‹ PoésiesChapitre 76 sur 80 · TOUTE LA FOULE · texte numérisé non relu

TOUTE LA FOULE

caiiT ; un dieu ' <№ se sauvent en renver5Mt ,es *"*7

DECIUS

Cent fois malédiction sur vous! Gomment ai-je pu, avec cette foule insatiable, respirer le même air!

CYNIQUE (inconsciemment entraîné par le mouvement général essaye de se lever, mais retombe sur la couchette en criant)

Maître ! quand tu seras en train de mourir réveille-moi! C'est curieux!... Tout va bien ! holà, vous autres, à nous, vous, les femelles ! Tullia...'

(Il s'endort.)

DECIUS

Encore une fois, soyez maudits !

La salle reste avec les meubles et les candélabres renversés, éclairée dément d'en haut par des lampes suspendues. Decius s'affaisse sur sa xchette, en s' accoudant sur la table, devant la coupe d'or, et parle en 1 a jardant.)

Eh bien! finissons la « représentation », comme

t Tailtre. (Il prend la coupe; Lyda et Marcellus s'approchent de DECIUS

Ce n'est pas la force de la volonté qu'il nous faut эиг rompre la vie, mais le dégoût, oui, le dégoût

В la ѴІе ! . . . (D'un mouvement brusque, il soulève la coupe pou*' boire.)

LYDA (se jetant vers lui et le retenant)

Arrête, arrête, Decius!...

DECIUS (reposant vivement la coupe)

Lyda... toi!... Marcellus...

LYDA (retenant avec peine ses sanglots)

Malheureux! tu vois... tu vois ce que vous a réé votre sagesse! Tu es le meilleur de tous, lonc une coupe de poison !

DECIUS C'est triste ! Oui ! (Lui tendant la main.) Mais OÙ est

lonc l'issue, mon philosophe chéri, où est l'issue?

Du reste, s'il y en avait même une, laconsolati< ne serait pas grande : il est trop tard!...

LYDA

Il n'est jamais trop tard ! Un seul moment, i seul moment suffit pour voir subitement la lumièr comprendre tout! Que faire après? que de commei cer... tu la verras tout seul alors involontairemen Ayant vu la lumière, personne ne veut plus | tourner dans les ténèbres î

DECIUS (regardant fixement Lyda)

Mais, dis-moi, qu'as-tu, Lyda? Tu es comme e flammes! Quel accoutrement! Une simple chh myde, un large voile... Comme brillent tes yeux! j Mais où donc te cachais-tu ? La dernière fois, t passas devant moi, à l'hippodrome, en course folle dans un char dore', conduisant toi-même les che vaux et tu te retournas vers moi... De joie, d roses, tu brillais en me faisant don d'un sou rire !

LYDA

J'ai pu me sauver de ce gouffre ! Je n'y retournais que pour toi seul!... Oh! ton âme, je le savais, se débat en vain en cherchant le rivage.. Combien de fois je venais vers toi t'indiquer 1 salut ! . . .

DEGIUS (étonné)

Tu m'apportais le salut, Lyda? Tu l'as trouvé?

LYDA

Connais-tu les chrétiens?

DEGIUS (perplexe)

Le salut pour moi, dans les chrétiens? Je conlais leur doctrine et maintes fois j'ai entendu eurs prédicateurs, maigres, hâlés, pieds nus. Il y m a beaucoup à Rome... je me souviens bien d'un; nzarre était son accent oriental, son geste impé- ;ueux, mais de son pathos sauvage il foudroyait... le me rappelle que c'était en dehors de Rome... Le юіеіі se couchait, et d'un geste il indiquait Rome. . . ^ui-même était sur une montagne... un front ouvert et haut... une foule autour... nous approchâmes, à cheval, revenant d'une promenade... < Serpent aux yeux innombrables, clamait-il, le nonde terrestre, en l'enlaçant tu l'as étranglé et sur es sept collines, ici, à Rome, tu reposes ta tête ;einte dune couronne d'or... » Je me retournai: 'éclat du coucher du soleil, toute la ville éterlelle, l'étincellement des feux, le palais doré des Césars, les aqueducs, les villas... Un serpent — c'était une magnifique comparaison ! Il entendait a débauche, la décadence, la corruption des

mœurs, il parlait par apologue, mais il nou: vivement impressionnés. Du reste, il comptai parmi les citoyens romains...

LYDA (vivement;

C'était Paul !

DÈCIUS

Tu connais leurs noms ?

LYDA

Je suis chrétienne !

DEcros

Gomment? Depuis quand?

LYDA

Une fois qu'on a trouvé la vérité, qu import comment! Ecoute... Au cirque, un jour, parmi le malheureux désignés au supplice, se trouvai seule — les mains jointes sur la poitrine, regar dant sans frayeur la béte et tout autour d'elle nous et César, sans colère — une vierge d'uni beauté merveilleuse... Et tout à coup, levan ses yeux vers quelqu'un, en haut, elle agita si main, sourit et regarda comme vers une mèn aurait pu regarder une fiancée... Un vacarme, dei cris retentirent alors... Mais déjà les hommes m<

mrurent sauvages... je partis... Dès lors, trois mits de suite m'apparaissait cette vierge, au ïiême regard doux, et répétant les mêmes paroles : < Va et console ma mère »... et je suis allée... j'ai ;out appris... et là, dans les larmes douces et pures, 'ai tout trouvé, tout ce que je cherchais et j'ai compris — ce qu'est le Christ...

DECIUS (s'effaçant devant l'impression)

Une vision... Marcellus, crois-tu qu'à Brutus l'ombre de César apparaissait un matin, le jour du sombat de Pharsale?

MARCELLUS

A l'assassin? c'est possible... je ne sais pas... Mais je comprends la vision qu'a eue Paul... il chevauchait à Damas, par un désert, plein de colère sauvage contre les chrétiens, se proposant de les exterminer tous, quand subitement il vit Ijne grande lueur et entendit une voix sortant d'elle : « Pourquoi me persécutes-tu, Paul, Paul? » Le Christ était devant lui... et Paul, arrivé à Damas, se rendit, non auprès des ennemis, mais auprès des amis du Christ. La même légende existe à propos de moi. Chacun de nous doit passer par le chemin de Paul ; éprouver, comme lui, pendant son voyage, sa conscience par l'implacable vérité, se regarder soi-même et découvrir en soi le Christ.

DECIUS (stupéfait, presque effrayé)

Dieux! Toi! toi, Romain, toi, sévère patricien ayant passé ta vie au camp, dans les combats.. Oui, toi... Mais de cette Rome de Néron, souviens toi, tu disais toi-même qu'avec deux ou trois lé gions tu la

MARCELLUS (ferme et tranquille)

Oui, je pensais que la victoire était assurée Mais Paul fut amené sous bonne garde au camp devant moi. Il a décidé de mon sort ! Une couver sation d'une seule nuit... je restai devant lui anéanti, écrasé comme un ver...

DEGIUS (de plus en plus effrayé;

Est-ce la colère qui parle en toi, ou le déses poir?

MARCELLUS

Oui! oui! j'ai passé par là : même, du poison j'er

portais toujours avec moi... (Avec une profonde conviction.

j'ai compris que ce n'était pas un dieu, qui fu pour nous l'objet du culte dans le temple, mais h temple même ! En établissant l'ordre parmi le.* hommes, le but de la vie, le leur avons-nous montré? Nous-mêmes n'y voyons que le hasard fatal

jnsi est Rome : tout ce qu'elle construit, elle le onstruit sur du sable marin ; la vague viendra et mportera l'édifice et tous ceux qui d'elle attendent i vie...

DECIUS (l'interrompant avec vivacité)

Oh !la Rome des hétaïres, du bouffon, du mime, lie est abjecte, elle tomberai mais en ce qui ,orte le nom de Rome, il y a, vois-tu , quelque chose e plus élevé : le testament de tout ce qu'ont vécu es siècles ! En elle se trouve l'idée de ce qui m'a levé au-dessus des hommes et des dieux! En lie, du feu deProméthée brille la flamme inextin- ;uible! C'est l'étendard à jamais érigé par moi [ans les limites de l'éternité même, en symbole de a victoire ; c'est ma raison, devant qui s'est uvert tout le mystère de l'existence ! Anéantir ette Rome, personne ne le peut, personne ne peut ae jeter en bas de cette hauteur!

MARCELLUS (avec amertume, puis sévère)

Et te voici — seul — devant la foule, sur cette lauteur, étranger à tous, tu t'admires toi-même, et ,vec une coupe de poison, tu regardes si ta pose !st belle !... Ta raison est donc une force bien néchante, quand, pour se tenir sur la hauteur, il ui fallut prendre comme piédestal des millions le prochains...

DECIUS (au plus haut degré de la passion)

Des millions de prochains... que me sont-ils ces prochains?... Tu parles d'esclaves! vaines rêveries de ces penseurs! Les esclaves, même vêtus de pourpre, me font horreur! Cornaient? Parce que dans ces temps où les éléments luttaient entre eux, en un désordre orageux, la terre, parmi des monstres et des animaux, parmi des griffons et des chimères ailées, vomit de ses entrailles aussi des hommes, cruels, sauvages et velus — je dois en eux considérer des frères ? Mais celui-là, qui, le premier, a su leur imposer le joug, aussitôt il est devenu plus grand qu'eux tous, — comme le pouvoir, comme la raison ! Celui qui méprisa leurs superstitions et s'éleva, d'une idée téméraire, vers les demeures de leurs dieux piteux, devint lua même pour eux un dieu et il a le droit de regarder de sa hauteur comment, pleines d'une terreur aveugle, barbotent enbas, dans la poussière, toutes ces taupes obscures !... Oui ! s'il va une âme dans l'univers, une divinité, elle est en moi ! Et s'il lui faut absolument, pour se manifester dans toute sa grandeur, s'il lui faut faire périr des milliers d'êtres stupides, ne pensant pas, aveugles — qu'ils périssent!... tel est leur destin. Même l'esclavage pour eux est un bonheur ! Ce n'est que du jour où il fut réduit en esclavage que, pour le monde, l'esclave est devenu quelque chose.

(Il marche avec agitation.)

MARGELLUS (avec amertume et sévèrement)

Je connais tout cela ! c'est ainsi que nous enseignait notre fameuse raison! Elle qui nous dit l'elle-même : « je suis la vérité », et qui, sans le joutien du glaive, pâlit et tremble! Néron aussi îst persuadé que la vérité est avec lui ! Le grandprêtre et Cynique aussi... Pourquoi donc ta raison, i toi, est-elle la meilleure, ô sage ?

LYDA (regardant Decius avec effroi)

Son âme est sombre comme la nuit ! Il n'aime personne ! C'est leur orgueil romain... il assombrit leur raison et les perd ! (Elle pleure hystériquement.)

DECIUS (s' arrêtant devant-elle)

atten-

Pourquoi des larmes?... Cesse... (La regardant ■ment.) Mais, Lyda, comme tu es changée ! Oh ! comme ta es devenue belle...

LYDA (après un grand effort, d'une voix sincère et s'animant toujours plus)

Moi, Decius?... J'ai renoncé depuis longtemps à tout ce qui est terrestre ! tu ne peux embrasser d'un regard le monde et t'élever à ma hauteur pour comprendre cette beauté, cette perfection, [devant laquelle n'est que néant ton impitoyable et pauvre monde où Fidole, pour toi, est toi-

même ! Oui, Decius, l'orgueil t'a aveuglé ! L'âme, dans les chaînes terrestres, a oublié sa source, qui est, ô Decius, aux cieux! Les paroles du Christ nous pénètrent l'âme subitement, parce qu'elles nous la font se ressouvenir et nous la rendent... la mort alors n'est que la fin de cette séparation ! la sortie triomphale de cette prison ! et tu acceptes tout, la mort et la torture, pour t'élancer des ténèbres vers la lumière !... Ah, Decius ! le monde n'est qu'un supplice ! Et une fois que tu auras découvert le chemin vers la lumière — tu ne connaîtras qu'un désir — l'indiquer à tous — les sauver tous ! . . .

DECIUS

Tu es déjà comme en dehors du monde, Lyda ! Où t'es-tu envolée? je te perds de vue... De la terre, arrachée, tu aurais volé parmi les étoiles et retourné vers nous sur la terre, encore toute couverte de leur poussière dorée... (Riant.) Tu ne t'attendais pas à ce que moi-même je deviendrais poète devant toi!...

LYDA

Il plaisante !

DECIUS

Laissons ce délire... Excuse-moi, Marcellus, — mais il n'est permis qu'aux enfants de se bercer de rêves pareils...

LES DELX MONDES 249

LYDÀ (avec une nouvelle animation)

Délire, dis-tu? mais Rome et le monde sont déjà leins de ce délire ! Nous nous trouvons mainte- Lant sur une frontière et dans Rome maintenant xiste une autre Rome ! Ici — cette Rome, elle st déjà pareille à une ombre, à un mirage... le our est proche où il se dissipera et on verra la iome nouvelle...

(Au loin on entend des chants, et au fond du jardin se montrent les hrétiens passant lentement dans l'éclat des cierges.)

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