‹ PoésiesChapitre 50 sur 80 · LUC AI X · texte numérisé non relu

LUC AI X

Elle tenait dans ses mains la mort de la moiti de Rome et elle n'a trahi personne ! Elle pouvai vivre couverte d'or, adore'e sur les places en bronzi et en marbre, comme une mère de la patrie ! I dieux!

Sénèque ! J'ai honte de regarder ton image sévère comme la conscience ! mais aurai-je doj pu vivre comme un lâche ! Non, non ! je jure qui nul ne me reprochera d'avoir eu moins de cou! rage qu'une femme. On se souviendra de noui comme des derniers Romains.

О Rome ! une louve était ta mère ! je le crois., il y a du vrai dans l'ancienne légende... Licteur je suis prêt... Je suis étranger ici, danscetle auberge pourrie d'assassins et de voleurs !

La mort n'est pénible qu'aux esclaves ! Pour l0US __ c'est le triomphe.

(Il embrasse Sénèque et ses amis et parle en levant le regard au ciel.

О dieux ! dieux ! vous m'avez dévoilé les visions le la blanche antiquité et les palais olympiens, )оиг que mon vers puissant les annonçât aux

nortels ! . . .

Je reste maintenant comme un sculpteur dans юп immense atelier. Devant moi — tels que des Séants, sont mes rêves inachevés! Comme le marbre, I attendent un seul trait créateur pour vivre...

Adieu, rêves dorés ! je n'ai pu vous réaliser ! Oh ! e meurs comme un dieu au milieu de sa création in achevée !

(Lncain, ayant embrassé Sénèque et Lucius, s'en va accompagné des icteurs.)

SÉNÈQUE (veut le suivre, mais s'arrête au mouvement de ses dis ES, qui se précipitent vers lui et, s'étant passé la main sur le front parle lentement et gravement.)

J'avais dans ma vie un seul but et je marchais vers lui par un sentier pénible. Toute ma vie jusqu'à présent n'était qu'une école de morale; la mort y est une nouvelle leçon, une nouvelle lettre dans l'éternel et miraculeux alphabet, un gage de science plus élevée, infinie ! Le Créateur m'a donné une raison sévère, pour que je puisse étudier tout l'univers, et que je puisse connaître ce qu'il y a en moi et en lui - afin de le transmettre comme

science aux descendants de nos fils. Il a envoyé à ma rencontre la méchanceté, l'immonde et monstrueuse débauche, pour que je puisse, comme un chêne sur le sommet, sous les orages, me fortifiei dans une lutte savante, pour que je puisse imprimer dans la masse des œuvres et des exploits mon image !

J'ai tout accompli. Mon image est prête. Encore un dernier coup de ciseau — et hère elle se dressera dans les siècles. Le ciseau ne tremblera pas. La peur ne vaincra pas ma main. Le chemin est fait ici, — mais mon esprit perfectionné et élevé par la vie terrestre entre dans l'éternité... Devant moi la porte est ouverte — et je vois l'aurore d'une nouvelle existence...

(Les amis embrassent avec des pleurs les genoux du philosophe. En. les regardant, il continue.)

La vie est belle, quand dans le monde nous sommes un anneau indispensable, vivant avec tous à l'unisson; quand je ne suis pas de trop à la fête, quand allant avec le peuple au temple je vénère avec lui les mêmes dieux. . . Mais alors que la foule, séparée de toi et s'étant érigée elle-même en divinité, guette avec méchanceté les mouvements de ton cœur ; quand elle te montre au doigt t'aperce vant au loin, oh ! croyez-moi, mes amis, il n'est pas facile de vivre en vagabond répudié: restes de meilleures générations, avec leur ancienne vertu dans la poitrine, nous passons comme des

spectres, comme des ombres, comme des bouffons sur la place.

Et peu à peu le vent nous noiera dans les vagues de la mer, comme les débris stupides des vaisseaux victorieux...

Notre temps est passé. Notre terme est arrivé. D'autres gens sont venus dans le monde; ils ont apporté avec eux d'autres sentiments, d'autres idées

11 se peut qu'en nous obstinant de croire aux traditions de notre jeunesse, nous refroidissions, comme le vent malsain, la vie renouvelée des hommes.

Peut-être... la vérité n'est pas avec nous! Notre esprit ne la saisit plus et avec des yeux affaiblis regarde en arrière, mais pas en avant, ne voit pas l'éclat de la vérité et gémit : « 11 n'y a pas de salut ! »

Et il se peut qu'un autre viendra, qui dira aux hommes : « Voici où est la lumière. »

Non! 11 est temps! Ouvre-moi les veines !

О le plus grand des bonheurs, la mort! tu es maintenant dans mes mains ! Socrate ! mon maître! cher ami!

Je vais vers toi...

(Il sort suivi de ses disciples.)

LUCIUS

Tu as bien fini, Sénèque ! tu- t'es bien tenu ! Eh bien! un héros de moins! Je rage en regardant

l'homme ! Que résultera-t-il de ta mort? Que toi esprit n'a pas faibli jusqu'au dernier moment? Ti as donné des thèmes au bavardage et à la calomnie de Rome pour deux jours ! Voilà ton œuvre !

(Il regarde par la fenêtre le ciel et les montagnes lointaines.)

Gomme tout est tranquille là-bas ! Les montagnes sont pures... Ainsi les dieux regardent avec indifférence le genre humain! Mais qu'y a-t-il voir?

(Se retournant en regardant la salle.)

Quelle chose terrible vivre ici, mais non seulemen mourir! Etilneme reste plus longtemps à vivre!.. A quoi servirait de donner à la sévère Némésis encore une heure entière? Pour de grandes actions il faut du repos, un esprit gai et un bon souper... La gloire après la mort ne nous profite guère. Et quel bonheur pour toi, d'être un jour cité par un rhéteur barbu comme exemple aux écoliers!.. Le mystère de l'avenir ne me regarde pas ! Qu'ici s'achève ma vie, ou que mon âme vive sans corps — j'aurai cessé d'être un homme ! Quant à présent, tant que j'ai des forces, avec honneur je puis congédier mon corps — vieux serviteur...

Holà ! esclave !

(Entre un esclave.)

LUCIUS

Prépare-moi dans ma villa, au bord de la mer. un souper somptueux, dans l'amphithéâtre, sous

les montagnes! orne ma couche de fleurs; amène un ballet de bacchantes, un chœur de faunes... Des lyres, des tympanons... mais un chœur différent du dernier : un beugleur comme première basse ! Ouvre partout dans les jardins les fontaines; voici une clef - là, dans une cave reculée tu trouveras des coupes grecques ciselées, — sers-les. Et envoie au plus tôt les esclaves inviter les amis. Que ceux qui vivent viennent! Va toi-même chez Marcellus et prie-le respectueusement. Il conserve depuis longtemps un vin ; dis-lui que ton maître le prie de ne rien lui refuser, qu'aujourd'hui il va mourir! C'est tout... tu étais un esclave fidèle et tu n'es pas oublié dans mon testament.

(L'esclave se prosterne devant lui.)

Sois généreux, ne marchande pas, que le souper soit fabuleux! Ah! j'oublie le principal... Frappe au palais de la nonchalante Pyrra ! Portelui des corbeilles de fleurs, et qu'elle vienne, insouciante et rieuse, plus claire que le printemps, chez moi, à mon souper, bien vite.

(L'esclave sort.)

Sur les genoux d'une fille chérie, avec toute la force de la vie vibrante, pour la dernière fois j'enivrerai mon âme de l'arôme des herbes, de la mer somnolente, du soleil se couchant dans les ondes et de la beauté radieuse de Pyrra!...

Quand, ne sachant rien, je serai rassasie' jusqu'à l'excès, elle-même m'offrira en souriant tendrement la boisson mortelle dans du vin et je mourrai en souriant moi-même, sans bruit, en vrai sybarite raisonnable, qui, après avoir fait à son raffiné appétit les honneurs d'un repas somptueux, s'endort paisiblement au milieu des arômes !

(Le rideau tombe lentement.)

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