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Ç, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, H

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| Apollon Maïkoff

et ses œuvres (i 821-1897)

« La terre russe est abondante », disait le critique Belinsky, en 1841, au début d'une remarquable étude consacrée aux poésies de Maïkoff, « son sol ne tarit pas en talents. A peine le cœur, exaspéré par des pertes cruelles ou par des espérances déçues, est-il prêt à s'abandonner au désespoir, qu'un nouvel événement attire l'attention et réveille le tremblant espoir... » Après la disparition de tant de puissants poètes : Pouchkine, Lermontoff et d'autres encore, la grande nation slave a pu réparer ses pertes. L'émulation, les encouragements, surtout le développement politique et

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social de la Russie ont coïncide' avec ГаррагШоі d'autres poètes lyriques ou philosophiques, parm lesquels Apollon Maïkoffest de beaucoup le mieux doué, le plus original et incontestablement celui dont la gloire grandira le plus dans l'avenir .

Apollon Nieolaewitch Maïkoff, dont les œuvres n'ont été traduites que par courts fragments dan^ notre langue, est mort depuis moins de cinq ans; et déjà la patrie russe reconnaît en lui l'un de sel fils les plus caractéristiques. Devenu classique, dans le sens rigoureux du mot, il a la bonne fortune de servir aujourd'hui d'éducateur moral à toutes les classes sociales de son pays. Mais les artistes en poésie et les vrais écrivains, l'élite, en un mot, l'apprécie mieux que personne pour toutes les belles qualités rythmiques et harmonieuses qui distinguent ses moindres poèmes. Il est le charme de la foule, mais il fait aussi le! délices des raffinés. En lui se retrouve et vibre tout entière, avec ses candeurs, ses curiosités et aussi ses aspirations vers l'idéal, la vérité et la justice, cette cime russe si peu connue encore, en dépit des commentaires dont elle est perpétuellement l'objet.

Apollon Nieolaewitch Maïkoff est un des types les plus parfaits de .sa race et de sa nation» Né j

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Moscou le 23 mars 1821, il passa son enfance dans le domaine de son père, Nicolas Apollonowitch Maïkoff, excellent peintre, très lettré, et dont l'enthousiasme délicat influa grandement sur son fils. Les Maïkoff sont une famille de vieille noblesse, déjà connue et appréciée au xve siècle. D'un esprit large, libéral, ouvert à toutes les curiosités, ils ont fondé des monastères, créé des théâtres, brillé sur les champs de bataille, dans les arts, les sciences et les lettres. Le père de notre poète était officier dans le régiment de hussards de Grodno. Blessé à Borodino, il fut dirigé sur l'hôpital de Jaroslaw. La contemplation prolongée d'un tableau placé au-dessus de son lit lui révéla sa vocation définitive. 11 apprit tout seul à dessiner et devint par la suite un peintre de grande valeur, ce qui ne l'empêcha pas de servir son pays comme officier, de 1813 à 1815. Il se retira à Moscou après sa retraite, y épousa Mlle Gousiatnikoff, et son habileté artistique lui valut une réputation méritée.

Son fils Apollon séjourna jusqu'à l'âge de douze ans dans le domaine familial, en plein gouvernement de Moscou, non loin du monastère de Troitsko-Sergniewsky. Là, dans le calme* et la simplicité de la vie patriarcale^ au sein d'une na-

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ture énergique et vivace, loin du tumulte de la grande ville, l'enfant s'ouvrit aux premières émotions. Ce séjour prolongé auprès des bois et des champs a certainement été Tune des causes de la vocation poétique de Maïkoff. Il donne la clé de plus d'une de ses sensations. Vers 1833, à son grand désespoir, il fut arraché à cette existencj délicieuse et conduit à Saint-Pétersbourg, où Тип de ses oncles, colonel d'artillerie, se chargea de le préparer à entrer dans une école militaire.

Mais il n'était pas pour rien de cette vaillante el brillante race des Maïkoff. Il apprit en trois ans, sous la direction de son oncle, ce que d'autres n'apprennent qu'en sept ans, tant sa capacité inj tellectuelle était vaste. En 1837, à peine âgé de seize ans, il entrait à l'Université, y faisait les études de droit les plus complètes et en sortait quatre ans plus tard, avec le titre flatteur de « premier candidat », ce qui lui ouvrait la car rière juridique. On a noté aussi, comme иш curieuse particularité, qu'Apollon Nicolaewitcl aurait pu être un excellent mathématicien.

Ce fut* Solonitsine, un ami de la famille, ui homme d'une instruction aussi vaste que variée qui encouragea les premières ambitions littéraires de Maïkoff. Il avait reconnu en lui un tempéra

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ment idéaliste, en même temps qu'une intelligence apte et ouverte à tout. Vers sa quinzième année, Apollon Nicolaewitch écrivait déjà des vers, dessinait avec un réel mérite, s'exerçait à la peinture. Mais il avait la vue un peu basse; et puis, les conseils de Solonitsine, de Gontcharoif, ie sa propre mère, avaient déjà déterminé le jeune Maïkoff à se vouer à la poésie. En 1840, il publia ses premiers poèmes dans la Bibliothèque de lecfarc, revue à laquelle collaborait Solonitsine. Un peu après, il en glissa, et de fort jolis, dans les innales de la Patrie. Ces poèmes, que les étuliants ses camarades surent bientôt par cœur, ivaient pour titre: la Vénus de Médicis et la Wtière de Dieu... Du premier coup, Maïkoff s'attaquait aux plus vastes sujets. Enfin, en 1841, pa- •ut le premier recueil de Poésies d'Apollon Nicoaewitch. La critique littéraire avait alors à sa ête le sévère et intéressant Belinsky, qui prit la ilumc pour saluer la naissance d'un nouveau et éri table aède russe.

Le comte Ouvaroff, ministre du tsar Nicolas Tei , •résenta le volume à l'empereur, pelm-ci contaissait déjà Maïkoff et lui avait fait présent 'une bague avec diamant, un jour qu'il visitait atelier de son père. — « Eh bien! que désire

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Apollon Nicolaewitch ? » demanda Nicolas à soa ministre. — « Aller en Italie, sire », répondit Ouvaroff. Et c'est ainsi que le jeune poète réalisa son rêve, depuis longtemps caressé, d'un voyage en Italie. Nicolas Ier lisait volontiers les chantres de son empire, en remontant même aux œuvres du vieux Kantémir, le poète préféré d'Anna Iva* nowna. Il n'eut garde de laisser échapper l'occasion de donner une marque d'encouragement аш lettres russes en la personne de Maïkoff.

Pletneff s'associa chaudement aux éloges décernés par Belinsky à l'auteur des Poésies. Li nouveau chantre de la vie russe collabora ave< assiduité aux deux revues dont j'ai parlé plu! haut, sans toutefois renoncer à sa chère palette

Le voyage de Maïkoff fut extrêmement utile i son développement littéraire. C'est dans la vill même des Césars qu'il écrivit ses Croquis de Rome Il en rapporta aussi le sujet de deux nouvelles ei prose qu'il publia plus tard. Le poète voyageai en compagnie de son père. En avril 1843, soi frère Valérien et Solonitsine vinrent les rejoindre et tous les quatre se rendirent en France. Apolloi Nicolaewitch passa plusieurs mois à Paris. Il ; suivit même assidûment les cours de philosophi de la Sorbonne et ceux du Collège de France. Ce

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nouvelles études, auxquelles, en 1849, il ajouta le grec ancien et moderne, ont contribué au beau souffle d'inspiration qu'on trouve dans les Trois Morts et surtout les Deux Mondes, les plus parfaits poèmes dramatiques que possède peut-être la Russie.

Maïkoff rentra en Russie en 1844. A peine âgé de vingt-trois ans, célèbre, aimé et estimé pour ses admirables qualités morales ainsi que son magnifique talent, la vie lui souriait aussi aimablement que possible. On le nomma conservateur du musée Roumiantsef. Il prenait, en môme temps, la place à laquelle il avait légitimement droit dans le cercle des grands écrivains de l'époque. — Il se lia donc avec Grigorowitch, Relinsky, Tourguéneff, Nékrassoff et dautres beaux esprits. Il eut pour amis intimes Doudichkine, directeur des Annales de la Patrie, et le célèbre Gontcharoff1. D'une conversation charmante, d'une modestie qui avait quelque chose de touchant chez un écrivain d'un tel talent, d'une sûreté admirable dans ses relations, Maïkoff fut hautement apprécié par tous ces hommes distingués.

1. Gontcharoff avait été le professeur de littérature de Maïkoff.

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Sa sensibilité se distinguait par je ne sais quoi d'exquis, et son commerce était vraiment délicieux. Ces belles qualités lui valurent de contracter avec Dostoiewsky une amitié qui ne prit fin qu'à la mort de l'illustre romancier.

Apollon Nicolaewitch avait alors uni ses jours i ceux de Mn° Anna Stamer, jeune et charmant< Pétersbourgeoise et, de plus, excellente musicienne. De ce mariage naquirent quatre enfants. Il ne faul pas oublier que, de mêmeque son excellente mèr< avait encouragé et deviné son génie, Mme Maïkoff prodigua toujours à son mari ce dévouement el cet appui si nécessaires aux grands artistes, les plus sensibles des hommes, comme chacun le sait.

Le second recueil de poésies d'Apollon Maïkoff parut en 1855. Le volume portait ce titre : L 'Année 1854, et Ton devine bien que le poète y étalait toutes ses angoisses et en même temps ses fiertés patriotiques. Déjà, l'année d'avant, dans une lettre à Pisemsky, que publièrent les Nouvelles de Saint-Pétersbourg, Maïkoff signalait, avec une vraie clairvoyance, « le courant électrique qui venait de secouer toutes les classes du peuple russe ». Le délicat et mélancolique Tutchef partageait ces mêmes patriotiques idées. En confiant à son art la tâche de consoler et d'encourager

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toute une nation, Maïkoff obéissait à une tradition qui fut toujours chère aux poètes. 11 n'était point un impassible, un sectaire de « l'art pour Fart », et il pensait, comme le pensaient aussi Victor Hugo et Alfred de Vigny en France, comme l'avaient pensé Schiller en Allemagne et lord Byron en Angleterre, que le poète vraiment digne de ce nom a charge d'âmes. Le poète porte en lui une voix puissante, une éloquence entlammée, une manière de voir et d'apprécier la vie, que la nature et l'honneur lui commandent de faire connaître aux autres hommes. Le môme rôle incombe à l'artiste, dans une proportion peu différente; mais l'un et l'autre, le poète et l'artiste, doivent traduire les sentiments, les aspirations, la joie ou la souffrance de leurs contemporains. En agissant autrement, en se dérobant aux jeux du cirque, en tournant le dos à la vie morale et sociale de leur patrie, le poète et l'artiste signeraient leur déchéance. Apollon Maïkoff, dans tous ses ouvrages, lyriques, dramatiques ou philosophiques, ne s'est jamais dérobé à cette règle, l'une des plus implacables, mais aussi des plus nobles de l'art. Il fit sans hésiter son métier de flambeau, ainsi que l'a grandiosement écrit de lui-même Victor Hugo.

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En 1858, parurent les Poésies de Maïkoff, éditées en deux volumes par le comte Koucheleff- Bezborodko. Le grand critique Droujinine écrivii à cette occasion un magnifique article, où i signalait, avec une rare sagacité, les causes de h supériorité de Maïkoff sur les poètes russes ses contemporains. Il le représentait comme planant audessus de tous les partis ; comme vrai fils de la race slave ; comme un complet et précieux poète, dont la gloire est de n'enfermer dans ses chants « que ce qui est éternel et universel ».

En cette même année 1858, une bonne fortum échut au jeune écrivain. Sur le désir du grandduc Gonstantin-Nicolaewitch, Maïkoff prit part l un voyage en Grèce et dans l'Archipel, à bord d< la corvette Bayan. A la grande joie de Maïkoff, h corvette toucha à Raguse, à Naples, à Palerme. à Cadix, à Nice. Ces climats différents, ces villes d'un caractère si pittoresque revivent idéalement, pour ainsi dire, dans les poèmes que Maïkoff rapporta de sa croisière.

A la suite de cet épisode de sa vie, calme et unie comme la vie d'un sage, l'illustre écrivain se plongea dans une étude plus complète de la langue grecque, de l'histoire ancienne, des langues vivantes, de la littérature européenne. Il était de

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ces esprits heureux qui ne peuvent jamais se lasser d'apprendre. C'est à cette époque qu'il faut rapporter la traduction de plusieurs poèmes de Gœthe et de Henri Heine. Mais rien, dans les traductions de Maïkoff, n'égale celle qu'il fit de la Cassandre d'Eschyle, — véritable tour de force sans précédent dans la littérature russe. Il faut dire que Maïkoff, si habile à manier la langue de son pays, à varier ses rythmes, ses coupes, ses tours, avait un sens très raffiné et très savoureux de l'antiquité hellénique ; et il considérait Cassandre comme la plus belle des tragédies d'Eschyle survenues jusqu'à nous.

En 1879, le prince Metchersky publia une nouvelle édition des œuvres de Maïkoff ; mais, cinq ans plus tard, en 1884, Marks donnait son édition, où l'on trouve tant de nouvelles compositions, toutes plus émouvantes l'une que l'autre : les Echos de Г histoire (prose), — le Tribunal des Ancêtres, Radoïtsa, les Deux Diables (poèmes), — les Récits d'histoire russe (prose), — la Princesse, tragédie en octaves, enfin l'œuvre capitale du poète, l'œuvre de toute sa vie, l'admirable poème dramatique les Deux Mondes. Le 30 avril 1888, les écrivains de la Russie fêtèrent le cinquantenaire poétique de l'illustre maître et, à cette

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occasion, le grand-duc Constantin, l'un de ses admirateurs et poète lui-même, adressa à Apolloi Maïkoff quelques strophes qui équivalaient au plus délicat des hommages.

Depuis longtemps déjà, Apollon Nicolaewitch Maïkoff jouissait de sa gloire. Ses poèmes, traduits dans la plupart des langues de l'Europe, proclamaient hautement la variété et la richesse de nuances et de sentiments de la poésie russe. En France même, M. E. de Saint-Alhin avait traduit de lui quelques morceaux dans son recueil des Poètes russes, publié à Paris en 1893. Enfin l'empereur Nicolas Ier, pour permettre à ce noble et fécond écrivain d'accomplir son œuvre sans aucun souci matériel, l'avait nommé membre du Comité de Censure étrangère, dont Tutchef fut plus tard président. A la suite de son jubilé, le tsar Alexandre III conféra au poète Maïkoff le titre de conseiller secret.

La vaste intellectualité du maître s'ouvrait à de nouvelles conceptions, à des chants encore plus expressifs que les précédents, lorsque la Mort fit brulalement irruption dans cette belle et sereine existence, véritable et constant exemple d'honneur et de labeur...

Apollon Nicolaewitch Maïkoff est mort à Saint-

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Pétersbourg, en son domicile de Sadovaïa, 49, le samedis mars 1897, à lage de soixante-seize ans. Cette mort mit en denil la patrie entière. Trois jours après, le mardi il mars, tout ce que la Russie compte d'hommes éminents et distingués dans les lettres, l'art, les sciences ou les fonctions officielles, accompagnait jusqu'à sa dernière demeure l'émule de Pouchkine et de Lermontofï. Le cercueil du poète était porté par ses inconsolables fils, son frère, L. N. Maïkoff, vice-président de l'Académie des Sciences, ses neveux, ses plus intimes amis. Le grand-duc Constantin, des ministres, des académiciens, le maire de Saint- Pétersbourg, beaucoup d'étudiants suivaient. Des discours et des poèmes, vibrants de sympathies et de regrets, témoignèrent jusqu'à quel point la littérature nationale souffrait de cette cruelle perte. Maïkoff dort son dernier sommeil dans la crypte funéraire du couvent de la Résurrection. Saluons son linceul de gloire, et voyons ce que fut son œuvre.

Quelle place tient dans la littérature russe, et principalement dans la poésie, l'écrivain dont je

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viens de raconter rapidement la vie, vie qu'on doit considérer comme un modèle d'honneur, de dignité littéraire et de dévouement à la patrie russe ?

Cette place est énorme. Apollon Maïkoff est incontestablement le plus grand nom, avec Pouchkine, de la poésie moderne slave ; et je conçois même que les générations nouvelles aient pour lui une préférence aussi marquée que pour le brillant auteur d'Eugène Onéghine. On peut dire de Maïkoff ce que Théophile Gautier disait de Lamartine : « Ce n'est pas un poète : c'est la poésie même. » Le sentiment philosophique, les nuances les plus délicates de la tendresse et de la pitié humaines, la profondeur de la pensée, l'éclat du style, la richesse des images et par-dessus tout le don d'émouvoir le lecteur, de le conquérir à son idéal, si puissant et si élevé, — toutes ces admirables qualités, qui font le grand poète, Maïkoff les possède à un degré que personne n'a dépassé. Nul écrivain, dans la littérature de son pays, n'a atteint aussi magnifiquement le sommet de Fart. Et ici, je demande la permission de dire pourquoi la maîtrise de Maïkoff est si complète, pourquoi il mérite d'être considéré comme le vrai initiateur des jeunes générations russes.

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Apollon Maïkoff se recommande avant tout par la sincérité, la beauté morale de son œuvre, ce je ne sais quoi qui lui est particulier, et qui donne à l'âme, dès qu'on ouvre au hasard le recueil de ses œuvres, la certitude qu'elle est en présence d'un impeccable artiste en poésie, aussi bien que d'un penseur émouvant et génial. Le poète des Trois Morts est un écrivain de la plus rare espèce : il compte au premier rang de ceux qui ont vécu leur poésie, leurs sensations, leurs émotions, leurs rêves, et qui, éloignés de tout espoir de lucre ou d'honneurs, étrangers à toute idée ambitieuse, ont eu pour suprême ligne de conduite de faire partager à leurs lecteurs l'enthousiasme enflammé qui les animait.

Vous ne trouverez point chez Maïkoff cette indulgence pour les lieux communs poétiques qu'on rencontre souvent dans les œuvres de Byron, de Gœthe, de Pouchkine lui-même. Plus que Lermontoff, plus que Tutchef, il a sa manière de voir la vie, de comprendre l'homme et de décrire originalement le cadre dans lequel l'homme lutte. Maïkoff n'a que des sensations neuves, des images tellement adéquates à son procédé artistique et littéraire qu'après lui personne n'oserait s'en servir» Poète d'anthologie, il Га été dans la pre^

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mière partie de sa carrière; il a connu et apprécié la valeur de la rhétorique, l'art de se servir des mots et de les combiner en vue d'un effet puissant. Mais, au fur et à mesure que la vie s'élargissait devant lui, que la Russie, cette sainte et vieille Russie, qu'il aima tant et exalta à un point tel qu'elle forme le fond et la matière mêmes de son inspiration, obéissait aux destinées qui lui sont assignées, la grande âme du poète s'ouvrait à des émotions plus fortes et plus humaines. Lui, ce merveilleux constructeur, ce puissant artiste qui forgea le vers russe avec autant de charme et d'adresse que Vulcain en mit à façonner l'armure d'Achille, lui, le chantre de la steppe, de la montagne, le coureur de forêts, l'adorateur des lacs> il n'hésita pas à se révéler le plus délicieux, le plus exquis, le plus raffiné des poètes lyriques. Tel poème de lui, pris au hasard du livre ouvert, telle stance où semble ne tenir que la grâce ou le caprice, arrive, au contraire, à vous suggérer l'émotion la plus intense. Qu'on lise cette admirable composition : le Concile de Clermont ; qu'on savoure à petits coups le poème de Polichinelle, ou bien encore le Champ, et l'on saura combien Maïkoff fut grand dans tous les genres. Inimitable dans la description purement pittoresque, pré-

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cieux enlumineur de cadres, orfèvre avec raison jaloux de la perfection de ses amphores et des métaux qu'il choisit, il se montre sans effort, sans fatigue, sans transition, un étonnant évocateur des siècles et des sociétés disparus, en même temps que le plus profond, le plus patient investigateur de lame humaine.

Et toujours, dans cette âme de poète qui vihre à toutes les sensations, véritable harpe d'Eole de la poésie et de la patrie slave, toujours vous retrouverez le moraliste sévère, le penseur infatigablement attaché aux éternelles lueurs de la raison, de la vérité et de la justice. Maïkoff est de sette éclatante famille de génies où l'art vaut d'autant plus qu'il est une glorification de l'homme, glorification de ses douleurs et aussi de ses courtes joies. Comme Shakespeare, avec lequel il offre les traits de ressemblance que je signalerai bientôt, comme Victor Hugo, comme Alfred de Vigny, xunme Musset, Apollon Maïkoff a sucé le lait l& la tendresse humaine. Il plaint l'homme, il ?oit combien chétives sont ses forces, et combien la destinée lui est contraire et cruelle ; mais il a'hésite pas à le relever, à lui rendre sa propre estime, parce que, si déchu que soit souvent l'homme, il n'en est pas moins l'œuvre de Dieul

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Ce caractère hautain et un peu sévère des ouvrage de la maturité de Maïkoff constitue précisément un de ses originalités . C'est par là qu'il a enrichi le fond intellectuel de sa nation et qu'il mérite l'admira tion et le respect des générations actuelles auss bien que de celles a venir. Je note encore, coram un trait saisissant, comme une marque de plus i la beauté morale de sa physionomie, un déism d'une sincérité et d'une. intensité touchantes. G grand penseur proclame à chaque instant, dan son œuvre, la croyance en la vie future, l'exis tence d'un Être suprême. Non pas que Maïkoi soit un poète purement religieux, un adorateu quand même de l'Éternel, comme l'est souven Lamartine. Non ! Le déisme de notre poète prem sa source dans un sentiment peut-être plus déli cat. Lamartine crie son déisme à tue-tête. 1 semble au contraire que pour Maïkoff l'idée d< Dieu soit inséparable de la poésie même; il es trop convaincu, trop croyant pour nous prodigue des professions de foi ; mais combien puissante sont les vibrations de sa lyre quand elle touche i cette corde sublime ! Il y a dans l'œuvre de Maï koff un poème, Qui était-ce ? où flamboie 1; hère image de Pierre le Grand, où éclate le ca ractère de cet habile conducteur de peuples, e

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pourtant le poète ne Га môme pas nommé... 11 en est ainsi des croyances supérieures de Maïkoff ; elles l'animent, le guident, le conduisent à la variété des couleurs et des sujets, à l'éblouissante richesse des images; elles inspirent perpétuellement sa poésie. Mais, triomphe suprême de Fart, irrésistible beauté dont sont seuls capables les grands maîtres, Maïkoff, en nous disant toute la splendeur de son clavier poétique, a cette exquise délicatesse de nous faire croire que nous devinons ses chants plutôt que nous ne les entendons.

Je ne sais rien de plus grandiose et de plus original qu'un tel procédé littéraire. Tout dire, et pourtant donner à penser, à méditer; tout moduler, tout dessiner, et cependant être assez discret pour sortir à temps des réalités étroites ; tout chanter, tout animer, tout agrandir, mais être assez maître de soi pour que le lecteur, flatté autant qu'ému, s'écrie à chaque vers : « Comme c'est bien là ce que je pense! » — une telle conception du rôle de l'écrivain est le comble de l'art. C'est le plus éloquent et en même temps le plus raffiné de tous les systèmes poétiques ; c'est la collaboration complète des âmes et des esprits. Ce don étonuant, Maïkoff est peut-être seul à le posséder

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dans le champ, pourtant déjà vaste, de la poésie russe. Lermontoff, Tutchef et d'autres ne le rencontrent que par accident. Le poète des Deux Mondes et des Croquis de Rome Га toujours. Il semble constituer l'un des plus aimables traits de son caractère d'artiste. En tous cas, si quelques poètes slaves ont réussi à transmettre intégralement à leurs lecteurs la fleur de leur inspiration, cette fleur, personne ne Га offerte au public ave( autant de grâce que Maïkoff.

J'ai dit plus haut qu'un des plus certains signe* de sa maîtrise, de son empire sur les âmes, est lï sincérité. Je tiens à compléter ma pensée, car, en présence d'un poète de cette envergure, l'analyse doit être aussi large que possible.

La sincérité n'est pas toujours la principal* inspiratrice des poètes modernes. Beaucoup parni eux, tout en demeurant de charmants et remarquables esprits, réussissent à faire naître chez h lecteur l'illusion de la sincérité, plutôt que la sin cérité elle-même. Voyez Pouchkine, d'ailleurs s brillant, si excellemment doué. Connaissez-vou: quelque chose d'aussi achevé, d'aussi complet qu< ses fameuses stances : Que je me promène?... El bien ! à la réflexion, et veuillent m'en pardonne: les admirateurs de ce grand poète, on peut se de

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mander si Pouchkine n'a point écrit là ce qu'on nomme en rhétorique un simple « développement ». Malgré les derniers vers du poème, vers d'une réelle émotion, on peut en discuter la sincérité. Pouchkine, esprit fantaisiste et encore plus souvent, capricieux, s'imposa peut-être une gageure à lui-même. Lisez n'importe quel poème de Maïkoff, et vous n'oserez point agiter avec lui ce délicat et redoutable problème de la sincérité. La conviction, la bonne foi, l'enthousiasme — un enthousiasme débordant et puissant comme un fleuve — tels sont les précieux caractères des ouvrages de Maïkoff . Il vous prend aux entrailles ; il intéresse votre cœur et votre esprit; il s'impose à votre âme avec tant de persuasion, il entre si bien dans votre mentalité, que douter de lui serait douter de vous-même. Tutchef a, lui aussi, cette remarquable qualité.

Pouchkine, quoique excellent poète et parfait prosateur, n'a pas été autant que Maïkoff ce qu'on nomme un caractère. Chez ce dernier, le génie est vaste, mais l'homme est digne de son génie. Maïkoff possède bien la majestueuse unité morale de l'homme et de l'œuvre, unité extrêmement rare d'ailleurs chez nos contemporains. La vie moderne est trop compliquée, trop brutale pour que l'art

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ne terrasse pas ses fervents. Qui oserait se flatter de n'avoir jamais fait de concession aux lois dqj stmggle for iifc ? Mais j'avoue que je ressens une admiration plus vive pour les hommes qui, comme Apollon Maïkoff, n'ont pas été écrasés par la sublimité de leur rôle. L'idéal de toutes les religions ne consiste-t-il point dans un prêtre aussi immaculé que son autel? Or, Maïkoff a été un des plus purs desservants du temple de la Poésie. Ce chantre avait en lui une flamme intérieure qui leloignait toujours des doutes, des abattements, des défaillances. Le plus beau de son œuvre, ses plus étincelants diamants poétiques sont consacrés à la Russie toujours plus grande, à la Russie indépendante, maîtresse de ses destinées, à la Russie digne enfin d'accomplir sa mission en Europe. Maïkoff ne douta jamais de sa? patrie, et la souhaita toujours indépendante dans son art, aussi bien que dans son intellectualité. Goethe, un jour, ne s'était-il pas demandé s'il ne confierait point ses pensée à la langue de Voltaire ? Apollon Maïkoff était incapable de se poser une telle question. Son àme, son coeur, aussi bien que son génie, sont essentiellement russes, et c'est pour cette raison qu'on peut dire de lui qu'il dépasse Pouchkine dans la compréhension de

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ion pays et de la littérature de son pays. En effet, >t la critique l'a loyalement reconnu, ce ne fut jue dans les dernières années de sa vie que Pouchdne eut le bonheur de trouver son chemin de Damas. Si Pouchkine lui est supérieur par l'expression et le style, il est incontestable que Maïkoff est supérieur à son devancier par l'impeccable beauté des images, le caractère original de sa vision poétique et surtout l'absolue sincérité de ses sentiments.

Pouchkine est un poète femelle; Maïkoff est un mâle, vigoureusement trempé au physique et au moral. Le premier a la ductilité, la faiblesse, mettons, si vous voulez, la complaisance de la cire. L'autre a la majesté, la sérénité, la solidité du marbre. J'avoue que, mérite littéraire à part, une sympathie plus vive m'attire vers Maïkoff, sans que toutefois je dédaigne un seul instant - Pouchkine.

Le vibrant et noble esprit dont j'essaye de définir le rôle littéraire tient à l'heure qu'il est, et depuis longtemps, une vaste place dans la littérarature de son pays. Sa gloire est destinée à grandir. Plus l'horizon moral du peuple russe s'élargira, et plus il comprendra la nécessité d'honorer ceux qui, comme Maïkoff, ont été les chantres de sa

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grandeur et de sa gloire. On admire fermement ces magnifiques poèmes dramatiques : les Trois Morts, Brinegailde, les Deux Mondes ; on apprécie toute la splendeur lyrique et philosophique de ces morceaux significatifs, exubérants, magistralement pensés et écrits : Г Isba, les Sons de la Nuit, Dans la Forêt... Mais combien chère sera la mémoire du poète quand les critiques de l'avenir, plus pénétrants encore que les critiques russes actuels, pourtant si aiguisés, auront montré à la Russie toute la fécondité, lampleur du génie de Maïkoff!

On saura enfin combien cet éloquent écrivain méritait les témoignages d'estime qu'on lui donna publiquement, alors que, dans toute la force de lage et du talent, Maïkoff travaillait avec tant d'enthousiasme et de conscience à enrichir la littérature nationale. Quand cette force mystérieuse qui pousse la Russie à réaliser son programme d'expansion morale et sociale aura pris fin, quand la puissante nation slave aura enfin accompli sa magnifique évolution, ses écrivains les plus éminents sauront signaler le nom de Maïkoff à l'at^ tention de la postérité. On admirera plus que jamais le poète ; on se découvrira respectueusement devant ses œuvres, mais j'aime à croire que

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le précurseur, le devin des hautes destinées russes ne sera pas oublié. Peut-être, à ce moment, regrettera-t-on, encore plus vivement qu'aujourd'hui, que ce vaste et énergique penseur ait été prématurément brisé par une mort soudaine. Et les délicats sauront dire aussi, fiers de proclamer une vérité déplus, queMaïkoff est, de tous les poètes dramatiques russes, celui qui s'est le plus rapproché de Shakespeare.

Je n'ignore pas qu'en écrivant son Boris Godounoff, Pouchkine a voulu mesurer sa force à l'égard de Shakespeare, comme il avait essayé d'en faire autant pour Byron avec son roman en vers, Eugène Onéghine. Dans ses poèmes dramatiques, d'une ampleur très vaste, en dépit de leur cadre restreint, Maïkoff n'a pas été guidé par une préoccupation de cette nature. Ici, comme partout, il a obéi à la délicatesse de son tempérament. Il n'a pris la plume que pour nous donner une nouvelle et originale vision de la vie antique.

Les Trois Morts, les Deux Mondes, Brine guilde

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comptent parmi les meilleurs titres de gloire de notre poète auprès de la postérité. Nous ne sommes plus en présence d'une page d'histoire découpée en scènes ; c'est en face de véritables drames que Maïkoff nous place. Dans sa conception tragique, il retrouve toujours le meilleur de son âme, c'està-dire une incomparable hauteur de pensée. Ses personnages les mieux venus représentent l'élite de la société romaine; aussi le poète les fait-il parler et agir en maîtres du monde. Ils ont cette allure superbe, cette pleine possession de soi-même qui distinguait le patriciat romain; ils ont aussi la liaute culture sans laquelle le plus intelligent des hommes n'est qu'un inconscient prisonnier de l'univers. Dans les Trois Morts, les caractères de Sénèque et de Lucain sont d'une majesté pour ainsi dire extra-humaine, tant le poète a placé sur leurs lèvres les preuves mêmes de la grandeur morale. Lucain, surtout, se distingue par le naturel et la réalité de sa physionomie; quant à Sénèque, Maïkoff Га fait revivre plus théâtralement encore que Tacite, car il y eut en Sénèque, il faut le reconnaître, un personnage gonflé de morale plutôt qu'un moraliste, et toujours drapé pour la postérité.

C'est dans les Trois Morts qu'Apollon Nico-

INTRODUCTION XXVI Г

aewitch Maïkoff a excellemment caractérise la mute mission qu'il a accomplie dans la littérature usse. En dépit de leur détachement d'eux-mêmes \ï de la discrétion propre aux puissants esprits, il irrive toujours unmoment où la nature de l'homme іе substitue à celle de l'artiste. Maïkoff, qui, toute ;a vie, fut admirablement équilibré, possédait le »ens critique dans la juste proportion où cette 'acuité ne saurait nuire à l'imagination, le premier des dons de l'artiste. Ayant à définir le caractère de Lucain, il l'a fait conscient de sa force poétique, orgueilleux, et à juste titre, de ses poèmes si impressionnants. Et Maïkoff s'écrie, ians une superbe envolée, égale à ce moment au vol d'aigle de Shakespeare : « Est-ce le pur hasard c[ui a mis une lyre entre mes mains? Non! mille fois non ! cette lyre recelait une des forces intelligentes qui guident l'univers. Mon sort et ma mission ont été de formuler la pensée de tout un peuple, de prêter des paroles foudroyantes aux sentiments quiTagitcnt, d'embrasser l'univers entier dans l'essor de mon âme, de parler au nom de tout ce qui vit... »

Les étonnants personnages de Shakespeare ont seuls cette admirable précision, cette pénétrante et savoureuse expression dans l'examen de leur état

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