‹ PoésiesChapitre 77 sur 80 · CHANT DES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

CHANT DES CHRÉTIENS

« Oh ! sereine et claire, oh î limpide lumière natinale,tu nous conduis vers l'éternelle lumière, yers le jour infini... »

DECIUS

Qu'est cela ?

LYDA (solennellement)

La nouvelle Rome ! Oui ! ici, chez vous, des fêtes joyeuses, et là, en dessous, sous terre, dans les catacombes, les chrétiens prient pour vous à toute heure et implorent le Tout-Puissant de leur donner des forces pour vous sauver...

DECIUS

I Les chrétiens — la nouvelle Rome ? Mais peutil raisonnablement exister deux Romes ! Deux

raisons ! Deux vérités î Deux puissances ! Deux divinités !...

MARCELLUS

Et de celle qui est mensongère, inévitable est la perdition! qu'on nous brûle!...

DECIUS іаѵес impétuosité)

Est-i] vrai que vous êtes des millions?

MARCELLUS (indécis]

... Nous l'ignorons...

DECIUS

Tu connais le décret?

MARCELLUS (indiquant les chrétiens qui passent;

Nous l'exécutons, comme tu peux le voir...

DECIUS

Ils vont à la mort ?

LYDA

Qu'importe la mort !

DECIUS (sombre, regardant les chrétiens)

A mes yeux jene crois ! Aller au supplice et chanter des hymnes et regarder dans la gueule d'une bête affamée sans frémir. . . Et qui ? des esclaves ! . . . (Presque en délire.) Mais qui êtes-vous donc ? qui êtes-

|ous? Marcellus, en construisant ta Rome nouelle, comprends, tu détruis la Rome de nos ières ! la création de leurs œuvres ! le travail des iècles ! Rome, comme le ciel d'une voûte solide yant embrassé la terre, aux peuples, à tous ces nilliers de tribus sauvages, incapables de rien :réer, vivant dans une confusion de langages, die a donné sa langue et sa loi ! Cette Rome-là, jet édifice, tu la trahis et tu la livres... à qui? A ;eux qui n'étaient bons qu'au transport, comme les bêtes de somme, de la terre et des pierres, le ce qu'un mulet m'aurait transporté ! Les esïlavesî... Marcellus, mais où sommes-nous, où sommes-nous ? Mais pour eux ces pierres sont omettes ! ce qui est un déshonneur pour nous —

pour eUX n'est pas Un déshonneur! (En montrant les

statues.) Devant ces mâles, ils n'ont pas pleuré en baissant les yeux de honte! Et tout d'un coup, sans tradition quelconque, sans liens avec le passé, comme des troupeaux d'animaux pour qui la nourriture est l'unique but de l'existence, ils viendront ici ! Où est le frein pour leurs passions sauvages? qui les retiendra? Tout va crouler ! Le Panthéon et le Gapitole seront envahis par d'affreuses végétations !

LYDA

L'image visible du monde est passagère, Decius. Le Christ n'est pas venu pour perdre le monde,

2o2 POEMES DRAMATIQUES

mais pour le régénérer par une parole de pai dans l'amour et la vérité...

MARCELLUS

Lui inspirer la vie !

DECIUS (à Marcellus, avec mépris) Misérable î (Regardant la coupe et le poison.) Oh î il est

terrible de mourir maintenant! Jusqu'à présent étais-je le jouet du destin? Je combattais les ennemis, pendant que l'ennemi le plus terrible rongeait les colonnes du temple qui nous renferme tous ! J'évoquais les ombres des ancêtres contre l'océan du mal, obstinément, et au milieu de ses vagues furieuses, je restais debout, en symbole vivant de reproche et de malédiction, invincible, inébranlable...

CYNIQUE (se réveillant)

Maître, es-tu mort?

MARCELLUS

Voilà ta Rome qui t'appelle. Précipite-toi vite dans ses bras... qu'importeque ce bonhomme, dansson essor, ne voie plus que le manger? D'une même mère vous êtes la progéniture ; du même arbre vous êtes les fruits î

(Pendant ce temps, il a fait presque complètement jour. Les chrétiens, toujours en plus grand nombre, continuent de passer au loin, au chant des hymnes. Un groupe d'esclaves de Decius s'en détachent et ils s'arrêtent

i rentrée de la salle; ensuite, après le discours de Marcellus, ils entrent ians la salle, précédés de Job. Marcellus et Lycla font quelques pas vers îux et les regardent avec vénération. Decius recule à l'autre bout de la scène. Cynique se joint à lui et écoute.)

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