‹ PoésiesChapitre 48 sur 80 · Le père du poète · texte numérisé non relu

Le père du poète

Essayons le vin ! Peut-être la source vivante d< Bacchus réveillera-t-elle l'estomac engourdi...

Qui boit donc avec moi, amis ?

Lucain! on dirait que tu as la fièvre !

Le sévère stoïcisme de Sénèque lui a depuis longtemps détruit l'organisme ! et, si vous êtes pris de défaillance, il n'est pas étonnant qu'à cette heure mon esprit sain vous agace I

LUCAIN

H est indécent de plaisanter à l'heure de la mort.

LUGIUS

Mais il est mieux de mourir en plaisantant que de pleurer et se regimber comme un enfant, inutilement !

LUCAIN

Les opinions sont sujettes à différer : celui qui a voué sa vie à la gourmandise n'y perd pas grand 'chose!

LUCIUS

Eh! mon cher! ne juge pas si sévèrement! Quant à moi, je l'avoue, j'aurais encore vécu et je meurs à contre-cœur...

Mais, pour franchir ce pas avec honneur, c'est dans tes vers, mon ami, que je puise le courage.

L'Epure à la mort, t'en souviens-tu? il y a là des traits sublimes ! Du squelette de la mort tu as enlevé avec hardiesse les fleurs de la fantaisie terrestre... te souviens-tu?

(Il déclame.)

« Amis! pourquoi la mort nous épouvante? C'est qu'il nous semble que nous ne mourrons pas tout à fait, d'un seul coup ;

« Que nous verrons notre cadavre, le sourire immobile des lèvres, et les yeux avec la pupille immobile;

« Et les mouches aller et venir, sans respect pour le défunt, sur ses joues et sur son front;

« Qu'avec dégoût s'éloigneront de toi les parents, les proches et les amis, pleins de frayeur... »

LUCAIX

Terrible image ! Gomment ai-je pu?...

LUCIUS

Attends ! Dans la fin il y a une sage leçon.

(Il continue à déclamer.)

« Que môme à travers la terre humide, ton ouïe continuera à suivre la vie folâtre de la terre ;

« Et quand au-dessus de toi le printemps étalera son tapis et les champs se couvriront de Heurs,

« Les vers t'attaqueront et se mettront à dévorer avidement tes joues et tes flancs... »

LUCAIN (en l'interrompant)

Mais cesse donc !

LUCIUS (continue)

« Et éternellement tu t'efforceras de t'échapper de cette obscurité suffocante vers la lumière, mais le couvercle est solide !

« Mais sache-le, mortel ! ta peur est vaine, car de tes funérailles tu ne seras pas le spectateur!

« Avec la foule d'amis tu ne te pleureras pas et tu ne déposeras point des fleurs sur la tombe ;

« Par la mort, tu t'es mis en dehors des soucis ; tu es devenu une énigme, comme Dieu, et ton âme subitement a trouvé avec joie le repos que la vie terrestre ne nous présente pas, le repos del >. non-existence ! »

Magnifique ! Chaque vers est pénétré d'Épictète ! S'il vous plaît — donnez foi aux poètes !

Leurs rêves et leurs croyances sont plus mobiles que les nuages dorés !... Vous ressemblez tous à une cloche, que peut faire sonner sur la place chaque passant !

Tantôt il appelle la mort, tantôt il veut vivre ; après, de nouveau à la vie il est indifférent...

C'est un problème, bien vrai, de vous comprendre !...

LUCAIN (en rougissant)

Que veux-tu dire, que je suis volage oulâche?...

SÉNÈQUE (en cessant d'écrire, retient Lucain)

Cessez la dispute ! Est-il décent de consacrer aux paroles insensées vos derniers moments?

La mort — c'est un pas grave.

(A Lucius.) Crois-moi, ami, il y a une pensée dans la doctrine de Platon : — la mort est un moment de régénération. Que la maladie me tue ici, mais pareille à une lueur de l'aurore, à l'encens pur des lis, aux chœurs majestueux des lyres, une autre vie nous rencontrera là! Dans l'âme, derrière ces limites terrestres, se réveilleront, apparaîtront au jour d'autres sentiments qui manquent ici d'organes.

Nous sommes des dieux, enchaînés par le corps, et pendant cette crise miraculeuse, quand j'abandonne la terre, je retrouve mon ancienne image en entrant dans le ciel comme une divinités

LUGIUS

Je ne veux pas discuter, Sénèque ! mais pourquoi le monde est-il ainsi fait que, là où il y a deux hommes — il y a deux opinions sur un même objet?

Ta parole est puissante comme une massue, mais je me persuade de toute autre chose... De mon esprit je ne puis concevoir une autre existence.

Regarde les lauriers — leurs feuilles, chacune à son tour, changent chaque année; — les une! tombent, les autres poussent, mais le laurier est toujours vert, toujours frais, et les feuilles semblent être toujours les mêmes... Ainsi Lucain, Sénèque et votre serviteur nous mourrons... Des feuilles tombées! Mais la race de l'homme, comme avant, continuera sa vie î Un autre chanteur viendra, d'autres vont vivre et se disputer, souffrir, aimer, discuter les mêmes problèmes que nous discutons avec toi, ô sage!...

Mais admettons qu'après la mort nous vivrons (je veux te faire cette concession!) et tout de même nous ne pourrons pas nous forcer d'abandonner la vie sans regrets! Le changement nous est désagréable.

Voici ce que l'on m'a raconté un jour :

Dans une île quelconque vivait un philosophe

de la secte de Diogène ; de pauvres haillons vêiu, il dormait n'importe où, il lui arrivait de se coucher auprès d'un mur; il marchait pieds nus, entouré de misère.

Je ne sais par quel hasard, tout le pays a eu la fantaisie de l'élire comme roi. Eh bien, en endossant la pourpre royale et en rejetant ses vieilles loques, il soupira profondément et regretta son sort modeste en disant : Il faisait cependant chaud sous cette toge cynique!

N'en est-il pas de même de la vie terrestre?

En atteignant la limite éternelle, on regrette d'abandonner ce corps — la couverture usée et

pauvre !

Tu prétends que nous vivrons de la même vie que les dieux? Mais encore est-elle meilleure? et si parfois, en regardant comment nous passons notre vie, les dieux et les déesses claquent des dents comme des loups!

En regardant comment le mortel boit et mange, ou se délecte avec sa mortelle bien-aimée — les dieux, peut-être, se lèchent-ils les lèvres!

Que m'est-elle leur vie sans émotions!

Le plaisir de gouverner les mondes? d'y changer les décors et pour toute distraction déjouer avec les hommes comme avec des pions, comme avec des mauvais acteurs, sans nullement être charmés ni d'eux, ni de la pièce ennuyeuse? Non! ma parole, je ne suis pas du tout bon pour être dieu...

LUGAIN

Non, ce n'est pas l'énigme de notre avenir, qui m'effraie !

Je regrette d'abandonner les belles œuvres inachevées et tout ce qui vivait dans ma poitrine, ce qui me fut plus cher que tout, ce à quoi j'ai consacré ma vie ! Je m'horripile en pensant — pourquoi donc tant de forces ont bouillonné en moi ?

Pourquoi alors ces forces se développaient, grandissaient et aspiraient au triomphe !

Est-il possible que le titan qui menaçait les cieux se change en une poignée de cendres!

Impossible! où serait donc alors la raison dans les dieux? où serait la raison suprême? la Providence?

Prendre, tout d'un coup, un homme dans les forêts, l'élever dans le monde, lui donner une importance pour le briser sans regrets comme une forme d'argile, le réduire en poussière!...

Fut-ce par un hasard qu'avec le don des chants la lyre m'a été donnée?

Non, elle contenait une des forces de la raison du monde ! Donner à la pensée des peuples une forme, une parole enflammée et sonore comme leurs sentiments, embrasser l'âme de l'univers, parler pour tout ce qui vit, voilà mon destin! voilà mon pouvoir!

QuaDd je forgeais du verbe une image à la

vérité sans asile, qui vaguement apparaissait dans les cœurs humains, et quand alors la horde aveugle des ennemis l'attrapait, en rageant et aboyant comme des chiens attrapent un os, tout ce qui fut rejeté par la foule, tout se réjouissait avec moi en regardant leur colère pitoyable!...

Et la colère des sombres fanatiques, des hypocrites, des bouffons, des faux dévots dont j'arrachais les masques!

Enfant, je les faisais souffrir et je les effrayais!

Je pouvais forcer les pères de la patrie à flatter tous mes caprices, parce que d'un vers je pouvais les glorifier ou les déshonorer!

J'osaisme disputeravec Néron, et qui doncpouvait

le contredire! Il se rongeait les ongles, il remuait son trône, quand après lui je déclamais et qu'un murmure passait dans la salle... Eh bien! n'étaisje pas plus fort que lui, quand ne pouvant plus se maîtriser et renversant d'un coup de pied le trône il sortit, plus blanc que la toile?

Voilà ma vie! eh bien! est-il possible de mourir tout d'un coup? Est-ce là le but des travaux, de grands commencements! le laurier victorieux, le couronnement de mes aspirations ! . . .

0 dieux! non! ce n'est pas possible!

Non! je sens que je vivrai encore! par un miracle, oh! je crois aux miracles!

Mais il faut que je vive — et je vivrai !

(Un centurion entre avec un rouleau à la main.)

LUCIUS (en désignant le centurion)

Et voici le sauveur! jusqu'à présent le miracle n'est pas encore très grand. (Au centurion.) Quelles nouvelles?

LE CENTURION (en lui donnant le rouleau.)

Le décret du Sénat.

LUCIUS

Le Sénat nous envoie son salut! Respect au pouvoir!

LU С AIN

Lis donc.

LUCIUS

Attends! qui devinera si c'est la vie ou la mort? acceptez- voiis un pari?

LUCAIN

Je t'aurais déchiré en morceaux pour ces plaisanteries !

(Il lui arrache des mains le rouleau et lit le décret, où. entre autres, il est dit que César, dans son incalculable clémence, les délivre d'une exécution honteuse, et leur accorde le droit de choisir le genre de leur mort 1 et d'achever eux-mêmes leur vie: le terme est fixé à minuit. Le centu- 3 rion est chargé de s'assurer de l'exécution du décret et de faire le rap- 1 port de ce qui aura lieu.)

LES TROIS MORTS l37

LUGIUS

Le style n'est pas mauvais. Ils savent écrire !

LU С AIN

Les assassins! les monstres!

LUCIUS

En plus ils comprennent bien les [messes de la bienséance — qu'il n'est pas convenable à un homme de se faire servir par un bourreau... (Au centurion.) Mais pourquoi regardes-tu Sénèque?

LUCAIN

Tu es touché! Tu as baissé ton regard! Sur ta figure je vois des traces d'hésitation! Oh, croismoi, c'est l'inspiration des dieux! Sauve-nous la vie! tu seras béni par les peuples! Tu vois devant toi un sage vénérable, il est pur comme une vierge, comme Socrate!

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