‹ PoésiesChapitre 85 sur 341 · V. 4. Ronsard. II, Amours, Voy. de Tours · texte numérisé non relu

V. 4. Ronsard. II, Amours, Voy. de Tours

Souvent un vain baiser quelque plaisir apporte. Segrais, Égl. III :

Baiser frivole et vain et pourtant délectable.

V. h. André a heureusement modifié l'expression «TtoTtTÛto tô çîXafj.a.

DAPHNIS

Eh bien ! d'autres baisers en vont prendre la place.

NAIS

Adresse ailleurs ces vœux dont l'ardeur me poursuit : Va, respecte une vierge.

DAPHNIS

Imprudente bergère , Ta jeunesse te flatte ; ah ! n'en sois pas si fière: Comme un songe insensible elle s'évanouit. lo

NAÏS

Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière Aux fleurs de l'oranger fait succéder son fruit.

DAPHNIS

Viens sous ces oliviers ; j'ai beaucoup à te dire.

NAÏS

Non ; déjà tes discours ont voulu me tenter.

DAPHNIS

Suis-moi sous ces ormeaux ; viens, de grâce, écouter 1,5 Les sons harmonieux que ma flûte respire : J'ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter ; Déjà tout le vallon aime à les répéter.

NAÏS

Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire.

DAPHNIS

Eh quoi ! seule à Vénus penses-tu résister ? 20

NAÏS

Je suis chère à Diane ; elle me favorise.

V. i). Fldtlfr, leurrer d'espérances, eoniine dans La Fontaine, Fa/i. XII, V : La jeunesse se flatte , et croit tout oljtenir.

V. 21. Diane était la déesse protectrice de la virginité; elle avait ohlenu de Jupiter de conserver éternellement sa virginité. Voy. C-aliiina(|iic, I/yrii. à D'uiiit' ; ("iatnilc, XXXIV, ^/ D'unie .

DAPHNIS

N'énus a des liens qu'aucun pouvoir ne brise.

NAÏS

Diane saura bien me les faire éviter.

Berger, retiens ta main,... berger, crains ma colère.

DAPHNIS

Quoi ! tu veux fuir l'amour! l'amour, à qui jamais 25 Le cœur d'une beauté ne pourra se soustraire ?

NAÏS

Oui, je veux le braver. Ah ! ... si je te suis chère. . . Berger, retiens ta main,... laisse mon voile en paix.

DAPHNIS

Toi-même, hélas ! bientôt livreras ces attraits

A. quelque autre berger bien moins digne de plaire. 30

NAÏS

Beaucoup m'ont demandée, et leurs désirs confus N'obtinrent, avant toi, qu'un refus pour salaire.

DAPHNIS

Et je ne dois comme eux attendre qu'un refus ?

NAÏS

Hélas ! l'hymen aussi n'est qu'une loi de peine ;

Il n'apporte, dit-on, qu'ennuis et que douleurs. 35

V. 24. Le Tasse, Amiiite, III, i, a imilé ce passage de Théocrile :

Pastor, non mi toccar : son di Diana : Per me stessa sapro sciogliermi i picdi.

André suit ici exactement le texte de Briinck; il est donc probable cpi'il s'est ser\i pour traduire celle idylle des Analecta , ce qui donne à cette composition une date qui n'est pas antérieure à 1782. Brunck , en efl'et , dillére ici des éditeurs de Théocrile ou de Moschus, dont les uns intercalent entre les deux vers qu'il met dans la bouche de la jeune fdle, celui-ci qu'ils attribuent à Daphnis :

A. — [xr, TrpoêâXr,; Tàv y^~-çoi. ' xai stcrExt ysiloç àfisXJco,

et dont les autres l'omettent ainsi que le suivant : [xr] 'TitédXr);. ... Les éditeurs modernes les donnent ou les omeltent tous deux; vov. éd. Didot, éd. Boissonade.

DAPHNIS

On ne te l'a dépeint que de fausses couleurs : Les danses et les jeux, voilà ce qu'il amène.

NAÏS

Une femme est esclave,...

DAPHNIS

Ah ! plutôt elle est reine.

NAÏS

Tremble près d'un époux et n'ose lui parler.

DAPHNIS

Eh ! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler ? 40

NAÏS

A des travaux affreux Lucine nous condamne.

DAPHNIS

Il est bien doux alors d'être chère à Diane.

NAÏS

Quelle beauté survit à ces rudes combats ?

DAPHNIS

Une mère y recueille une beauté nouvelle :

Des enfants adorés feront tous tes appas ; 45

Tu brilleras en eux d'une splendeur plus belle.

NAÏS

Mais, tes vœux écoutés, quel en serait le prix?

DAPHNIS

Tout : mes troupeaux , mes bois et ma belle prairie ;

V. 41. Lucine est le nom latin de la déesse ([ui présidait aux accouchements, Ilhhje, le nom grec. On se sert indilléremnient de l'un ou de l'autre. Horace, Carm, sxcul. 14 :

Lcnis Ililhyia

Sive tu Lucina probas vocari , Scu genitalis.

('alulle, XXXIV, à Dia/te, dit que Lucine n'est qu'un surnom que les femmes près d'accouciier donnaient à Diane. An surplus , les jinetcs cnnrondent souvent Diane avec Lucine.

Un jardin grand et riche, une maison jolie, Un bercail spacieux pour tes chères brebis ; 50

Enfui, tu me diras ce qui pourra te plaire; Je jiu'e de quitter tout pour te satisfaire : Tout pour toi sera fait aussitôt qu'entrepris.

NAÏS

Mon père...

DAPHNIS

Oh! s'il n'est plus que lui qui te retienne. Il approuvera tout dès qu'il saura mon nom. .î5

NAÏS

Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne : Quel est ton nom ?

DAPHNIS

Daphnis ; mon père est Palémon.

NAIS. f

Il est vrai, ta famille est égale à la mienne.

DAPHNIS

Rien n'éloigne donc plus cette douce union.

NAÏS

Montre-les moi, ces bois qui seront mon partage. go

DAPHNIS

Viens; c'est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés.

NAÏS

Restez, chères brebis, restez sous cet ombrage.

V. 49. Le mot joli a beaucoup vieilli dans le sljle poétique. Autrefois il donnait de la grâce au substantif qu'il accompagnait. Ainsi Marot, Bu/ul, à son amie :

Dedans Paris , ville jolie

Régnier, Sat. IX :

Aussi je les compare à ces femmes jolies. La Fontaine, Psjché, I :

Pour plaire aux yeux d'une vymplie jolie.

DAPHNIS

Taureaux, paissez en paix ; à celle qui m'engage Je vais montrer les biens qui lui sont destinés.

NAÏS

Satyre, que fais-tu ? Quoi ! ta main ose encore... «5

DA.PHNIS.

Eh! laisse-moi toucher ces fruits délicieux .. Et ce jeune duvet...

NAÏS

Berger,... au nom des dieux!...

Ah ! ...je tremble.

Viens.

DAPHNIS

Et pourquoi ^ Que crains-tu ? Je t'adore.

NAIS

Non ; arrête. . . Vois, cet humide gazon Va souiller ma tunique, et je serais perdue ; 7o

Mon père le verrait.

DAPHNIS

Sur la terre étendue, Saura te garantir cette épaisse toison.

NAÏS

Dieux ! quel est ton dessein ? Tu m'otes ma ceinture?

DAPHNIS

C'est un don pour Vénus; vois, son astre nous luit.

NAÏS

Attends. Si quelqu'un vient.. . Ah! dieux!j 'entends du bruit. 75

V. 73. Les femmes greccjiics portaicnl uiu' ceinture, les femmes ati-dessous des seins, et les vierges suf les hanches. Les vierges, déliant leur ceinture, la consacraient à Diane, voy. Suidas : X^jitîîJwvoç yuvyi. — Gel usage de porter une ceinture étant commun aux vierges et aux femmes, délier sa ceinture, >>Oetv Çwvyjv, signifiait tantôt perdre sa virginité, oiaTrapOcVsOesOai, et tantôt enfanter pour la ))remière fois, TiprÔTw; TixT£iv ; voy. Scliof. Apollonius, Àr^r, |^ |28.

DAPHNIS

C'est ce bois qui de joie et s'agite et murmure.

NAÏS

Tu déchires mou voile ! . . . Où me cacher ? Hélas ! Me voilà uue ! où fuir?

DAPHNIS

A ton amant unie, De pkis riches habits couvriront tes appas.

NAIS

Tu promets maintenant , tu préviens mon envie ; 80

Bientôt à mes regrets tu m'abandonneras.

DAPHNIS

Oh! non, jamais. Pourquoi, grands dieux! nepuis-jepas Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie !

NAÏS

Ah!... Daphnis! je me meurs... Apaise ton courroux, Diane.

DAPHNIS

Que crains-tu? L'Amour sera pour nous. 85

NAÏS

Ah ! méchant, qu'as-tu fait ?

DAPHNIS

J'ai signé ma promesse.

NAÏS

J'entrai fille en ce bois et chère à ma déesse.

DAPHNIS

Tu vas en sortir femme et chère à ton époux.

V. 88. Il y a encore dans Théocrite cinq vers, qu'André n'a pas traduits.

MNAZILE ET CHLOÉ

CHLOÉ

Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux

Où murmure Zéphire au murmure des eaux,

Parlez, le beau Mnazile est-il sous vos ombrages ?

Il visite souvent vos paisibles rivages.

Souvent j'écoute, et l'air qui gémit dans vos bois 5

A mon oreille au loin vient apporter sa voix.

MNA.ZILE.

Onde, mère des fleurs, naïade transparente

Qui pressez mollement cette enceinte odorante.

Amenez-y Chloé, l'amour de mes regards. \

m. — Cette idylle charmante est une peinture naïve et vraie de la timidité des

amants, éternelle timidité des bergers et des héros, qui inspire la poésie pastorale et

la poésie dramatique. Racan, II, v, fait dire à Ydalie :

Ce que j'ay dans le cœur se lit dans mon visage; Je voudrois bien le dire et ne le dire point.

Voy. dans Thomson, Été, l'épisode deDamon et de Musidore. Dans Racine, /?<•>. I, ii,

Antiochus exprime le même sentiment :

Pourrai-je sans trembler lui dire : Je vous aime? Mais quoi 1 déjà je tremble; et mon cœur agité Craint autant ce moment que je l'ai souhaité.

V. 1-3. iiC début de l'idylle est imité de Calpurnius, Egl. IX, 20 :

Quae colitis silvas. Dryades, quseque antra , Napsea', Et qua; marmoreo pcdc, Naiades, uda sccatis Liiora , purpureosquc alitis pcr gramina flores, Dicite , quo prato Donaecn , qua forte sub unibra Inveniam , roseis stringentem lilia palmis ? La Fontaine, Psyché, 1 :

Ituisscaux , enseignez-moi l'objet de mon amour; Cuidei vers lui mes pas, vous dont l'onde est si pure.

Dans Gessner, Chloé, l'amante de Lycas, s'adresse aux nymphes et s'écrie : « Si vous

veillez, o Nymphes favorables, prêtez l'oreille à mes plaintes. J'aime... hélas!...

j'aime Lycas aux cheveux blonds ! N'avez-vous jxjint vu (piehpiefois ce jeune berger?....

N'avcz-vous point entendu sa voix lorstpi'i! chante .i>... »

V^os bords m'offrent souvent ses vestiges épars. lo

Souvent ma bouche vient, sous vos sombres allées, Baiser l'herbe et les fleurs que ses pas ont foulées.

CHLOÉ

Oh ! s'il pouvait savoir quel amoureux ennui

Me rend cher ce bocage où je rêve de lui !

Peut-être je devais d'un souris favorable 15

L'inviter, l'engager à me trouver aimable.

MNAZILE.

Si pour m'encourager quelque dieu bienfaiteur

Lui disait que son nom fait palpiter mon cœur !

J'aurais dû l'inviter, d'une voix douce et tendre,

A se laisser aimer, à m'aimer, à m'en tendre. 20

CHLOÉ

Ah ! je l'ai vu ; c'est lui. Dieux ! je vais lui parler ! O ma bouche , ô mes yeux , gardez de vous troubler.

MNAZILE.

Le feuillage a frémi. Quelque robe légère... C'est elle! O mes regards, ayez soin de vous taire.

CHLOÉ

Quoi ! Mnazile est ici ? Seule, errante, mes pas 25

Cherchaient ici le frais et ne t'y croyaient pas.

MNAZILE.

Seul, au bord de ces flots que le tilleul couronne, J'avais fui le soleil et n'attendais personne...

Y. 10. Ovide, Épit. X, 63 :

Et tua , qua possum , pro te vestigia tango. Racine, Bér. I, IV :

Je cherchais en pleurant la trace de vos pas. Généralement André emploie le mot vestiges, contrairement à Racine, qui semble partout préférer le mot traces.

Page 1