieilhan, Pelletier des Forts, Mercier, Fontanes, Joubcrt, Andrieux, Dorat-Cubièrcs, etc. La Reynière (i) donnait alors des soupers fameux, et souvent A amoureuses orgies, où se trouvaient des courtisanes et parfois de grandes dames ( dont quelquesunes étaient, dit-on, légères). Chénier et les Trudaine y assistaient avec plusieurs de ceux que nous venons de nommer. On s'excitait avec du café ; Mercier politiquait, Fontanes récitait des vers ; puis soudain, au milieu de la politique et de la poésie, la folie agitait ses grelots, l'amour riait aux éclats, et André oubliait Camille dans les bras de Glycère, la femme du monde dans les bras de la courtisane. Toutefois ce n'étaient que de passagers éclairs de plaisir au milieu de sa vie studieuse. De grandes pensées l'animaient et l'inspiraient. La Liberté^ la pUis belle de ses idylles, date du mois de mars 1787.
Mais les nécessités d'une existence peu fortunée lenlevèrent encore à sa chère indépendance. En décembre 1787 il partit pour Londres où il devait rester trois années. En janvier 1788, il fut attaché à M. de la Luzerne, qui venait d'être nommé à l'ambassade d'Angleterre , et qui bientôt eut à s'apercevoir de l'excès de fierté d'André. 11 y avait peu de travail à l'ambassade, les affaires de France étant partagées entre M. Barthé-
(I) Rétif, après avoir peint lui-nirnic ce nioiulc éli'ani;c et si divers, a inséré, clans plusieurs de ses ouvrages, des correspondances de la Reynière, où les noms des Trudaine et de Chénier reviennent souvent. Dans Monsieur JS kolas , tome XI, xr partie, p. 3078, la Reynière dit que Cliénier et les Trudaine avaient assisté au second souper qu'il donna en février 1784. Dans le Drame de la vie, p. 1307, on retrouve encore Chénier et les Trudaine à souper chez la K.eyniére, le 9 mars 178C.
XXVI ANDRÉ CHÉNIEH
lemy, ininislve pléuipolenliaire, et M. Je lu Lu/eine, ambassadeur du roi. André, n'ayant presque aucune occupation, crut devoir ne pas loucher son traitement. BI. tle la Luzerne lui adressa c|uelques paroles sévères à cet effet, tout en admirant sans doute ce fier désintéressement.
André Chénier ne se plut jamais en Angleterre. Tout en estimant les Anglais, tout en appréciant leur génie positif et leur gouvernement , il eut voulu une grandeur plus désintéressée à cette nation « avide, entreprenante, calculatrice et constante dans ses projets. » Il ne put jamais complètement se plier à ses mœurs et à ses usages aristocratiques. 11 souffrit beaucoup de l'orgueil des grands, et, blessé dans ses sentiments et dans ses pensées, il s'attaclia plus fortement encore à la cause de la liberté. Cependant il y avait en Angleterre, à cette époque, un grand mouvement libéral ; beaucoup décrits philosophiques respiraient un ardent amour de l'humanité. André, blessé par la hauteur de Taristocratie anglaise, conçut au contraire une mande sympathie pour quelques philosophes, entre autres pour les docteurs Pricstley et Priée, qu'il connut.
Ce fut pendant son séjour à Londres (pi'il étudia à fond la littérature anglaise. En général, il goûtait peu les poètes anglais ; il les trouvait ineukes, sombres et pesants. Toutefois son poème de Suzanne témoigne de son admiration pour Milton,
Grand aveugle dont l'ànie a su voir tant de choscii!
11 lut Sliakspeare, peu goûté en France à cette èpcxjue. Le drame tel que le conçoit Shakspeare, si éloigné de la tragédie grecque et de la tragédie française, ne devaii pas plaire complètement à l'esprit d'André ; cependaiU il en remarqua les beautés de premier ordre. Marie-Joseph, dans une lettre datée du mois de février 1788, le trouvait même uuhdgeiU [)()ur Shakspeare.
Son existence à Londres était régulière et monolone -. le jour il travaillait, le soir il allait dans le inonde ou dans les clubs. Ai)sent de Paris, il n'en suivait pas avec moins d'intérêt le mouvement politique et littéraire ; son père et son frère lui envoyaient les publications nouvelles. Il est à remarquer (pi'il ne s'isola
SA VIE ET SES ŒUVRES xxvii
jamais des productions de son temps. Son frère lui adressait les ouvrages qu'il composait, et, de son côté, André envoyait parfois à son père et à Marie-Joseph quelques vers , « de ces beaux vers (disait Marie-Joseph) comme vous savez les faire. »
Mais le séjour de Londres , au bout de deux longues années, commençait à peser à André, dont 1 àme ai'dente ne pouvait se passer d'affections. Toujours seul, souvent froissé, dédaigné dans la haute société par des gens qui valaient moins que lui, il devint triste et chagrin. Un soir, dans une taverne, il confia à une feuille de papier les sentiments amers dont il semblait se plaire à ranimer le fiel. C'est un monument curieux qui atteste à la fois sa candeur et sa fierté.
On était au 3 avril 1789. Préoccupé des événements qui se préparaient en France , il souffrait d'être éloigné de sa patrie. Son attente ne fut pas longue; la réunion des états généraux , la séance du Jeu de paume, l'ouverture de l'Assemblée nationale, le transportèrent. La révolution ne le prit pas à Timproviste : il était prêt, il avait étudié, réfléchi, médité; depuis de longues années, il était imbu des grandes idées de liberté. Mais trop tôt il devait s'apercevoir que « le moment des révolutions n'est jamais celui des honmies droits et invariables dans leurs principes. »
Depuis les événements du mois de juin, André supportait péniblement l'éloignement. Il obtint un congé, à l'expiration duquel, pour la dernière fois, il retourna à son poste. Le 18 novembre il s'embarqua pour Londres où il ne devait plus rester que quelques mois. La lettre suivante qu'il écrivit à son père après sou arrivée témoigne bien de l'état d'inquiétude dans lequel il vivait loin de Paris, où tant d'événements pouvaient chaque jour menacer les siens :
(i Londres, 2i novembre 1789.
«Je suis arrivé ici le lU, mou ti'és-cher père, après un voyage qui n'a «rieu eu de remarquable, et le plus douloureux passage de mer que «j'aie encore eu; je n'ai pas tardé à regretter Paris^ car ici les inquiétu-
• des sur nos affaires ne sont pas moindres et sont plus désagréables,
• parce qu'elles sont plus vagues et qu'on est plus longtemps" à savoir à
xxviii ANDRÉ CHÉNIEH
« quoi s'en tenir. Ajoutez que les mauvaises nouvelles sont toujours gi'os- " sies et exagérées, non-seulenieut par la uiau\ aise volonté des Anglais , «mais encore par la plupart des Français qui sont ici, et qui ne voient «pas que leur odieuse animosité envers leur patrie les rend méprisables a et ridicules.
«Hier on nous a annoncé que des lettres en date du 19 ou du 20, ar- « rivées par un courrier extraordinaire, portaient que, ce jour-là même, «tout Paris était en combustion, que les tocsins sonnaient de toutes « parts, etc. Je fais tout ce que je peux pour douter de ces funestes nou- « voiles, et il me tarde bien d'être éclairci, car ceux qui nous ont annoncé «ce soulèvement ne disaient aucun détail, ni ne lui assignaient aucune «cause, ni enfin n'ajoutaient rien qui pût donner un objet déterminé ■ aux alarmes qu'ils faisaient naître. Il n'y a ici aucune nouvelle quou « puisse vous mander. Les affaires de France sont, ici comme en France, «l'objet qui occupe seul la conversation.
« A.dieu, mon très-cber père; je prie ma mère d'agréer l'assurance de « mon respect. J'embrasse mes frères de tout mon cœur, et vous prie de «compter à jamais sur ma respectueuse tendresse (1).
<■■ Chémek de Saint-Andhé. »
Le 19 janvier 1790 il est encore à Londres, mais, au printemps (le cette année, il quitte définitivement la diplomatie et revient à Paris, liien décidé à vivre désormais dans la retraite. Le 9 juillet, nous le retrouvons sur les bords du Rhône; il contemple avec émotion ces illustres cités du Daupliiné, \ienne, Romans, Valence, qui donnèrent avant 1789 le signal de la liberté.
(^est de l'année 1790 que date le poème de FI/a>e/itio/i, le Jeu de paume et l'Ains aux Français. On le voit, la politique n'est pas longue à arracher le poëte à sa solitude, à animer les cordes de sa lyie.
Quelle était alors la pensée politique d'André et quelle ligne allait-il suivre ?
l'Jevé au milieu du mouvement philoso[)hiquc qui sm\écut à Voltaire, .\ndré, partageant les senlimeuls des nobles défen-
(1) Nous (lovons cetU- lettre à rol)Hgoance de M. Feiiillel de Conrhes. Le caclu't est uii caniéo aiili(iut', \m \w\\ cH'acé. La lettre est adressée à M. (h- Chéiiier, (iwkn c/iar<;c d'affaires à Maroc, nu- du Sciillcr, A'° 2'(, Paris,
SA VIE ET SES OEUVRES xxtx
seurs (le l'insurrection d'Amérique, salua avec enlliouhiasnie l'ère nouvelle de liberté qu'il avait appelée de tous ses vœux. Lorsque les événements de 1789 éclatèrent, il comprit aussitôt qu'il ne sagissait pas seulement de réformes momentanées, mais que toute l'Europe allait en sentir le contre-coup. « La révolution est grosse des destinées du monde, » disait-il. Mais, dès 1791, les événements a\aient dépassé ses prévisions, et sa politique devint surtout une politique de générosité et de sentiment. Toutefois, s'il avait jugé la révolution en philosophe, il se conduisit en citoyen : avec l'âme de Platon il défendit les lois. « Heureux (disait-il) l'homme sage et droit qui, méprisant tout esprit de corps, repoussant toute association à un parti quelconque , ne connaît d'autres liens parmi les hommes que la justice et les lois. — Rien n'est plus humain, plus doux, que la sévère inflexibilité des lois justes. » La liberté, telle qu'André la concevait, devait être large et sans restrictions. Pour y atteindre sans verser une goutte de sang, il comptait trop sur la sagesse humaine et sur la facilité des anciens partis à se laisser dépouiller. Il voulait « la liberté de penser ce que l'on veut et d'écrire ce que l'on pense ; » en religion, pour tout citoyen, « la liberté de suivre et d'inventer celle qu'il lui plaira. » C'était l'indifférence religieuse de Voltaire. On a dit qu'il était athée; on cite même ce mot de Chênedollé : « André était athée avec délices î » Toutefois André sépare nettement le culte religieux et la foi en Dieu. Averti par « dix-huit siècles ensanglantés par des inepties théologiques;— n'estimant aucun collège de prêtres à quelque communion qu ils appartiennent; » sachant « que depuis longtemps tous les collèges de prêtres ont conspiré contre le bonheur et la tranquillité humaine; — que les prêtres se tiennent tous par la main pour confondre en eux l'homme avec le prêtre, pour faire envisager leurs discours comme une partie de la doctrine, » il veut briser ce joug despotique et théocratique, réduire à leur véritable valeur les subtiles distinctions de secte ; et, dit-il, « attaquer les prêtres, réduire leur opulence usurpée , mépriser leurs fables corruptrices, n'est pas attaquer le ciel, ni être ennemi de Dieu et de la \ertu. »
XXX ANDRE CHENIER
André, par cela même qu'il connaissait l'antiquité , ne rêvait pas une république semblable à celle de Rome et d'Athènes, car il savait qu'elles étaient basées sur l'esclavage et gouvernées par l'esprit de caste. Il voulait la même liberté pour tous, l'égalité des droits et des devoirs , mais non pas une influence égale de la part de tous les citoyens. « La bourgeoisie, dit-il, fait la masse du vrai peuple, » et cela signifiait que deux choses contraires égarent le jugement des hommes, l'extrême richesse et l'extrême misère ; qu'il ne fallait pas retomber du despotisme aristocratique dans le despotisme populaire. Quant au gouvernement, il le veut constitutionnel, c'cst-à-dirc basé sur une constitution qu'une assemblée, représentant réellement le pays, peut modifier et mettre ainsi toujours d'accord avec les besoins nouveaux, de façon que « l'insurrection devienne illégitime contre la loi qu'on peut réformer légalement. "
Quand André fut de retour à Paris, il vécut le plus souvent à Passy. C'est là qu'il écrivit le Jeu de paume et V yivis aux Français. Il s'était fait recevoir membre de la Société de 1789, appelée d'abord la Société des amis de la constitution , et qui, après s'être séparée (\es Jacobins , avait créé le Journal de /a Société de 1789, dont les principaux rédacteurs étaient Malouet, Condorcet, le chevalier de Pange, Grouvelle, Dupont de Nemours, de Kersaint, Pastoret, Guiraudet, Chéron et André Ghénier.
Parmi les hommes que la révolution avait déjà rendus célèbres, ceux qui avaient surtout les sympathies d'Anth'é, c'étaient Bailly « qui doit tout au mérite et à la vertu » ; — Sieyès, dont il admirait « les écrits énergiques et lumineux, la forte et éloquente raison ; » — « le brave Lafayette, qui a exécuté de grandes actions pour une belle cause, à un âge où la plupart des autres honmies se bornent à connattre les grandes actions d'aulrui » : — Condorcet, « qui depuis vingt ans n'a cessé de bien mériter de l'espèce humaine par de nombreux écrits profonds, destinés à l'éclairer et à défendre tous ses droits. » Mais les événements et les passions modifient le jugeiiient des homnu's. .Viidré, souvent emporté jusqu'à la fur(MM-. mrltra plus tard autant de véhémence
SA VIE ET SES OEUVRES xxxi
dans l'injure qu'il avait mis de chaleur dans la louange, et de vieilles amitiés ne trouveront même pas grâce devant lui.
L'orage déjà point à l'horizon. Le 24 août, à Passy, il signe V^vis au peuple français sur ses véritables ennemis, qui paraît dans le n° i3 des Mémoires de la Société de 1789 (c'était le nouveau nom que le Journal de la Société de 1789 venait de prendre au n" i2\ ce qui cause une scission dans la rédaction : Condorcet se sépare de ses collègues et le journal cesse de paraître. UAvis aux Français eut un succès européen. Réimprimé en brochure, il fut traduit en anglais, en allemand, et en polonais, sur l'ordre du roi Stanislas, qui envova à l'auteur une médaille accompagnée d'une lettre flatteuse , à laquelle André fit une réponse pleine de grandeur et digne d'un homme libre.
A paitir de cette époque nous entrons dans la période politique de l'existence d'André; elle a été étudiée dans tous ses détails (ï) ; nous n insisterons que sur quelques points négligés ou sur quelques inexactitudes involontaires. Au surplus, depuis 1791 , la biographie d'André devient précise, à cause des dates de ses lettres au Moniteur et au Journal de Paris.
L'année 1790 et la première moitié de 1791 appartiennent encore au poëte ; mais les jours de calme passeront vite. Rientôt, dégoûté des hommes et des choses, il s'écriera, avec un vif sentiment d'amertume et de regret : « Inconnu et pauvre, et content de l'être, je vivais dans la retraite, dans l'étude et dans l'amitié ! » et dans l'amour, aurait-il pu dire; car alors le poëte n'avait point ajouté à sa Ivre une corde d'airain, et la musc lui inspirait encore de suaves et douces élégies. Il avait conçu do l'amour, très- passagèrement, il est vrai, pour une jeune femme qui ne s'en douta probablement pas, madame Gouy d'Arcy, et qu'il a célébrée dans une élégie en enveloppant son noili d'un demi-mystère. Madame Gouv d'Arcv faisait partie de la brillante société de Lucienne, dont nous parlerons plus loin ; son mari, qui périt le 5 ther-
(1) Aolice historique sur le procès (l'.Uuln- Clic/iier, par le bibliophile Jacob. — Dans cette étude nous nous sommes plus attaché au poète qu'au puhliciste ; l'introduction qui précédera les OEuvres en prose nous permettra d'entrer dans de plus longs détails siu' la vie polilicpie d'André Chénier.
XXXII ANDRÉ GHÉNIER
midor, était ilépnté ù la Constituante et dirigeait avec les banquiers Pourrai et Lecoulteux la célèbre compagnie des eaux.
Mais bientôt la politique lui fit oublier l'amour, et cliassa bien loin ses rêves d'indépendance et de travail. Depuis plusieurs années, il nourrissait le projet de revoir la Suisse, d'y vivre même, au milieu des monts, d'y chercber un réduit ei sa musc. C'est là qu'il aurait voulu continuer sa carrière diplomatique; et Ton a dit que, dans l'année 1791, il avait manifesté le désir d'v être envoyé en qualité d'ambassadeur (i).
André, a-t-on dit, s'était présenté aux élections de 1791 comme candidat à l'Assemblée nationale. On ne doit pas s'étonner, d après son esprit libre et fier, cju'il ait complètement éclioué. Résolu d'abord de rester à l'écart, il ne sortit de son obscurité que parce qu'il croyait « tout citoyen obligé à celle espèce de contribution patriotique de ses idées et de ses vues pour le bien commun; » mais, au milieu de tous les partis, il garda son libre arbitre; il ne se fit le courtisan d'aucun, et surtout il ne cberclia pas à flatter le peuple, disant, an contraire, « qu'on doit braver le peuple pour lui être utile. » André, repoussant toute association, n'appartint cju'à lui-même, à la raison, à la vertu, cl se fit le cbampion solitaire de la vérité et de la liberté.
Dans les derniers mois de 1791, il écrivit quelcjues articles, adressa une lettre à Tliomas llaynal et trois lettres au Moniteur. L'année 1792 fut entièrement consacrée à la politique; il abandonna l'étude et la poésie. Pendant les mois de février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, ses lettres un Joiinial de Paris se succédèrent de liuit jours en liuit jours, et qucbpiefois à des intervalles plus rapprocliés. Il demeurait alors lantùt à Paris, lanlôt à Passy.
(^est pendant celle année 1792 qu'éclatèrent de tristes cl déplorables débats entre les deux frères, Andréel Marie-Josepb. Nous
(1) Annales pn/ili(jia:s et lil/rralrc.s de la France, 1 I mai 17î)2 (cxli'iiil d'iiiu' Icltrt'clc liàlc) : et André Clu'iiier désirai l licaiiconi) raimi'o (Icinii'rc d'rlrc t'uvoyé am- !)assadeur en Suisse; il vient de reni|)lir les journaux de lonj^ues déelamations au sujet des Clidleatifieuj: ; il est l'ami des Trudaine, ceux-ei le sont de Monlmorin, el les Monlmoiin le sont de la reine. Ce sont là les amis de l'ordre, (pu' j'ai toujours apjielés les amis des ordres. »
. SA VIE ET SKS ŒUVRES xxxiii
n'en répéterons pas les détails, (jui sont connns ; nous dirons seulement que les ennemis de Marie-Joseph oui orossi celte querelle outre mesure. Dans pluï-ieurs articles du Joiunal de Paris et du Monitenr les deux frèies échangèrent quelques mots vifs et piquants ; mais bientôt la famille et les vrais amis d'André et de Marie-Josepli intervinrent, et les débats furent clos au mois de juin 1792. D'ailleurs, en isolant cette polémique des écrits <\\\ temps, on lui enlève son véritable caractère et ses justes proportions. Etudiée attentivement au milieu des déclamations outrées de l'époque et du style trivial des publicistes du jour, on la trouve généralement digne, calme même, atténuant par le choix des mots ce que quelques pensées pourraient avoir de blessant.
Néanmoins, quoique Marie-Joseph eût élé l'agresseur en se constituant le champion des Jacobins, s'il fallait porter un jugement sur cette querelle, sans être aveuglé par la vive admiration et par le culte que nous avons pour André , nous oserions dire qu'il eut de grands torts de son côté. << Je n'ai jamais fait secte même avec les gens que j'estime, » nous dit-il lui-même ; il n'était donc ni poussé, ni circonvenu par un parti, par des amis maladroits. Marie-Joseph, au contraire, plus faible, plus facile à se laisser entiaîner, n'avait pas le libre exercice de sa volonté; il agissait excité parles ennemis d'André, les Brissot, les Manuel, les Condorcet, etc. André parlait du fond d'une solitude où il devait peser à loisir, loin de tonte influence, ses attaques et leurs effets; Marie-Joseph parlait du milieu d'un camp où tous les regards étaient tournés vers lui pour exciter son zèle et pour ne pas le laisser faiblir. André était, en outre, l'aîné de deux ans, différence d'âge rendue plus grande encore par l'habitude de la réflexion et du travail, et il devait à son iïère l'exemple de la modération. Mais, en voulant être juste, ne nous égarons pas. Dans cette polémique publique le caractère d'André se dévoile dans toute sa rigueur, et ce n'est pas sur le côté hautain , roide, dédaigneux, qu'il convient d'appu}er. André n'a\ait, dans le commerce habituel de la vie, ni hauteur ni dédain pour Marie-Joseph; loin de là, il jugeait en frère et avec indulgence l'auteur de Bnitits et Cassius; il lui prêtait et lui croyait plus de talent qu'il n'en
xxxiv ANDRE CHÉNIEK
avait, ou plutôt qu'il n'en avait montré jusqu alors. Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est le caractère patriotique de cette lutte fraternelle. L'âme des Brutus respire dans André : la voix du sang se tait quand la patrie élève la sienne.
Au mois d'avril, la fête que les Jacobins donnèrent aux Suisses du régiment de Châteauvieux , amnistiés par un décret de l'Assemblée nationale, fit déborder Tindignalion d'André. « Des soldats qui pillent la caisse de leur régiment, qui tuent leurs officiers, qui sont justement condamnés aux galères, et à qui l'Assemblée nalionale accorde Famnistie; à qui, sur une motion de Collot-d'Herbois (r), au club des Jacobins, le maire de Paris, le « vertueux Pétion, » prépare une entrée triomphale! » Dans ses lettres au Journal de Paris il revient sans cesse sur la honte de cette scandaleuse ovation et parvient à animer de son courage quelques libres rédacteurs comme lui du journal. C'est un Romain qui juge la révolution naissante et qui la rappelle à la discipline, qui fait la gloire des armées et la force des nations ; ou plutôt c'est une âme qui a médité Tacite et Montesquieu. Le jour même de cette ignominieuse cérémonie , le publiciste se change soudain en poète lyrique; {'Hymne aux Suisses de C/idifaui^ieuj: pa.rv^h dans \e Journal de Paris, le i5 avril 1792; et il le signe, sans souci de la colère des Jacobins. Pour ne pas être témoin de cette fête, à laquelle David et Marie-Joseph ont prêté l'éclat de leurs noms et de leurs talents (?.), il part , il va respirer l'air pur de la campagne et refaire dans la solitude ses forces épuisées.
(1) Dans la séance du 4 avril, ('.oUot-d'Heibois se déchaine coiilro Roiiclier el André Chéiiier (ce n'est pas Chcnicr-Gracclais, dit CoUot d'Herhois, c'est un autre, oh! tout à fait un autre). Il ti-aile André de /)rosateur stérile, et se promet de l'attaquer devant les Iriijunaux comme lâche calomniateur.
(2) Dans le programme de la l'ète des Chdlcauvieux, publié dans deux numéros du Patriote français, il est dit que MM. David cl Hubert se sont chargés du dessin et de la composition tant du char qi e des divers trophées et emblèmes; que M. Chéniera bien voulu se charger de la composition de tous les morceaux de poésie, inscriptions, devises, etc. — Le 2C mars, Marie .loseph et David avaient déjà signé la pétition présentée au conseil général de la commune pour l'inviter à la fétc , pétition (|ue le Patriote frnneais inséra dans son numéro ilu 28 mars.
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Quelques jours après, le i- a\ril, une nouvelle lettre au Journal de Pdvis signale son retour; désormais il ne connaît plus de bornes. « 11 est bon, il est honorable, il est doux de se présenter par des vertus sévères à !a haine des despotes insolents qui tyrannisent la iibei'té au nom de la liberté même. » Il s'enivre du danger; il semble avec délices aspirer à mériter la mort : « C'est surtout quand les sacrifices qu'il faut faire à la vérité, à la liberté, à la patrie, s'écrie-t-il, sont dangereux et difficiles, qu'ils sont accompagnés aussi d'inappréciables délices. G'rst au milieu des délations, des outrages, des proscriptions, c'est dans les cachots, c'est sur les échafauds que la vertu, la probité, la constance, savourent la volupté d'une conscience orgueilleuse et pure. » Ses attaques deviennent directes et sanglantes; il désigne ses ennemis, les nomme, les défie, les couvre d injures. Brissot, c'est « ce libelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français ; » Rœderer, « un homme d'une ambition rusée et versatile. » Il dénonce « la cruauté niaise de Pétion. « Jadis il vantait les vertus de Con-
dorcet >< L'honnête homme que ce Condorcet, s'écrie-t-iJ^
qui a cherché le profit et trouvé la honte à devenir l'ami, le compagnon, l'émule de Brissot et de Marat ! » Bientôt même David et Le Brun, les amis de son enfance, ne trouveront pas grâce devant lui; mais il n'imprimera pas le nom de Le Brun dans ses vers satiriques et laissera douter la postérité. Ce n'était point du reste sans danger pour lui que ses attaques se multipliaient ainsi. Des listes de proscriptions, disait-on (i), circulaient dans la capitale ; on y plaçait les noms de Desmeuniers, de Rouclier, d'André Chénier , de Duport et de Regnault de Saint-Jean d'Angélv.
Il s'épuise bientôt dans cette lutte. \ers les premiers jours d'aoïit, pendant que de tragiques événements se préparent, il va se rafraîchir aux riantes images de la nature; il oublie un instant ses préoccupations dans les vallées de la Normandie. A Catillon, aux sources de l'Andelie, il resonge aux idylles de sa jeunesse. Mais ce n'est qu'un éclair de bonheur et de calme.
■l) Reguaull de Saint-Jean d'Angélv, dans le n" 41 de VAinl fies patriotes.
x.xxvi ANDRÉ GHÉNIER
11 revient à Pans. Le <S, le g, le lo août, c'est à l'Assemblée nationale elle-même qu il veut faire entendre sa voix ; elle se perd comme au milieu d un ouragan. Soudain éclate l'insurrection du lo qui renverse la royauté et dispeise ses défenseurs : le parti d'André est vaincu. Hors de Tarène , il dévore son ressentiment et répand toute sa colère dans des ïambes veuireurs.
Dans les derniers mois de 1792 commence le procès de Louis X\L André choisit cette noble occasion de combattre encore et réclame l'honneur de se consacrera la défense du roi. Malesherbes accepte son dévouement, sans permettre qu'il fasse connaître son nom impopulaire. C'est lui qui rédigea, dit-on, la lettre que Louis XVIdevait lire à la Convention, et dans laquelle il demandait l'appel au peuple (i).
Après la mort du roi, le séjour de Paris devenait impossible pour André. An milieu de toutes les haines qu'il avait amassées contre lui, il courait à chaque instant le risque d'être assassiné ou d'être incarcéré et traîné à réchafaud. Son courage Vy aurait porté; mais ses amis, sa famille, Marie-Joseph surtout, à force de prières, obtinrent qu'il s'éloignâl de Paris. 11 partit d'abord pour Rouen; mais l'éloignement lui était insupportable; il voulait au moins être près de l'arène pour y reparaître au besoin tout armé.
Son frère s'occupa de lui chercher une retraite. 11 loua, a Versailles, une petite maison écartée, dans le haut de la rue de Satory. C'est là qu'André se retira. Malade, il avait besoin d'un calme et d'un repos absolus : il lui était nécessaire d'oublier les hommes et leurs passions. Quoique souffrant et chagrin, il reprit ses travaux. Depuis dix ans, son poëme de VUen/iès était commencé. Chaque jour une note, fruit de longues méditations et de laborieuses lectures, venait s'ajouter à celles des jours précédents. Mais le travail n'était pas suffisant à remplir le vide de cette âme ardente et généreuse.
Sur les bords de la Seine s'èlèxe le coteau île Lucienne, auquel les bois font une verte couronne. C'est là que, chaque jour,
(1) Dans ses Eludes /itl araires et poclii/ucs, II, p. !) 1 , Hoissy d'Aiijjlas dit qiu Louis XVI n'a jamais (In lire cfUe Icllrc.
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sous de triples cintres d'ormeaux, se dirige le pocte à demi consolé; c'est là qu'habite et respire Fanny; c'est là que, presque chaque soir. André va lire les vers composés à l'aurore :
Pour elle seule encore abonde Cette source jadis frconde Oui coulait de sa bouche en sons harmonieux.
Quand la révolution devint menaçante, deux jeunes femmes, filles de madame Pourrai, célèbre par sa beauté et par son esprit qu'admirait \oltaire, se réfugièrent à Lucienne, dans une propriété de famille. Le salon de madame Pourrat, comme celui de madame de Chénier, avait longtemps réuni l'élite des artistes et des écri\ains. Avant de chercher un refuge à Versailles, André était allé souvent à Lucienne. C'est là que l'avaient connu Néponmcène Lemercier et madame de Bcaumont, la fille du ministre Montmorin. Il s'y laissa même un instant séduire aux grâces et à la beauté de madame Gouy d'Arcy. Lorsqu'il conçut le poëme de Suzanne, il allait en lire le plan et les fragments, et les soumettre au jugement des hôtes de Lucienne , dont il se sentait aimé et apprécié. Madame la comtesse Hocquart avait le brillant esprit de sa mère. Elle vivait encore il y a quelques années. Aimant à reporter sa pensée sur cette lointame époque des mauvais jours, ce n'était jamais sans attendrissement que lui revenait le souvenir d'André Chénier. Elle parlait avec affection, avec admiration, de cet esprit charmant (ce sont ses propres paroles) , de cette imagination splendide, de cette âme facile à se passionner. Madame Laurent Lecoulleux (ï), la Fanny du poète, n'avait pas dans l'esprit les étincelles de sa sœur. E le tenait de sa mère, la beauté, le charme, la grâce. Il reste d'elle un portrait, un profil aux traits nobles et purs. Epouse dévouée, mère tendre et craintive, elle fit éclore dans Tâme d'André un sentiment nouveau, la chaste mélancolie de l'amour. 11 est des vers d'André
(1) M. Laurent Lecoulteiix fut emprisonné presque à la même époque qu'André; mais, grâce aux soUicitalious de Barrère, Fouquier-Tinville ajourna son jugement, et le 9 thermidor lui rendit la liberté. (Voy. Mémoires de Darrère, t. II, p. i03.)