PROLOGUE
Fleuris dans mou esprit, ô fleur de volupté, Fleur du rêve païeu, fleur vivante et charnelle, Corps féminin, qu'aux jours de l'Olympe enchanté, Un cygne enveloppa des blancheurs de son aile.
L'amour des cieux a fait chaste ta nudité : Sous tes contours sacrés, la fange maternelle Revêt la dignité d'une chose éternelle Et, pour vivre à jamais, s'enferme en la. Beauté,
C'est toi rimpérissablo en ta splendeur altière, Moule augnste où l'empreinte ennoblit la matière, Oii le marbre fait chair se façonne au baiser.
Car un dieu, t'arrachant à la chaîne fragile Des formes que la Mort ne cesse de briser, A pétri, dans tes flancs, la gloire de l'argile.
SONNETS PAÏENS
Dans sa splendeur marmoréenne, Venus s'enferma sans retour Et, depuis, jamais forme humaine N'égala ce divin contour.
La beauté fut, quoi qu'il advienne; Et, n'eiit-elle apparu qu'un jour.
Elle nous légua, souveraine, Un culte immortel dans l'amour!
En vain, de la Grèce exilées,
Les courtisanes affolées,
Au travers d'un monde blasé.
Promènent l'horrible et l'étrange :
-«— Je cherche sous ces corps de fange Les débris du marbre brisé.
Je chanterai toujours, clans sa grâce et sa force,
La beauté de Rosa, prêtresse de Vénus,
Quand le frisson mordait aux splendeurs de son torse
Et que ses lourds cheveux balayaient ses bras nus !
Quelle sève co\u"ait sous ta vivace écorce, Arbre qui m'as versé des poisons inconnus? Rosa, j'épuiserai les baisers contenus Au pourpris de ta lèvre où le désir s'amorce.
Mon front contre ton front d'airain, je sécherai Mes pleurs à tes regards qui n'ont jamais })leuré : Oubliant dans tes bras l'idéal qui rayonne.
Je veux m'anéantir sous ton charme vainqueur, Et, parmi ce tumulte où ton corps s'abandonne, Admirer le repos éternel de ton cœin\
SONNETS PAÏtlSS.
Ro?a, l'air est pins doux qui baigne ta poitrine; Avril emplit d'odeurs les feuillages ombreux. Tout renaît, et, le long des sentiers amoureux, Partout saigne la rose et neige l'aubépine. •
La fleur sous les buissons entr'ouvre un œil peureux Et livre au vent du soir l'or de son étamine. Tout aime! Viens, Rosa, les amants sont heureux A l'ombre du grand bois qui pend à la colline!
Mais Rosa, la prêtresse, ignore les frissons Qu'avril nous porte avec ses blanches floraisons; Jamais les doux gazons n'ont baisé sa sandale.
Des ténèbres du temple elle cherche l'horreur, Et, du feu qui nous brûle immobile vestale. Garde, comme un autel, le tombeau de son cœur.
lY
Quand recueilli, muet et comme inanimé, Sur ta bouche de feu, j'entr'ouvre ma narine Aux vagues de parfums que ton souffle embaumé Roule amoureusement dans ta fière poitrine,
Le fruit mystérieux dans ton être enfermé M'enivre lentement de son odeiu' divine ; Et, comme on voit le flot rouler la fleur marine, Je sens que l'inflni m'emporte désarmé.
Je meurs et je renais, et puis je meurs encore, Et, loin de fuir la mort, lâchement je l'implore, Dans ton superbe corps souhaitant mon cercueil.
Ton haleine m'étreint et jusqu'aux cieux m'enlève. Et, tremblant, éperdu, j'entrevois, dans un rêve, Le monde de splendeurs dont ta lèvre est le seuil !
SONNETS PAÏENS
Rosa, je veux mouler deux coupes sur ton sein, Pour enivrer mes yeux de leur beauté jumelle, Et, comme un nourrisson qui pend à la mamelle, Y boire lentement le doux san^: du raisin.
Sur ta croupe je veux mouler un grand bassin Où l'art du ciseleur savamment enl remêle Des femmes et des ileurs — un étrange dessin — Tout un poëme, ainsi qu'un chant de Philomèle.
Sur ton col où ta main laisse choir tes cheveux
J'imiterai l'amphore à la courbg suave.
Je sauverai ton corps de l'oubli ! Car, je veux
Qu'en retrouvant l'argile où ta forme se grave,
Un poëte s'écrie aux âges inconnus :
Ce trésor fut pétri siu' le corps de Vénus !
10 LliS AMOURS.
Quand ton boan corps jonche ta couche Comme une avahniclie de fleurs, Je ne sais où jeter ma bouche Qu'embrasent de folles chaleurs,
Et plus humble que les voleurs, Je baise le drap qui te touche, Tremblant qu'un souffle n'effarouche Quelques-unes de tes splendeurs !
Durant que d'invisibles chaînes
Me tiennent courbé, dans mes veines
Court un torrent de volupté ;
Car je sais l'immortelle joie De sentir le genou qui ploie Devant l'immortelle beauté!
SONNETS PAÏENS. Il
Neige par la blaiidieur, neige par les lïissoiis, Ta chair jette au soleil de froides étincelles; Tes cheveux crépelés ressemblent aux buissons Où le givre suspend ses frileuses dentelles.
Comme dessus un ileiive où courent des glaçons, Mille scintillements passent dans tes prunelles; Et le vent de ta lèvre a les fraîcheurs cruelles Des souffles que la nuit roule sur les gazons.
Quelle implacable bise a glacé, sur ta bouche, Les baisers que nous doit ta vivace beauté, 0 toi qui ne sais pas l'heur de la volupté,
Et passes, dans l'orgueil de ta splendeur farouche? ^— Voici que le printemps rit sur le coteau vert, El que tu portes seule un éternel hiver!
l-> ES AMUURS.
N'espère pas que lu l'apaises, Lé désir qui brûle mes reius :
Je fuis les bras dout tu m'étreins Et la bouclie dont tu me baises.
Les serpents jetés aux fournaises Des lourds trépieds pythoniens, En des tourments pareils aux miens Se tordaient, vivants, sur les braises.
Je suis comme un cerf aux abois Qui par la plaine et par les bois.
Emporte, en bramant, ses blessures.
Tourne vers moi tes yeux ardents :
Ouvre ta lèvre ! à moi les dents !
Plus de baisers, mais des morsures.
SONNETS l'AÏENS. 13
Tous CCS ètics vivaiils dont s'absorbe hi vie
Au rajeunissement de ton être puissant,
Ces martyrs de ton corps qui font de tout leur sang
Un peu de ta beauté, ceux-là, je les envie.
A ma gorge qu'étrcint la soif inassouvie
Des longs chemins connus du troupeau languissant,
Le couteau du boucher serait rafraîchissant,
Si ma chair à ta faim pouvait être servie.
Mais je Voudrais sentir, vivant dans mes débris. Le souffle et la morsure et la chaleur cruelle De ta bouche un instant îividc et sensuelle.
Oui, tes lèvres où dort l'implacable mépris Du lent baiser par qui l'amour est soulagée. Triste, me font jaloux de la bête égorgée.
Je voudrais, quand lous deux aurons la bouche close, Qu'on nous couche, Rosa, sous les mêmes gazons, Pour que la mort, féconde en douces liaisons, Unisse nos deux corps dans leur métamorphose.
Car vous serez encor quelque superbe chose, Rosa, corps embaïuné, refrain de mes chansons^ El vous revêtirez la pourpre d'une rose, Lorsque nous renaîtrons^ au temps des (loraisons<
Moi, je voudrais alors que ta chère racine
Put retrouver moil cœiu'^ débris de ma poitrine*
Pour y puiser l'éclat de tes ièvres de fleur !
Je voudrais devenir la source de ta sève, Ou, si tu ne veux pas réaliser mon rêve, Que lu boivesj vivant^ tout le sang de mon cœui' !
SONNETS PAÏENS
Quand tu l'clleuriras clans ta grâce robuste, A l'ombre des grands bois, sous les cieux éternels, Les dieux façonneront ta poitrine et ton buste Aux durs embrassenients des chênes paternels.
Et moi, chêne debout dans la forêt auguste Où se sont rajeunis nos êtres mutuels, Durant qu'à mon flanc nu l'àpre lierre s'incruste, J'y sens courir une àme entre tes Jjras cruels.
Aux vivantes chaleurs de ton superbe torse Ma sève se fiiit sang, et, brûlant mon écorce Jusqu'à mon noir sommet, murmure au vent perdu
La gloire de tes seins et de tes nobles hanches. Et mêle à la senteur nourricière des branches Le parfum de ton corps à mon tronc confondu.
lt> 1 ES AMOURS.
lleiircuse cette fleur, bien qu'en un soir fanée, Que sèche siu^ ton sein la chaleur de ton sang, Que ton souffle rhythmé berce, doux et puissant, Aux splendeurs d'une nier de lait abandonnée !
Ta tunique l'étreint sur ta peau satinée Qui boit avidement son parfum languissant. Je l'aime, cette fleur, et la baise en pensant Que nous aurons tous deux la mêpie destinée.
Quand tes bras nonchalants à tes pieds laissent choir Le dernier vêtement que déchirent tes hanches, Ramasses-tu la fleui' qui t'embauma le soir?
Ramasses-tu le cœur tombé de tes mains blanches? Rosa, foule, en chantant, ces roses sous ton pied, Mais tremble que l'amour t'apprenne la pitié!
SONNETS PAÏENS. t7
Xllf
Rosa, ta coupe a soif et cette vigne est mure : Viens-t'en la vendanger aux chansons des oiseaux ! Atteint par ton regard, mon cœur en vain nuu*mure. Voici que le raisin pleure sous les ciseaux.
Je veux, en la baisant, dénouer ta chaussure,
Et que, sur mon trésor, dansent tes pieds jumeaux.
Voici que le raisin croule dans les tonneaux,
Et que mon cœur n'est plus rien qu'une meurtrissure.
Vendangeuse d'amour, être doux et puissant. Ta coupe d'or boira la pourpre de mon sang ! Lorsque tu m'apparus et que ta chevelure
Secouait ses parfums dans l'air tiède du soir, J'ai senti dans mon cœur s'ouvrir une blessure... Voici que le raisin saigne sous le pressoir ! .
Comme un grand lac perdu dans une solitude, Ton iVonl, j)àle Rosa, rêve éternellement. Qui t'apprit le secret de cette quiétude Où le remords s'apaise, où s'endort le tourment?
Va, ce calme n'est rien qu'une savante étude; J'ai lu dans ton sourire une douleur qui ment. Tu refuses aux dieux dont la main te fut rude L'ivresse d'entrevoir l'horreur du chrdiment.
Je t'admire et te plains, ô fière créature, Pareille aux vieux Titans des cieux précipités, Triste sœur des maudits et des déshérités !
De ton front résignerai compi'is l'imposture; Enfant, j'ai de ton mal sondé la profondeur : Les dieux ont mesuré ta souffrance à ton cœur!
SONNETS PAÏF.NS. 19
Les Dieux ont fait de toi la Naïade immoljilc Des lacs froids et profonds sous l'ombrage dormants, Oj le choc des bois morts que décembre mutile Seul éveille parfois quelques tressaillements.
Les grands chênes, autour de cette onde tranquille. Tordent leurs bras avec de sourds gémissements. La bise les flagelle, (*t leur plainte inutile Semble de mon amour redire les tourments.
Mon cœur est comme un chêne aux ramures plaintives Qu'un vent mystérieux flagelle sur tes rives. Beau lac d'amour qui dors ton sommeil sans pitié.
Et, durant que la ronce ensanglante mon pied.
Un sourire, pareil aux nénuphars moroses,
Seul, fleurit sans baisers les lèvres toujours closes!
XYl
Si ton cœur est la mer profonde et sans reflnx D'où rien ne monte au ciel, ni vagues ni murmures, Qui fait ta bouche en Heur pareille aux vignes mûres? Quel sang vermeil l'empourpre et ne l'embrase plus?
Ce sang, je le connais ! — il vient de mes blessures : Car j'ai fait ta beauté de mes maux superflus, Corps superbe et sacré dont les charmes élus Ont bu mon être entier tendu vers tes morsures.
Je veux te dire encor tout le mal que me font
Tes sereines splendeurs quand, l)rùlé par la fièvre.
Je ne puis plus hausser mon cœur jusqu'à ta lèvre...
Un ])eu de sang très-pur cependant reste au fond,
Dont je rajeunirai ta forme évanouie
Lorsque nous renaîtrons — dans l'éternelle vie!
SONNETS PAÏENS. 21
XYÏl
L'ima'ïe me poursuit du fleuve qui sépare Nos terrestres pays du graud pays des morts. — Pourquoi boire l'oubli ! J'ai vécu sans remords. Le Létlié seul m'effraye aux portes du Téuarc.
J'aurais, sculpteur avide, épuisé le Carrare ; A l'airain le plus pur, à l'onyx le plus rare, Rosa, j'aurais ravi la forme de ton corps. Pour la voir se briser en touchant à ses bords...
Non ! Non! les Dieux sauront me sauver la mémoire! Car, pour charmer les morts, je leur dirai la gloire De ton col qui se plie, ondulant et nerveux
Comme le col d'un cygne, et de tes longs cheveux -
Dont le flot s'amollit, en baisant tes épaules.
Comme au toucher de l'eau les pleurs vivants des saules !
22 LKS A M OU II S.
Je sculpte, dans mon cervean, Une adorable statue Que je lègue à mon tombeau...
Car c'est elle qui me tue.
Car, sous son poids abattue.
En vain éprise du beau, Ma pensée, en deuil vêtue.
Va Iraîuaiit comme un lambeau.
L'image que je cisèle.
C'est une femme — c'est celle
Qu'anima Pygmalion;
Celle par qui mon sang coule.
Car son beau pied qui me foule.
A des griffes de lion !
SONNETS PAÏE^'S.
Rosa, puisque les Dieux de beauté l'ont vêtue, 0 gloire de la chair! ô corps marmoréen! Qu'importe, n'est-ce pas, que ta beauté me lue, Moi qui maudis les Dieux et n'en espère rien!
Comme un lierre qui mord les lianes d'une statue, A tes flancs de granit mon désir irrité Tord ses rameaux vivants, s'épuise et s'évertue... Qu'importe ! Ma souffrance a paré ta beauté.
Mon sang fuit de mon cœur, et des veines nouvelles Promènent, sur ton corps aux splendeurs immortelles j Mon âme qui voudrait en toi s'emprisoiuier!
0 Rosa, fleur de pierre au Carrare ravie,
Va! les Dieux n'ont rien fait, — il le manque la vie^
Et tout înon sangj hélas ! ne peut le la donner !
U LES A M omis.
Ta gorge est rebondie et ta haiielie est robuste : Rosa, pourquoi tes flancs n'ont-ils pas enfanté? En vain fut modelé, sur ton ventre et ton buste, Le moule d'oi^i jaillit l'immortelle beauté.
Le moule est encor vide, et, de ta forme auguste,
Rien ne nous restera, cadavre trop vanté,
Toi qui n'égales pas, dans ta stérilité,
La coquille rugueuse oii la perle s'incruste.
Le temps seul flétrira le marbre de ton corps, Courtisane sans cœur ! — car l'amour que tu railles T'a refusé des fils, lionneur de tes entrailles.
Mais, non ! Descends plutôt, jeune, parmi les morts, Et caclie, en t'enfuyant, sous ta blanclie tunique, De tes flancs inféconds la splendeur impudique !
SONNETS PAÏENS
Quand la beauté revèt un marbre que n'habite
La pitié ni l'amour, et qui semble vivant,
Le désir éternel, en vain fouille et s'irrite
Aux flancs toujours intacts de ce corps triomphant.
Cette image des Dieux, celte forme qu'agite Un souffle égal, pareil au sommeil d'un enfant. Cette splendeur où rien de vivant ne palpite, Je l'aime d'un amour immense et décevant!
Mais, pour ne pas souffrir, tu n'es pas immortelle, .Rosa! — Ne sais-tu pas que la nuit est cruelle Au troupeau de Pluton, le sinistre pasteur?
Va, ne crains rien, enfant ! Lorsque sous ta mamelle Elle mettra sa main sans y trouver ton cœur, La mort, en t'embrassant, t'appellera : « Ma sœur! »
20 LES A:\fOUIlS.
0 loi que je noiiimais rimmortelle beauté,
0 souffle de Véuus égaré dans la pierre,
Comme un pasteur qui grave un nom cher sous le lierre,
J'ai mutilé mon cœur de ton nom répété.
J'ai, sous (on pied superbe, empourpré la poussière, Lis du pays des morts, sombre virginité. Sans qu'un baiser jamais ait lleuri ta fierté, Sans qu'une larme, ô femme, ait fleuri ta paupière !
Et dans mou amour sans remords, Je m'en vais oi^i s'en vont les morts t Car ta beauté que j'idolâtre,
Piosa, c'est la coupe sans fond,
La coupe iVov de Gléopàlre,
Où, cœurs et jierles, tout se fond!
SONNETS PAÏENS. 27
Parfois, à mon chevet que riiisomuie habite, Ton beau corps, dans la nuit, se dresse himineiix. Gomme une lampe immense où la flamme s'abrite Dans les flancs transparents d'un albâtre neigeux.
Une molle clarté qu'aucun souffle n'agite Baigne, sans y trembler, tes contours glorieux. Mais, vainement je cherche un reflet qui palpite Dans l'immobilité dont s'effrayent mes yeux.
Et puis je me souviens... Va, sois la bienvenue ! Telle je te revois, telle je t'ai connue, Rosa, mon cher amour, blanche apparition !
Au temps oîi me brûlait ma folle passion. Sans t'animer jamais et sans qu'une étincelle Trahît le feu vivant que ta splendeur recèle !
Souvent, — et j'en frémis, — quand, sur ta lèvre infâme J'ai bu, dans un sanglot, d'amères voluptés, Alors qu'une détresse immense prend mon àme, 0 toi pour qui je meurs, tu dors à mes côtés.
L'ombre épaisse envahit tes sereines beautés, Et, jusque sous tes cils, éteint tes yeux de flamme ; Ton souffle égal et lent fait comme un bruit de rame : C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.
Repose sans remords, ô cruelle maîtresse ! Ignore, dans mes bras, les pleurs de ma caresse : Car tu n'es pas ma sœur, cœur à peine vivant.
Mais, quand la nuit a clos tes paupières meurtries,
Quelle pitié des dieux pour les choses flétries
Te rend, sous mes baisers, le sommeil d'un enfant ?
SONNETS PAÏENS. 29
XXY
Quand, sur tes yeux brûlés de leurs propres rayons, Le sommeil a tendu la fraîcheur de son aile, Rêves-tu quelquefois de la chose éternelle Que nous portons en nous, que toujours nous fuyons?
Sous ton front où la nuit s'épanche, solennelle, L'infini creuse-t-il d'implacables sillons? Et quand ton cœur n'est plus trahi par ta prunelle, S'ouvre-t-il à la mer des vastes passions ?
Marbre durant le jour, la nuit deviens-tu femme?
Un rêve berce-t-il dans le fond de ton âme
Quelque amour sans espoir que tu nommes tout bas?
Tes sens s'éveillent-ils quand ta chair se repose? C'est un tourment jaloux que ton sommeil me cause : Tu dois aimer en songe, ou tu ne vivrais pas !
Que ne suis-je le rêve où ton àme me fuit, Quand l'haleine de fleur dont ta boucher est baisée Se berce au rhythme lent de ta gorge apaisée, Dans la tranquillité profonde de la nuit !
Que ne suis-je le rôve où ma douleur te suit D'un souffle haletant et d'une aile brisée, Sans entrevoir jamais, comme une aube embrasée, L'invisible soleil qui sous ton front reluit !
L'amour qui te fait vivre est celui qui me lue :
Car ta sérénité cruelle de statue
iN'est qu'un leurre où sans fin s'épuise mon souci.
De ton sommeil menteur étreignant le mystère. Près de ton cœur j'y sens vivre un hôte adultère Et voudrais être mort pour t'apparaître aussi.
SO^'^■ETS PAÏENS. 51
Rosa, j'ai le secret de tes sombres pfileiirs, 0 clière ténébreuse ! ô grande inconsolée ! 0 toi qui de ton cœur as lait un mausolée Où ta joue et ta lèvre ont épuisé leurs fleurs.
. L'amour définit c^ui dort sous tes splendeurs voilées, A cliassé de ton sein les vivantes chaleurs ; L'âme s'en est enfuie, avec tés derniers pleurs. Aux flanuues du bûcher, dans le ciel bleu, mêlée.
Et, sans pitié pour toi, tu vis se consumer. Dans ton être éperdu, la puissance d'aimer ! Tout périt, sauf l'honneur de tes formes divines.
Ta droite laissa choir le céleste flambeau. Mais tu voulus, sauvant ta beauté des ruines, Faire à ton souvenir un splendide tombeau.
En vnin nous étreignoiis nos cœurs pour retenir Le souffle fugitif qui court dans nos poitrines : Pour savoir le secret des voluptés divines, Nous ne sommes pas Dieux, maîtres de l'avenir.
En s'élançant des flots, Vénus a- fait jaillir Avec l'eau de la mer, sur notre pauvre monde. Les gouttes d'infini dont notre âme s'inonde. Seule, elle nous a fait le regret de mourir !
Qu'importe le trépas des plus superbes choses ! A peine les enfants pleurent-ils sur les roses : Notre pitié s'arrête au monde inanimé.
Mais nous, les affolés de ton image auguste. Si nous ne renaissons, Vénus, tu fus injuste! — On doit être immortel, rien que d'avoir aimé
SONNETS TAÏENS. 7>Z
XXÏX
De ta face immortelle et de ton noble buste Mes mains ont affronté les contours radieux, Quand, fervent et tout plein de l'image des Dieux, J'ai moulé sur ton corps leur souvenir auguste.
Et, sous l'enchantement de ta beauté robuste. J'ai touché, de ma lèvre, ivre et fermant les yeux, Ta lèvre, fruit sacré, vase religieux Où le sang de mon cœur comme un rubis s'incruste.
Je ne tenterai plus l'inutile tourment
De ton amoiu% cruelle, et je veux seulement,
Jaloux de ta splendeur, craintif du sacrilège.
Ceindre très-humblement, de mes bras prosternés. Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige. Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.
Je vais, le cœur lassé des vaines meurtrissures, Cherchant une douleur qui ne puisse guérir. Seul, l'idéal nous fait d'immortelles blessures, Et le mal de l'aimer console d'en souffrir.
Le temps essaye en vain ses savantes morsures Aux choses qu'ici-bas la beauté vient fleurir; Elle passe, et partout met des empreintes sûres, Et le bien de l'aimer console d'en mourir !
0 splendeur de la forme à la forme transmise! Le temps garde à nos fds l'éternelle surprise De ton divin sourire, ô fdle de Vénus !
0 beauté de la femme ! 0 seule beauté vraie ! Je suis des insensés que ta grandeur effraie Et dont la lèvre effleure à peine tes pieds nus'
VERS POIR ETRE CHA.NTÉS