‹ PoésiesChapitre 49 sur 80 · LE CENTURION · texte numérisé non relu

LE CENTURION

Mon devoir...

LUCAIN

Ton devoir! eh bien! et vivre déshonoré, en faisant périr pour un sauvage caprice des hommes

la patrie, soi-même, vivre comme un aveugle dans cette boue sanglante !

. Oh ! si le devoir n'a pas encore tout tué dans ton cœur — conduis-moi au Sénat ! Comme dans un champ de bataille, comme à un guerrier qui va mourir, permets-moi de dire mes dernières prières ! Laisse-moi, avant que de mourir, admirer sans mensonge, à la face de l'univers, tout ce que je me suis habitué à considérer comme la sainte, l'immuable vérité!

(Le centurion, ne faisant pas attention à Lncain, s éloigne au fond de la salie. Lucam continue avec une forte émotion.)

Je leur dirai : — ils n'ont pas d'honneur !

Leur esprit est enveloppé de ténèbres!

La patrie et la gloire, tout cela n'est pour eux qu'un assaisonnement aux discours pompeux !

La grandeur d'un peuple réside en ce qu'il porte dans son cœur; en tuant en lui la grandeur et la vertu, en le forçant d'oublier la différence du bien et du mai par les jeux et les fêtes, en n'implantant dans les cœurs que la terreur et en se défendant contre la vérité par les supplices, en ne se glorifiant que devant les esclaves, ils s'imaginent éviter pour toujours le jugement et le châtiment...

Je leur dirai — qu'ils préparent eux-mêmes leur condamnation! Enivrés par les flatteurs et pensant vivre seuls dans le monde, ils s'érigent

les statues, sur les places, comme à des civilités...

Mais leur temps passera : leurs propres enfants mseront les statues des pères et, en les maulissant, ils les piétineront dans la poussière! Les siècles n'effaceront pas des têtes des pères les malédictions des enfants...

SÉNÈQUE

Lucain! laisse, laisse en paix les aveugles!

LUGIÛS

Quelle fantaisie t'a pris de regarder avant de mourir des cyclopes, des marsupiaux et des pies? de leur prendre une leçon de dilemmes, de figures et de tropes ?

LUCAIN

Mais comment lâcher tout sans combat!...

Si je pouvais au moins m'adresser au peuple!

Rome perd son poète ! Sénèque se meurt! et le peuple se tait! Mais non le peuple ne le sait pas !

Le peuple apprécie et chérit celui qui ne laisse pas sommeiller en lui la pensée !

LUCIUS

Oui, il le chérit, comme un papillon de nuit, tant qu'il n'a point brûlé ses ailes en volant au-

dessus du feu... C'est ton peuple qui le premiei plus tard t'appellera imbécile.

LUGAIN (en se couvrant Ja face avec les mains)

Mais César î... autrefois nous grandissions el nous jouions ensemble avec lui, comme des frères! Il se souviendra du temps des jeux de l'enfance et arrêtera sa condamnation. Il a du cœur... il n'est donc pas un tigre... Rome est médisante parfois... Que suis-je pour lui ? mes rêves, mes chants — ne sont que mes soucis à moi!

LUCIUS

Mon pauvre garçon, on voit bien qu'avec la vie tu n'as pas réglé tes comptes !

(Un des disciples de Sénèque entre dans la salle. Il est suivi d'un esclave. Il parle en chuchotant.)

LE DISCIPLE

Amis — pas de bruit — il y a de l'espoir !

LUGAIN

Le pardon?

LE DISCIPLE

La maison a une issue : j'apporte deux vêtements de femme. Il faut gagner le Tibre, se

mettre dans une barque, et à Ostie! Sauve-toi avec Lucain, je resterai ici avec l'esclave. Il ressemble à Lucain par son air et sa stature; moi, j'ai les cheveux blancs, j'ai l'air d'un vieillard... Fuyez! vous en avez encore le temps. Vous serez déjà loin quand, le matin, on nous trouvera ici.

LUCAIN

Je disais bien que je ne mourrai pas

SÉNÈQUE

Fuis, toi, Lucain ! Moi, avec mes cheveux blancs, il ne me sied pas de reculer devant l'ennemi.

LU CrUS

C'est grand dommage. Je voudrais bien voir comment tu portes une robe de femme.

LE DISCIPLE

Ta perte est devant toi! La mort frappe dans toutes les maisons! Rome entière est comme un cirque. On traque les hommes par les bêtes. Posthume est assassiné par son esclave ; Pison s'est ouvert les veines ; Gains est écrasé entre deux planches. Qu'attendez-vous?

SÉNÈQUE

Mon ami, on ne meurt pas deux fois ! Une fois — c'est une fête !

LE DISCIPLE

Mais avec toi tout va périr ! Il y a beaucoup de choses qui te restent à nous dire.

SÉNÈQUE

Tu trouveras toi-même ce que je n'ai pasj achevé. Pense seulement, en restant fidèle à la vérité.

LUGAIN

Maître, je te supplie !

LE DISCIPLE

Tu es donc la dernière lumière dans les ténèbres du mensonge !

SÉNÈQUE

Laisse-moi. Je n'ai besoin ni de prières, ni de flatteries.

Crois-moi — je connais bien chaque pas que je fais

LE DISCIPLE

Je le savais... jeté connaissais! О malheur! qu allons-nous devenir!... vivre dans l'obscurité, en pleurant et regrettant que la lumière, ayant à peine passé devant nos yeux, se soit

éteinte ! . . .

Tu as l'âme élevée! tu nous es inaccessible, Sénèque ! Ab ! c'est vrai ! Il y a quelque chose de supérieur dans le cœur d'un homme, il y a un

dieu ! . . .

Je suis encore ému, comme un jeune homme, de ce que je viens de voir tout de suite... je traversais le forum. Le peuple dans un étonnement sauvage entourait un brancard ; le cadavre d'Epiharide s'y trouvait...

Sous prétexte des fêtes de Cypride, Pison rassemblait ses amis chez elle ; et hier, sur la roue, dans des souffrances terribles, elle n'a rien avoué, elle n'a trahi personne ! ses os craquaient, le sang coulait... Elle parvint à faire avec sa ceinture un nœud dans le brancard et s'y étrangla. Le centurion lui-môme s'écria : « Dans les esclaves s'est logé l'esprit des Gâtons ! »

Et Rome? le Sénat? ils sont tous devenus ou des espions, ou des bourreaux !

LUCAIN

Epiharide ?

LE DISCIPLE

Oui, elle-même, l'àme des folles saturnales !

LUGIUS

Certes, Ton voit des temps d'un genre tout par ticulier. Ce n'est pas bien difficile de se tuer, mai ayant compris la vie, avoir encore le courag de vivre, je jure que cet héroïsme n'est pa petit !

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