XXXVIII ANDRÉ CHÉNIER
que madame la comtesse Hocquart aimait à se faire relire. C'était, (lisait-elle, le fidèle et charmant portrait de sa sœur :
Kanny, 1 heureux mortel qui près de toi respire. Sait, à te voir parler, et rougir et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habité, etc.
Le charme de Fanny se répandait sur tout ce qui l'eniourait. Bonne et compatissante, elle apportait avec elle le sourire et la consolation. Et pourtant, avant d'être dle-mème frappée par une mort prématurée , elle fut trois fois frappée dans son cœur de mère. Avant la révolution, elle avait perdu un jeune enfant, sur la tombe duquel André s'écriait, mêlant ses douleurs aux larmes maternelles :
Adieu, fragile enfant échappé de nos bras, etc.
Deux autres enfants vécurent faibles et maladifs. Elle les perdit dans leur première enfance , et la jeune mère ne tarda pas à les rejoindre.
Ce fut sous le chaste regard de Fanny, qu'après une année de fiévreuse agitation , au sortir des luttes passionnées et énervantes de la presse révolutionnaire, André sentit renaître en lui sa muse et plus belle et plus pure. Le charme de la femme adorée passa dans les vers les plus doux qu'il ait soupires, et, sans doute, lui fit un instant oublier cette antique et sage parole : Qu'il ne faut jamais appeler un homme heureux avant de savoir comment, au dernier jour, il est descendu dans la tombe !
Mais, pendant qu'il se laissait ainsi reprendre « aux douces chimères d'amour », les événements se précipitaient. Bien du sang avait déjà coulé Le i3 juillet, Marat tombe sous le poignard de Chai lotte Corday. Cinq jours après, l'héroïque jeune fdlc marche à la mort sans pâlir. Le 21 juillet, dans la Gazette nationale (Moniteur nni\>erse!) , Audouin , député à la Convention, publie «un hvmne inf^'imc?,» dans lequel, s'adressant à David, « au stupide David, » il s'écriait :
Arme-toi de courage;
SA VIE ET SES ŒUVRES xxxix
Toi son fidèle ami, peintre de Pelletier (1), Redoniie-nous-le tout entier.
Dans le feu de rindic^nation, André écrivit la belle ode à Charlotte Corday.
Après la mort de Marat, les sacrifices humains continuèrent. André , désespérant du salut de la république, détourna les veux du sanglant tableau qu'offrait alors la France, et se livra aux études les plus abstraites; le citoyen se réfugia au sein du philosophe. Avec les poètes astronomes de l'antiquité il s'éprit de la Bérénice céleste. L'automne s'écoula ainsi. Aux rêveries de Tibulle avaient succédé les méditations de Lucrèce (2). ,
(1) Lepelletier de Saint-Fargeau, conventionnel qui avaitvotéla mort du roi, assassiné par le garde du corps Paris. David avait composé un tableau représentant Lepelletier sur son lit de mort.
(2) Voici une note latine d'André Chénier, que Chardon de la Rochette a fait connaître dans le Mogtti'ui eiicrclopéd\i]uc , 5" année, t. P"', p. 388, pour rétablir un passage que le C. A. Luzac avait omis dans les Fragmenta elegiartim Calliniachi , ouvrage posthume de Valckenaer. André, lié avec le fils de Valckenaer, avait eu connaissance des quelques feuilles imprimées du vivant de l'auteur, et il avait transcrit sur un exemplaire des ÀraliPliœnomena, qu'en 1G72 Fell avait donnés sans y attacher son nom, un passage de l'ouvrage de Valckenaer omis justement par Luzac, et qui se rapportait à VAralus de J. Fell :
a Cujusnam viri cura prodiisset hic liber quem ego apud londinensem bibliopolam inveni , dum ante hos très aut quatuor annos iu Biilannia degerem , nuper sum edoctus ; idque, ut alia innimiera, debeo batavo homini cujus operuni assidua lectio mihi quotidie novos Gra'carum musarum ac venerum recessus aperit. Is est magnus Valckenarius , qui supremis suis tenipoiibus gravi niorbo vix. elapsus, Callimachi elegiarum fragmenta illustranda suscepeiat ; nam ille Ernesti industriam in hac parte haud mulli faciebat. Igitur cimi jam dimidia pars voluminis, quasi ex tempore effusi, lypis excusa foret, fato occubuit vir egregius. Tum ab ejus unico filio, Jano Valckenario jurisconsulto , quasi patern;e niemoria' consulente, nam et ipse multarum lilterarum homo est, typolhetarum oper;e iutermissa? sunt , auloris apographum domi reportatum, (piodque jam excusum l'uerat pccunia redempfum ; cujus ITMCCM EXEMPLAR a se asservatum mihi legendum permisit vir humanissimus. Enimvero libellus iste non eadem lima elaboratus atque perpolitus videtur qua tôt acuti ingenii, et inexhaustae doctrinae monimenta , quibus Valckenarii nomen innotuit. Nam neque clara satis aut nitida oratione conscriplus est, et incondita eruditionis copia laborat, et in immensa digressionum spatia hinc inde eflluit. Est autem non raro ubi, licet senem, Valckenariiun agnoscas lameu. Atque ibi dum veterum de Coma Bérénices lestimonia meminil, prolatis etiam Eratosthenis verbis, quœ Leonis
M. ANDRE CHEMER
Cependant André, après quelques mois passés à Versailles, put se croire oublié. Sa santé s'était un peu rétablie; il revint à Paris et alla demeurer cliez son père (i).
Dans les premiers jours (le mars 1794, M. Pastoret, membre de celte phalange glorieuse qui avait combattu pour la défense des lois , fut arrêté à Passy. Quelques jours après, le ^ mars (17 ventôse), André se tiouvait en visite chez M. Piscatory, beau-frère de M. Pastoret, lorqu'un nommé Guénot, porteur d'un ordie du comité de sûreté générale, se présente pour faire une visite domiciliaire ; la présence d'André paraît suspecte. 11 montre en vain une carte de la section de Brutus dont 11 faisait partie; Guénot, assisté de membres du comité révolutionnaire de Passv, procède à son interrogatoire , et en dresse le procès-verbal : monument étrange que l'histoire a conservé (2). André refuse de le signer. Guénot s'emporte, et, sur un ordre qu'il obtient du comité de Passy, il le fait entraîner et conduire à la prison du Luxembourg. Le concierge refuse de l'admettre sans un ordre du comité général. André est conduit alors à Saint-Lazare, où il est incarcéré.
Quand M. de Chénier apprend l'arrestation d'André, il court au comité de salut public et demande à Barrère la liberté de son fils innocent. Barrère la lui promet -, et cependant le lendemain, à la prison de Saint-Lazare, on reçoit Tordre d'inscrire l'écrou d'André. Telle est du moins la version de la famille; mais faut-il y ajouter une foi coniplètc ? n'est-elle pas le résultat d'une haine de parti? Marie-Joseph, après le 9 thermidor, fut l'ennemi acharné de Barrère ; mais avant cette époque, et alors qu'André était à Saint-Lazare, Barrère et Marie-Joseph, au contraire, étalent
exirema siint, et liie legiiiitiir p. 5, Iltc addit qiia; cxscril)ere visum est. » (Suit la note de Valckeiiaer, dont une partie seulement avait élé conservée par l'éditeur de l'œuvre postiiume, et dans hupielle il faisait les plus grands éloges du motlvste J. Fell , qui n'avait pas signé sou édition des yliali Plnvnumcna. Kulin la note d'André se termine ainsi) : " Sci ihehain Versalia;, animo et corpore ;eger, mcrreus, doleus, die noveinhris uiideciina W'ù'i, Andréas (1. lîyzautinus. »
(1) Hue deCléry, !)7.
(2) C'est M. Sainte-Heuve (|ui l'a fait connaître dans se; Catiscries du Lundi, tome IV, p. lGi.(Kd. 1800.)
SA VIE ET SES OEUVRES xu
liés et se voyaieiil presque tous les jours (i). Avant de soupçonner Barrère, il était plus naturel et plus simple de supposer que ce même Guénot, qui avait arbitrairement arrêté André , avait aussi lait des démarches pour faire inscrire son écrou.
Cette arrestation et celle de Sauveur Chénier (jui venait d'avoir lieu à Beauvais furent un coup de foudre pour M. et M'"^ de Chénier et pour Marie-Joseph. M. de Chénier, dans Temportement de son énergie, voulait lutter, obtenir judiciairement Télargissement d" André. Le malheureux ! il invoquait les lois, l'honneur, la justice ! Dire un seul mot, c'était jeter André en proie à Coilotd'Herbois. On convint que, pour sauvei les prisonniers , la seule conspiration possible était celle du silence ; qu'd fallait à tout prix faire oublier André et Sauveur. M. de Chénier se rendit, mais difficilement. Ce vieillard intègre ne pouvait se résoudre à douter des lois.
Sauveur, amené de Beauvais, avait été écroué à la Conciergerie. On gagna un employé, et Sauveur put ainsi chaque jour faire parvenir de ses nouvelles à sa famille. M. de Chénier parvint aussi, mais plus difficdement, à séduire un guichetier de Saint-Lazare et à communiquer avec André. Mane-Joseph était sans pouvoir à la Convention. Détesté de Robespierre, il était menacé dans sa liberté, dans sa vie même. Il fit cependant des démarches réitérées auprès des membres du comité de sûreté générale. Presque partout sans crédit, éconduit, il finit, à force d'obsessions, par obtenir que tant qu'on ne recevrait pas d'ordre formel on mît le dossier d'André et de Sauveur sous les autres. Le salut des prisonniers était ainsi assuré pour un certain temps. Si les bourreaux n'apprenaient pas qu'ils avaient entre les mains la tête d'André, il y avait lieu d'espérer.
La prison de Saint-Lazare offrait un aspect étrange. Là, André retrouva tous ceux que des temps meilleurs avaient si souvent vus rassemblés chez sa mère. C'était le même monde avec ses illustrations, transporté dans les murs d'une prison.
(1) Voyez une note de Barrère clans ses Mdmoires, t. Il, p. 2G3. Barrère dit que devant lui il vit Marie-Joseph implorer le député Dupin , afin que celui-ci fit tous ses efforts pour obtenir du comité de sûreté générale l'élargissement d'André.
xLii ANDRÉ CHÉNIER
La noblesse, Tesprit, la beauté, le savoir, embellissaient les derniers jours des victimes : là étaient M. de Montalembert, M. de Montmorency, le duc de Noailles, le prince de Rohan, le prince de Broglie, le comte de Vergennes, le marquis d'Usson, ancien colonel d'André. Rouclier, son collègue dans la polémique du Journal de Pari'; , passait de longues heures à écrire à sa fille, qu'il ne devait plus revoir. Ginguené pensait à sa femme dans les larmes ; à chaque instant il attendait la mort, ne sachant pas qu'à son insu ses jours devaient s'augmenter de tous ceux d'André. Suvée trompait, en peignant, les ennuis de la prison ; il devait avoir la gloire de transmettre les traits du poète à la postérité. Les deux Trudaine continuaient avec André leurs poétiques entretiens d'autrefois ; ils parlaient des bois de Montigny, de l'Italie, de la Grèce, temps heureux où, dans l'épanouissement de la jeunesse, le poète s'était trop légèrement écrié , insouciant des coups de la fortune : « Nous sommes trois contre elle ! » Le plus âgé des deux Trudaine n'avait pas trente ans ; le plus jeune, dans un vif regret de la vie, traçait sur les murs de son cachot quelques vers languissants (i). De nobles femmes, de belles jeunes filles, répandaient dans les cellules et dans les préaux comme un parfum d'espérance et d'amour. Madame la marquise de Saint- Aignan, qui le 6 thermidor dut son salut à l'enfant qu'elle portait dans son sein, avait excité la tendre pitié du poëte. Mais surtout il aurait donné volontiers le peu de jours sur lesquels il pouvait compter pour une autre victime faible et craintive qui, dans ces tristes murs, pleurait ses dix-huit années sitôt moissonnées. Mademoiselle Aimée de Coigny [i] avait une délicate et gracieuse figure, un caractère facile et mobile, une âme enihousiaste, tendre, avide de belles et suaves émotions. Son esprit était un peu léger, changeant, mais exquis et cultivé. Si elle ne savait pas la langue deSappho, on surprenait souvent ses lèvres à murmurer des vers d'Horace. Mais en vain tous les cœurs virils qui l'en-
(1) Voy. l\(iif,%y d' Xn^las, Eludes /i/tcraires et pocti</uci, II, p. 94.
(2) Elle l'ut duchesse de Fleury, puis épousa M. de Moiilrond. Klle mourut le 17 janvier 1820.
SA VIE ET SES OEUVRES xlim
touraienl s'écriaient à chaque convoi funèbre : Dulce et décorum est pro patria moril Elle, elle avait peur de la mort ! elle aimait la vie, la liberté, la lumière, Tamonr î Ses plaintes, sa voix, éveillèrent le cœur du poëte :
Et secouant le faix de sp« jours languissants. Aux douces lois des vers"// 'plia les accents , De sa bouclie aimable et naïve.
Dans sa prison, André commit plus d'une imprudence ; il parlait de ses bourreaux sans aucune retenue , avec l'impétueuse audace qui jadis avait animé ses articles du Journal de Paris. On a dit qu'à Saint-Lazare il s'occupait de revoir ses manuscrits, de les classer, etc. C'est une erreur. Tous les manuscrits d'André étaient heureusement restés chez son père ; sans cela ils eussent été saisis et perdus. Son père lui avait seulement, à sa demande, envoyé quelques livres par le guichetier, qui apportait et remportait le linge du prisonnier. Quand André eut composé ses ïambes, il les roula dans un paquet de linge et les fit ainsi parvenir à son père.
On a dit (i) qu'il avait cherché à s'évader, qu'un ami lui en avait indiqué les moyens, mais qu'il hésita au moment d'exécuter son projet. Peut-être eut-il peiu- que l'insuccès ne le compromît davantage. Il s'était rangé à l'avis de Marie-Joseph, et savait qu'il n'y avait de salut que dans l'oubli. Aussi, il devint plus circonspect, plus prudent, parla moins et évita les rapports des geôliers.
On atteignit ainsi le 20 prairial. Marie-Joseph, suspect, haï de Robespierre, avait été contraint de quitter son logement, et, pour éviter toutes les recherches, presque chaque soir il changeait d'asile. Quand M. de Chénier vit ses trois fils en danger, il ne put se contenir; il blâma les moyens employés jusqu'à ce jour pour sauver les prisonniers. La loi du 22 prairial vint à paraître : elle mettait, aux yeux de M. de Chénier, un semblant de justice et de liberté dans le choix des défenseurs (2). Il résolut
(1) Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits, par Alissai» de Chazet. Paris, 1837, tome 111, p. 32.
(2) Art. XVI : u La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes ; elle n'en accorde point aux conspirateurs. »
xiiv ANDRÉ CHÉNTER
de tenter la lutte judiciaire, s'il le fallait, disant que ses fds n étaient que calomniés, et qu'on ne pourrait les accuser de conspiration. Il rédigea un mémoire qu'il adressa à lu chambre du conseil du tribunal révolutionnaire chargé de Texamen des détentions (i). Jusqu'au miheu de messidor, M. de Chénier n'entendit pas parler de son mémoire. Marie-Joseph espérait une contre-révohition qui briserait Robespierie. M. de Chénier n'y croyait pas. 11 alla trouver Barrère, qui le reçut poliment, lui dit avoir vu son mémoire, mais ne lui fil que des réponses évasives. Les événements ont bien prouvé que c'était de la prudence de la part de Barrère, et qu'il agissait dans les intérêts d'André en ne donnant pas suite aux démarches du père. Le 3 thermidor, M, de Chénier alla à Saint- Lazare pour voir André ; on lui refusa brutalement la porte. Le lendemain, le malheureux père retourna chez Barrère ; il pria, supplia qu'on lui rendît son fils. « Allez, monsieur, votre fds sortira dans trois jours, >• répondit Barrère. Depuis, la famille, nourrie des rancunes de Marie-Joseph, n'a voulu voir qu'une sanguinaire hvpocrisie dans ces paroles. Ce délai de trois jours c'était peut-être son secret, que Barrère laissait échapper dans un moment d'impatience, la chute prochaine de Robespierre. S'il commit quelque imprudence, ce fut sans doute, poussé par ce père infortuné, de vouloir devancer les événements et de parler d'André au comité, car le jour même l'accusateur public reçut des comités de salut publie et de sûreté générale l'ordre d'instruire d urgence le procès d'André Chénier. Au parquet, comme nous l'avons dit, on avait jusqu'alors consenti à mettre le dossier d'André sous les autres , mais il n'était pas possible d'éluder un ordre aussi formel (2).
(1) Ce iiirinoiie, niiisi que toutes les pièces relatives ;ni piores, se trouve dans la notice de M. P. I.aeroix.
(2) Un chef de bureau, qui était Rrefon, eu eiierehaul le dossier d'André aperçut celui de Gingueué, son conipalriole, pres(|u'eu lèle. Il le saisit à l'insu des autres mend)res du parquet, et le mit à la place de celui d'André Cliénier. M.ndanie Gingiiené apprit plus tard ce l'ait du chef de bureau lui-même ; elle eu parlait souvent avec alteudrissement , avec terrem- même, songeant à cette épo([iie sublime où chacun aurait voulu mourir pour un compagnon d'inl'ortime, où Ginguené sans doute eût
SA VIE ET SES ŒUVRES xlv
J.e jour même laccusateur public, Fouquicr-Tinville, rédigea l'acte daccusalion, si rapidcmeut qu'il ne distingua pas le dossier d'Audré de celui de Sauveur, que le parquet, dans sa précipitation, avait envoyé; il donna à André des qualifications et le chargea de faits qui n'appartenaient qu'à Sauveur, ce qui nécessita au tribunal une rature de trente lignes.
Le 6 thermidor André fut extrait de Saint-Lazare. Les charrettes arrivées au milieu de la journée étaient restées pendant trois longues heures, dans la cour, exposées aux yeux des prisonniers. Ce ne fut qu'à six heures que les fatales listes vinrent désigner les victimes. Il y eut un moment douloureux de séparation : André se jeta dans les bras des frères Trudaine , qui ne devaient lui survivre que d'un jour, et il partit pour la Conciergerie, où siégeait Fouquier-Tinville. Son frère Sauveur ne sut pas son arrivée et ne put même pas l'embrasser une dernière fois.
Le y au matin André comparut devant le tribunal révolutionnaire. Parmi les charges qui pesaient sur lui , il y avait celle d'avoir écrit contre la fête de Chàtcauvieux; c'était sa condamnation; c'était la vengeance de Collot-d'Herbois.
Le jour même, y thermidor, à six heures du soir, André Chénier fut exécuté sur la place de la barrière Renversée, cidevant barrière du Trône (i).
Le lendemain, 8 thermidor, dans le bulletin des victimes que publiaient les journaux, Marie-Joseph lut le nom de son frère. Il courut chez son père. Le malheureux avoua sa démarche auprès de Barrère. Il y eut une scène terrible entre le père et le fils. Marie-Joseph fut dur; il accabla de reproches ce père
duiiiié sa vie pour André. — Nous tenons ce l'ait de M. Ferdinand Denis, qui l'a plusieurs fois entendu raconter à madame Gingueni' elle-mèaie.
(I) La légende a voulu embellir les derniers instants du poète. On a dit que dans la charrette, eu allant à l'échafaud, Cliéiiier et Roucher récitèrent la première scène à'Aiidromnauc. Ou rapporte encore qu'il aurait dit en se frappant le fi ont : « Mourir ! pourtant j'avais quel(|ue chose là ! ■> Eu marchant à la mort André sans doute pensait à sa mère et à la i).itrie, et peut-être se ressouvint-il à ce moment suprême de ce vers de la Liberté :
Va , patrie cl vertu ne sont que de vains noms !
xLvi ANDRE CHENIER
infortuné, mais bientôt, vaincu par les sanglots du vieillard , il Lomba dans ses bras.
Le jour suivant, q thermidor, Robespierre était mis en accusation par la Convention. Deux jours plus tard, Andié eût été libre ! Marie -Joseph ne fut pas maître de sa douleur ; on le vit, dans son désespoir, se rouler à terre. M. de Chénier ne put survivre plus de dix mois à son fds, dont il s'accusait d'avoir causé la mort (i). Madame de Chénier alla habiter avec Marie-Joseph, et pendant quatorze ans la mère et le fils mêlèrent leurs regrets et leurs larmes. Marie-Joseph dut parfois envier le sort de son frère. Souvent malheureux, calomnié, il lui fallut, pour supporter la vie, une force d'âme qui ne lui manqua jamais.
Telles furent la vie et la mort d'André Chéniei-.
Nous devons maintenant entrer dans quelques considérations sur les œuvres qu'il nous a laissées.
En marchant vers le but qu'il s'était indiqué , et que nous avons tâché d'éclaircir dans la première partie de celte élude, André devait passer d'abord par l'imitation ; s'efforcer ainsi de plier la langue française à la peinture des sujets les plus habituels à la langue grecque; puis, ayant alors à sa disposition une langue rompue à ce poétique exercice, s'en servir à la peinture de sujets nouveaux et français, et passer ainsi de l'imitation à la création, en se plongeant tout entier dans la vie moderne. C'est ce que développe avec une lucidité remarquable le pocme de Y Invention.
Nous n'agiterons pas toutes les questions littéraires que pourrait soulever l'étude dos Poésies antùjues. La eonqxiraison de Théocrite et d'André Chénier serait féconde, mais trop longue pour que nous l'abordions ici. Il y aurait à s'étendre sur l'influence semblable qu'ils reçurent d'Homère. Nous dirons seulement que r Aveugle et le Mendiant sont de véritables poèmes, correspondant exactement aux deux pièces de Théooile intitulées
(1) 11 mourut If 2.'i iiiiii fi !).').
SA VIE ET SES ŒUVRES xlvii
les Dioscures et Hercule chez Augias et comprises improprement sous le titre général A' idylles ; que, clans la Liberté, Chénier s'est élevé à la hauteur de Théocrite, parce qu'il a compris que la poésie pastorale a un but moral, que Tidylle, dans son sens le plus étendu, doit être Texpression juste et saisissable d'une vérité générale , et qu elle peut , «m s'élevant à la hauteur du drame et de la comédie, renfermer un enseignement profitable à l'humanité.
Quant aux élégies antiques, il nous suffira de faire remarquer que le Jeune malade et la Jeune Tarentine auraient placé Chénier au premier rang même parmi les anciens.
Nous avons hâte d'arriver à ses procédés d'imitation, qui vont nous conduire directement à des considérations plus hautes.
Dans une épître à Le Brun, André se plaît à nous laisser pénétrer les secrets savants de son art, A chaque page de ce volume, le lecteur trouvera de nombreux exemples des multiples procédés que le poète lui-même nous dénonce. Remarquons seulement que l'imitation se combine toujours avec l'invention, soit qu'il assemble plusieurs passages d'un auteur ancien dans une élégie, soit qu'il développe ce qui n'était qu'en germe dans son modèle. Ce qu'il veut surtout donner « à ses fruits nouveaux, » c'est « une saveur antique. » Mais il est deux procédés sur lesquels nous insisterons , parce qu'ils sont l'essence même de l'art. Dans Homère, la comparaison est souvent un tableau (la nature prise sur le fait et fidèlement peinte) que l'on pourrait détacher du poëme, et qui, pris isolément , serait une épigramme, une petite ode, quelquefois morale et philosophique , une de ces petites pièces à une seule touche comme les Grecs les aimaient. Ainsi, au 17" chant de l'Iliade, Ménélas arrache la vie au bel Euphorbe, le fils de Panthos : Tel un jeune plant d'olivier, etc. Supposez un laboureur, le lendemain d'un ouragan^ contemplant ses ravages et s'écriant, l'amertume dans le cœur : « O jeune olivier, je t'avais élevé dans un lieu solitaire; arrosé par une source abondante, gracieux, plein de sève, tu t'enorgueillissais de (leurs d'une blancheur éclatante; soudain accourt la tempête qui t'enveloppe de ses tourbillons, te déracine et
xLviri ANDRÉ CHÉNIER
t'étend sur le sol ! » Or , maintenant , admctlez que cette élégie supposée du laboureur soit signée Simonide, Alcée, Anacréon , etc., ne sera-t-elle pas , pour tout porte qui voudra peindre avec des eCf'ets justes et puissants à la façon d' Homère, le premier terme d'une comparaison dont le second terme, toujours variable, sera au choix et au goiit du poêle ? C'est ce procédé qu'André employait avec une science incomparable et un art exquis. Quand un petit tableau, dans un auteur ancien ou même moderne, le frappait, il s'en emparait, et le soudait immédiatement à quelqu'une de ses pensées par une comparaison. C'est par ce moyen qu'André lie constamment le passé au présent, la vie antique à la vie moderne. En cela il était inventeur, ou du moins il retrouvait le grand secret de Pindarc, à son insu peut-être et sans l'appliquer encore à la poésie lyrique.
Le second procédé, plus conq^lexe, consiste dans la création par assimilation antérieure. Ce procédé échappe souvent à la critique, et les poètes eux-mêmes ne s'en rendent pas toujours compte. 11 faudrait parfois remonter bien haut pour découvrir les sources premières de l'inspiration. Mais, dans André, l'art se laisse saisir à tous les degrés de formation. Ainsi, le lecteur pourra lire la V élégie du livre ll[ de Tibulle, ensuite l'élégie aux frères de Pange; voir comment André imite Tibulle, ce qu'il omet, ce qu'il ajoute, ce qu'il modifie ; puis, de l'élégie aux frères de Pange, passer à la Jeune Captive, et se rendre compte du travail d assimilation et d'appropriation qui a précédé cette création; comment 1 âme d'André a été, pour les pensées du poêle latin, connue un second moule d'où elles sont sorties renouvelées, rajeunies, fécondées, par une méditation interne et insaisissable. Et, dans cette élude, le lecteur trouvera encore une preuve anticipée de ce que nous allons dire, louchant l'introduclion du lyrisme dans le génie d'André.
Quand il voulut, dans W Jcn de painne , tenter le genre pindariqup, le l)r snic n'a\ait pas encore lransft)rnié la nature de son génie ; aussi ne lèussil-il })as conqdétemint. 'J'oules les ré- (lexions morales qui terminent celle pièce, très justes, très-belles, exprimées en beaux vers, eussent du être condensées en quel-
SA VIE ET SES ŒUVRES xlix
qiies phrases tombant de plus haut. Le passé doit éclairer ravenir. A chaque instant Pindare évoque aux yeux de ses contemporains les ombres des héros passés, et, de l'exemple de divines fortunes ou de soudaines catastrophes, tire une morale supérieure, qui n'est que le poétique résumé des méditations dans lesquelles son récit a entraîné l'âme de ses auditeurs. Mais, si Pindare avait eu à célébrer un événement aussi considérable dans l'histoire de l'humanité que celui du Jeu de Paume, peutêtre n'eut-il pas lui-même complètement dominé son enthousiasme.
Plus tard, dans VOde à Charlotte Corday, la forme nouvelle du génie d'André est déjà visible. Et c'est à cette dernière et éclatante transformation, au milieu de laquelle la mort a malheureusement arrêté le poëte, que nous voulons faire assister le lecteur. Nous allons voir, sous la double influence de l'amour et de la patrie, le génie d'André tourner au lyrisme et devancer ainsi l'avenir de la poésie française.
Lycoris, Gljcere, Camille, telles sont les muses d'André. Dans ses Commentaires sur Malherbe, il blâme le poëte d'avoir fait choix « d'une maîtresse poétique; » il veut qu'on aime réellement la beauté qu'on célèbre. Nous devons donc supposer que les élégies d'André ne sont pas « des vanteries poétiques ; » d'ailleurs, la jeunesse du poëte nous en est un sûr garant. Dans sa vie d'étude et de méditation , les plaisirs et les passions avaient leur part. Il cherchait dans les bras de Camille une inspiration qui n'avait rien de factice. Toutefois il aime l'art plus que Camille, et il a raison de dire :
Camille est un besoin dont rien ne me soulage.
TiC poëte est insatiable et commande à l'amant d'aimer toujours, pour l'inspirer toujours. Mais d'où vient que, si quelque jeune amant ouvre le livre d'André, il ne trouvera pas dans Camille d'élégie qui réponde directement à un besoin de son cœur.P C'est justement parce que l'art y domine l'amour; que toutes les émotions y sont définies, tandis que l'amour véritable est un composé d'émotions indéfinies; c'est que, jusqu'à Camille
L ANDRÉ CHÉNIER
inclusivement, André n'aime pas réellement. Mais, au contraire, qu'il ouvre Y Ode h Versailles^ et ses yeux, restés secs à la lecture (les élégies à Camille, vont se mouiller de larmes subites. Le génie d'André s'est transformé. Son âme (c'est bien son âme cette fois) s'est ouverte à la mélancolie. Fanny est l'astre adoré vers lequel l'amant sans repos tourne ses yeux jaloux. L'amant désormais domine le poëte; mais il n'y a plus à craindre pour l'art, le poëte en est maître, il en sait tous les secrets, et Vénus- Uranie peut l'inspirer.
Mais la forme elle-même de sa poésie s'élève avec la pensée, et l'élégie atteint jusqu'à l'ode. Fnnny, c'est l'introduction du lyrisme dans l'élégie, de ce lyrisme de l'amour composé de mélancolie, d'extases, d'aspirations idéales, lyrisme encore voilé qui ne se fait entendre dans les vers d'André que comme un chant éloigné et que souvent il faut presque deviner; c'est le son rêveur de la lyre moderne qui vibre dans le lointain. Camille, c'est encore l'élégie de Tibulle ; Fanny, ce n'est pas encore l'élégie de Lamartine.
De même que l'amour chaste, l'amour de la patrie aura une influence toute lyrique sur le génie d'André. Un grand nombre d'élégies sont des méditations en dehors de l'amour. C'est une poésie de sentiment , née de passions toutes personnelles. Mais le poëte est ici-bas appelé à de plus hautes destinées. Son âme se fond dans l'âme humame tout entière ; ses passions se généralisent ; sa liberté devient la liberté ; la vie privée disparaît devant la vie sociale, et la cause du poëte devient celle de l'humanité. Jadis, aspirant à mourir, quels intérêts le rattachent à la vie ?
« Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, « Mes écrits imparfaits »,
Mais après la transfiguration il ne s'agit plus de parents, d'amis, d'avenir, de jeunesse, d'écrits imparfaits; le poëte lait abstraction de tout lui-même et s'écrie :
« Toi, vertu, pleure si je meurs ! »
SA VIE ET SES ŒUVRES li
Ce n'est plus André Chônier, c'est tout citoyen immolé aux pieds des lois par rinjustice et le mensonge; c'est la liberté, la vertu elle-même asservie, égorgée ! Ici encore, c'est l'introduction du hrisme dans la méditation, qui, pour des pensées nouvelles, veut une forme nouvelle ; c'est le poëte qui conduit son âme au combat sur le rhythme guerrier qui menait Sparte à la gloire. Et si quelque dernière et sainte affliction plus personnelle, si quelque regret de la vie, de la lumière, de l'amour, le trouble encore , le poëte aura soin de voiler aux yeux ses préoccupations peut-être trop tendres et trop humaines , mais il en animera l'âme virginale d'une jeune captive, touchante personnification de la muse éplorée du poëte.
Ainsi le talent d'André, à mesure qu'il se développe, se transfigure dans la pensée et dans la forme, et s'élève jusqu'au lyrisme. Ce mouvement ascensionnel est très-remarquable dans Clîénier, et explique pourquoi, né et mort dans le dix-huitième siècle , il appartient au dix-neuvième.
Nous n'entrerons pas ici dans de longs détails sur la langue et sur le style du poëte ; les notes et le Lexique initieront le lecteur à tous les secrets d'André. Son vocabulaire est riche, non pas à la façon des poëtes modernes, mais riche en mots justes et précis. Nous étonnerons peut-être en disant qu'il n'y a pas dans toutes ses œuvres un seul néologisme. L'emploi de mots nouveaux était un défaut qu'il blâmait beaucoup dans Mirabeau. Il se trompe rarement dans l'emploi d'un mot; il en connaît la portée, la valeur, non-seulement dans son usage accoutumé, mais dans son origine. Il aime à redonner à un mot son sens primitif, souvent oublié pour le sens figuré, et à lui rendre tous les sens qu'il avait en passant de la langue latine dans la nôtre, et que nos vieux écrivains lui avaient conservés. En résumé, comme nous l'avons déjà dit, sa préoccupation constante est d'enrichir la langue française de ses propres richesses.
Quant au rhythme de ses poésies , deux strophes également harmonieuses sont celle de l' Ode à f^ersailles et celle de la Jeune Captive. Parmi les poëtes connus , nous ne savons que Racan
LU ANDRÉ C HÉ NIER
qui les ait employées, la première, dans un hymne ; la seconde, dans la traduction de deux psaumes. Ronsard, Malherbe, Racine, la Fontaine, ont toujours, dans ce genre de strophes, employé le vers de six syllabes au lieu du vers de huit, ce qui est moins harmonieux.
Le rhythme le plus nouveau, le plus original, c'est celui des ïambes. Mais ce nom d'ïambes consacré par le public, et dont nous sommes obligés de nous servir pour nous faire entendre, est fort loin d'être juste. Les Grecs appelaient vers ïambique, le vers composé de pieds appelés ïambes. Le mot ïambes, était synonyme de vers satu'iques , parce que les vers satiriques étaient généralement écrits en vers ïambiques; appliqué aux pièces d'André Chénier, ce mot n'a plus de sens, puisque les vers dont elles se composent n'ont aucun rapport avec les vers ïambiques. L'innovation qu'André introduisait dans la poésie française avait une autre raison d'être. Les Grecs se servaient du vers hexamètre (dactylique) dans le poème épique et dans Fidylle; mais ils avaient senti que, lorsque la poésie devient l'expression de sentiments, de passions personnelles, elle doit, tout en n'abandonnant pas son caractère de grandeur, de dignité, s'approcher cependant de l'enthousiasme lyrique. Une mesure plus vive, un rhythme plus varié, plus expressif, était donc nécessaire ; on l'obtint par la succession perpétuelle de deux vers inégaux , du dactylique hexamètre et du dactylique pentamètre. C'est ainsi, avec le vers héroïque et le vers élegia(^ue, que les Grecs composèrent leurs élégies, et que Tyrtée enflammait les guerriers. Les Latins prirent ce système des Grecs ; c'est celui de Catulle, de Tibulle, de Properce, d'Ovide. Horace en fit des emplois remarquables. En l'introduisant dans la poésie française, c'était réellement l'élégie lyrique que créait André Chénier.
Si maintenant nous examinons la construction intime des vers, nous toucherons à une innovation qui fut une révolution dans l'art. En lisant les vers grecs, on est frappé de la liberté du poète au milieu de tant de règles prosodiques. Tout en rangeant, coordonnant les mots selon les h)is voulues, il reste libre de développer sa pensée, de la suspendre, de l'arrêter soudain
SA VIE ET SES OEUVRES lui
dans un brusque repos, sans être astreint à faire coïncider une liarmonie immuable, qui se reproduit presque la même à chaque vers, avec Tliarmonie complexe et multiple de la pensée, qui n'admet d'autres lois que celles du génie.
Le seizième siècle avait introduit ce libre système dans la poésie française ; mais le dix-septième, qui fit en tout triompher le principe d'autorité, proscrivit cette liberté ou ne la toléra que sous le nom de licence. C'est à cette licence cependant que la poésie dramatique dut, au dix-septième siècle, ses plus saisissants et ses plus puissants effets. Au surplus, en dehors du théâtre, la Fontaine protestait. Le dix-huitième siècle continua les errements du dix-septième. Cependant Voltaire, qui certes n'était pas lyrique, mais qui avait le goût sur en toutes choses, sentait et disait que
souvent la césure Plaît je ne sais comment, en rompant la mesure.
i En rompant la mesure, Chénier fit une révolution dans l'art et légitima les poétiques efforts du seizième siècle. C'est dans cette voie de complète liberté que le dix-neuvième siècle a suivi le jeune maître. Jusqu'alors la science de la prose avait dépassé celle de la poésie. Le vers d'André Chénier, et le vers moderne, plus savant encore, ont des secrets inconnus à la prose la plus concise et la plus serrée.
Après les questions diverses que nous avons soulevées, nous devons enfin conclure.
Il serait difficile de définir exactement le rang qu'occupe André Chénier dans la littérature française Comme les dieux, les poètes ne veulent pas être comparés entre eux. Au sommet du Parnasse peut trôner majestueusement un Homère; mais audessous les rangs se confondent. Cependant les poètes modernes révèrent André Chénier et célèbrent en lui le premier pontife d'un art nouveau; son nom a retenti sur toutes les jeunes lyres de ce siècle, et l'on pourrait dire de lui ce qu'un ancien disait d'un poëte mortellement frappé, comme André, à la fleur de l'âge : « Uranie enfanta Linus, ce fils bien-aimé, que, parmi les
Liv ANDRÉ CHÉNIER
mortels, aèdes et joueurs de cithare, tous, pleurent dans les festins et dans les chœurs, invoquant Linus au commencement et à la fin de leurs chants. »
André est de la famille des Théocrite, des Virgile, des Horace, des Racine, des La Fontaine , et désormais classique comme eux. Le temps ne détruira rien du monument qu'il a laissé inachevé ; on en rassemblera les moindres fragments , et partout on recherchera les traces de ce jeune et puissant génie.
La plus belle espérance de la poésie française est dans ce lyrisme que nous avons vu s'introduire insensiblement dans le génie d'André. Déjà le dix-neuvième siècle s'est ardemment élancé dans cette voie nouvelle; ses pas marqués en avant attestent que, s'il n'a pas atteint le but, il s'en est du moins rapproché. La langue française brisée, ployée à tous les rhythmes , à tous les modes, a acquis cette merveilleuse souplesse que jusqu'alors possédait seule la langue grecque. Moins harmonieuse, elle est faite pour les hommes du Nord. Le lyrisme l'a fécondée, et toute l'Europe la parle. N'est-ce pas dire qu'au moment où toute l'Europe frissonne du désir de la liberté, on peut espérer qu'un poëte, l'égal de Pindare, surgissant du sol français, pénétrant l'esprit de l'histoire, comme Pindare l'esprit des fables, semant la fraternité au milieu de toutes les races affranchies, saura, par le prestige de la poésie, les entraîner vers le but idéal de l'humanité? Et, même au milieu de cette grande époque démocratique et littéraire que déjà nous pouvons entrevoir, et qui aura ses heures difficiles , le souvenir d'André Chénier ne sera point inutile, car, si un jour le despotisme des Césars ou des Collotd'Herbois s'appesantissait encore sur l'Europe, il rappellerait au poète que son devoir est de défendre les lois, et qu'il trouve souvent ses plus belles inspirations au pied de l'échafaud, en mourant pour la liberté.