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XXVIII INTRODUCTION

d'âme. Il semble que l'aveu de Lucain soit la profession de foi poétique d'Apollon Maïkoff, car ces

magnifiques vers, dont la traduction permet d'entrevoir à peine la beauté et la fermeté de langage, ces magnifiques vers définissent avec une étonnante exactitude l'imposante tâche accomplie pai lui dans le domaine de la poésie.

Dans les Deux Mondes, la pensée est plus vaste

peut-être que dans les Trois Morts, et nous nous

trouvons en présence d'une conception dramatique

plus nettement dessinée. Je suis convaincu qu'une

adaptation des Deux Mondes à la scène française y

obtiendrait un grand et légitime succès. Maïkoff, il

faut le dire , a dans son esprit et sa méthode de travail

un tel sentiment des nuances et des proportions que

ses moindres poèmes sont toujours magnifiquement

exécutés. A ce point de vue, il se rapproche de

nos grands poètes français, Victor Hugo et Alfred

de Vigny. Gomme eux, il aime la composition

bien ordonnée, celle où il y a autant de régularité et

d'harmonie que de liberté et de fantaisie; il est de

cette délicate race de poètes qui mettent le plus d'air

possible — si je puis ainsi parler — dans leurs

ouvrages, de quelque importance qu'ils soient.

Quand le public français se sera familiarisé avec

les œuvres de Maïkoff, il en résultera pour ce poète

INTRODUCTION XXIX

me admiration plus intense, et plus raisonnée surtout, que celle que ce même public accorde à Pouchkine. Et il me semble bien que Mérimée ne penserait pas autrement.

Je ne crois pas non plus que le mélancolique Tutchef, le hautain et fougueux Lermontoff, le bilieux et colérique Nékrassof puissent jamais rencontrer en France autant de sympathie que le poète accompli des Deux Mondes. Cet ouvrage fut, d'ailleurs, l'ouvrage préféré du maître. A divers moments, depuis la date de sa première publication, Maïkoff remania ce poème dramatique, où il comptait mettre le meilleur de son âme et toute la fleur de sa pensée. Après avoir donné aux lecteurs, toujours avides de ses œuvres, quelque recueil d'intimités, de paysages, de rêves et de légendes, le poète revenait à ses chers Deux .Uort^s.commeonrevientàl'enfantde prédilection, comme Gœthe revenait à Faust, Shakespeare à Hamlet et Hugo à la Légende des siècles. N'y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette excessive probité des grands artistes littéraires? Le public, à qui l'on donne à savourer la manne poétique, ne se doute jamais de l'extraordinaire labeur qui la prépara. Ah ! combien ingrats sont les hommes - j'entends ceux qui ont une

XXX INTRODUCTION

cultureetune conscience,— combien ingrats sont ils de ne pas tout tenter, tout essayer, pour adouci les souffrances de l'artiste et du poète et débar rasser leur route des moindres obstacles !

L'empereur Nicolas Ier avait compris L'immenl portée artistique et sociale de l'œuvre d'Apolloi Maïkoffet, lorsqu'il fit donner à ce noble poète un emploi administratif qui le mettait à l'abri du besoin, et par conséquent des servitudes vulgaires, le tsar interprétait la volonté et la conscience de toute la nation russe. Cette nation, depuis le grand-duc jusqu'au dernier des moujicks, depuis le gentilhomme jusqu'au laboureur, se glorifie de n'avoir jamais été aussi bien comprise, aussi idéalement encouragée que par Apollon Nicolaewitch. On l'a bien vu, le 30 avril 1888, au moment où l'on fêta son cinquantenaire de poète. Ce jour-là, l'acclamation du pays tout entier parvint droit à l'âme de l'aède. Maïkoff, reconnaissant, se préparait à de nouveaux ouvrages quand la mort Га terrassé en pleine maturité intellectuelle.

L'heure n'est pas éloignée, j'aime à le croire, où l'admiration de la Russie ira vers lui sous sa forme la plus significative. De même que la nation russe s'incline devant la statue de Pouchkine, elle rendra le même hommage à Apollon

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Maïkoff, l'un des plus glorieux enfants de Moscou et le chantre le plus sincère et le plus émouvant de lame slave1.

Et maintenant, si mes lecteurs français veulent bien s'intéresser à cette traduction du poète Maïkoff, ils me seront reconnaissants, j'ose l'espérer, de les avoir mis en face d'une admirable et parfaite âme d'artiste. Ici tout est sincère; tout respire le parfum pénétrant de la vie et de ses mystères ; tout reflète l'image de l'éternelle Beauté. Nul n'hésitera à reconnaître en Maïkoff une des plus magnifiques manifestations poétiques de tous les temps et de tous les pays.

TANCUÈDE MARTEL.

Paris, octobre 1901.

1. Un mot sur cette traduction. Nous l'avons faite aussi littérale que possible, tout en conservant la couleur et le relief, la grâce et l'énergie de l'original. Pour rendre l'allure du texte, la vraie pensée du poète, nous n'avons pas hésité à nous servir fréquemment d'inversions, et à employer une ponctuation et des coupes de phrases particulières.

(Note des Traducteurs.)

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