‹ PoésiesChapitre 45 sur 80 · LE JUBILÉ DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

LE JUBILÉ DE SHAKESPEARE

Les légendes du Nord nous montrent un dieu, siégeant bien haut, au-dessus du domaine des tonnerres : calme, de son palais resplendissant, il voit la terre, les mers, le mouvement des nuages, le vol aérien des oiseaux, la marche puissante des baleines, le cours rapide delà gazelle ; de son regard il perçoit comment se forment le cuivre et Гог dans les montagnes, comment le chêne grandit, comment pousse l'herbe, comment dans l'esprit des hommes l'idée prend naissance, se développe et mûrit... tu es pareil à lui, ô toi, Shakespeare !

Comme l'Odin du Nord, tu regardais l'humanité des hauteurs au-dessus moins nuageuses ! tu la connaissais, et au timon du pouvoir et dans les loques du pauvre, dans le vice, dans la haine ; en dessinant d'un pinceau hardi ses passions, tu laissais deviner partout l'idéal suprême, qui resplendissait devant toi dans une splendeur divine et éclairait le monde obscur des hommes, avec leur haine et leur méchanceté, comme le soleil éclaire l'abîme orageux des mers...

Et trois cents ans ont passé — e t ce t idéal est devenu

maintenant familier à tous les peuples. Avec tout l'attirail démasques, de costumes, de décors, avec lafoule des rois, des princesses, des bouffons, des fées, des Grâces, par les foires bruyantes, par les villes et les bourgs, en triomphateur tu as passé par toute la terre. Partout la foule enthousiaste s'élançait vers toi et te suivait, en ton vol d'aigle, dans les profondeurs du ciel. De ces hauteurs, tu l'enseignais à regarder le monde!

Heureux, heureux est le peuple dont lu es le fils, dont la force et l'esprit téméraire ont élevé ton génie! Comme il est fier, ce jour, au bruit des éloges du monde, qui s'élèvent vers toi, géant de l'art! Mais dans les jours où tu florissais, où le drapeau britannique parcourait déjà librement avec courage les mers étrangères, vaguement tu entendais parler de la froide Russie, de la magnificence du roi moscovite, des boyards vêtus d'or, des palais étincelants, où est gardé le trône d'ivoire, où siège le souverain des pays arctiques — entouré de silence et de gloire...

L'ami d'un fort ne peut être qu'un fort. Des peuples efféminés l'art nous est étranger! Toi, sévère connaisseur des cœurs humains, toi plein de vérité, comme nôtre en Russie tu es reçu par tous! Dans les villes russes, sur des scènes demi-sauvages, les applaudissements n'acclament pas en vain tes œuvres grandioses et les muses russes se pressent sous ton ombre ! Tu es à nous par la

puissance de ton vaste élan ; tu es nôtre, parce que nous ne tremblons pas devant la vérité, parce que sans frayeur nous regardons les précipices et qu'avec assurance nous regardons dans l'avenir.

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