MIGNONNE
Une rose frileuse, au cœur noyé de pluie. Sur un rameau tremblant vient de s'épanouir, Et je me sens repris de la douce folie De faire des chansons et de me souvenir.
Les amours trépassés qui dormaient dans mon âme, Doux Lazare sur qui j'ai tant versé de pleurs, Soulèvent, en riant, leur suaire de fleurs Et demandent le nom de ma nouvelle dame.
Ma Mignoime aux yeux bleus, mets ta robe et fuyons Sous les bois remplis d'ombre et de mélancolie, Chercher le doux remède à la douce folie. — Le soleil m'a blessé de ses premiers rayons!
Eu avril, sous les brauclies Au feuillage frileux, Eu cherchaui des perveuches.
J'ai trouvé les yeux bleus :
Et j'ai vu les mains blanches Parmi les lis neigeux, Eu avril, sous les branches Au feuillage frileux.
Et, comme un nid joyeux, Ton petit cœur aux cieux Contait ses gaietés franches, Eu avril, sous les branches Au feuillage frileux.
Blanche sous sa robe blanche, Blonde entre les blonds épis, L'œil bleu comme la pervenche, Le front pur comme les lis...
— Pourquoi mon àme est rêveuse, Me demandez-vous cncor?
— Elle a glane, la glaneuse.
Mon cœur dans sa gerbe d'or!
Pieds nus sur la grève nue.
Pure auprès du pur ruisseau, Des jardins d'amour venue, Comme les zéphyrs, sur l'eau...
— Pourquoi mon ame est rêveuse.
Me demandez- vous encor?
•;— Elle a pêche, la pêcheuse.
Mon cœur dans son filet d'or!
40 Li:S AMOURS.
Rose (lès raiibc rosée, Fleur à su fenêtre en fleur, Hirondelle au toit posée, Cigale ai loyer eonleur...
— Pourquoi mon âme est rêveuse, Me de ma 11 (lez- vous encor?
— Elle a fili', la fileuse,
Mon cœm* dins sa trame d'or!
Les étoiles effarouchées Viennent de s'envoler des cieux :
J'en sais deux qui se sont cachées, Mignonne, dans vos jolis yeux,
A l'ombre de vos cils soyeux Et sous vos paupières penchées :
Attendez ! — mes baisers joyeux Les auront bientôt dénichées !
Vous feignez de dormir encor :
Eveillez-vous, mon doux trésor!
L'aube pleure sous les feuillées,
Le ciel désert est plein d'ennui.
< — Ouvrez les yeux et rendez-lui Les deux étoiles envolées !
Voici que les grands lis ont vctu leur blancheur : ^ur les gazons tremblants l'aube étend sa fraîcheur. — C'est le printemps ! c'est le matin ! Double jeunesse î
Ma mie, en s'éveillant, m'a dit : « Le beau soleil! (( Le temps est donc venu que tout charme renaisse. (( Partout des chants ! Partout des fleurs ! Double réveil ! »
Et, la tiédeur de l'air la rendant moins farouche, Je me penchai vers elle et je posai ma bouche Sur sa bouche et sur ses cheveux, double trésor!
VERS POUll ÊTRE CHANTÉS. 45
Riez-vous? Ne riez-vous pas?
Quand vous l'avez dit tout à l'heure, Ce mot! Vous l'avez dit si bas!...
Je n'ai pas compris, mais je pleure.
— Riez-vous? Ne riez-vous pas?
Pitié! votre bouche m'eftleure.
Ce bruit! vous l'avez fait si bas!...
Si c'est un baiser, que je meure!
— Riez-vous? Ne riez-vous pas?
Si c'est un baiser que je meure!
Sur mon cou je sens votre bras...
Vous m'avez baisé tout à l'heure !
Je, n'ose y croire, mais je pleure.
— Riez-vous? Ne riez-vous pas!
Dans mon cœur qui saigne.
Tiens, si tu le veux, Enfonce le peigne Qui mord tes cheveux.
Il n'est mal affreux Que de toi je craigne.
Cherche qui le plaigne Un moins amoureux!
Dans mon cœur qui prie.
Dans mon cœur qui crie Sous ton pied taquin,
Enfonce, Mignonne, Le talon qui sonne A ton hrodequin!
VÏII
Pourquoi dire uon, si tu pensais oui?
Moi je n'ai pas su lire ta pensée, Mais j'enipoilc une âme à jamais blessée, Et mon doux espoir s'est évanoui. '
J'étais à tes pieds, tremblant, ébloui, D'entendre ta voix l'oreille pressée...
Et je n'ai pas su lire ta pensée!
Pourquoi dire non, si tu pensais oui?
Ah ! si tu m'aimais, la chose insensée De m'avoir, d'un mot, tout mon bien ravi! Moi qui n'ai pas su lire ta pensée...
Pourquoi dire non, si tu pensais oui?
Je lui rends la rose flétrie
Que réclame son ris moqueur,
Ce doux rien qui fut tout mon cœur
Mais je ne veux pas qu'elle rie.
Je lui rends la frange de soie Dont m'a lié son cœur méchant, Et je la baise en me cachant :
Car je ne veux pas qu'elle voie.
Quand elle viendra tout à l'heure Avec des larmes dans les yeux, Je lui pardonnerai, joyeux :
Car je ne veux pas qu'elle pleure!
Ton rire est pareil au frisson
Que le soir met au cœur dos roses.
Il est gai comme une chanson
De printemps sous les cieux moroses.
Oh ! le beau rire et les doux yeux Qui, seuls, me font triste ou joyeux!
Tes yeux sont pareils aux pervenches Qu'avril met au cœur du buisson.
Et tristes comme une chanson D'automne sous les vertes branches.
Oh ! le beau rire et les doux yeux Qui, seuls, m'ont fait triste ou joyeux!
Bonsoij-, Mignonne, il se fait l'iieurc Où î^e closent vos yenx si donx.
Voulez-Yous pas qnc je demenre Près de votre lit, à genonx?
Que seuleni4?nt ma bouche effleure Le lin de vos rideaux jaloux!
Pauvres gens, que nous sommes fous !
Ne voyez-vous pas que je pleure...
Bonsoir!
Si votre pitié n'est qu'un leurre, J'aimerais mieux votre courroux; Si vous ne voulez que je meure, Hélas, pourquoi me dites- vous :
Bonsoir — ?
VERS POUR ÊTRE ClIAMÉS. 49
L'œil inquiet dos violelles Suit le bleu regard de vus yeux, Et les lis, aux manteaux soyeux, Sont très-jaloux de vos toilettes.
Devant vos rires éclatants Ont fui les fauvettes moroses :
Vos lèvres sont l'oubli des roses. Vous faites grand lort au printemps.
Puisque vous m'oubliez dans l'ombre.
Doux astre aux fuyantes chaleurs, Avec les oiseaux et les fleurs J'irai pleurer dans le bois sombre!
La rouille d'automne envahit les branches D\i grand cliéne où vont percher les ramiers. Te rappelles-tu les floraisons blanches Qu'avril fait neiger au front des pommiers ?
Va, les jours d'automne ont aussi leur joie ; Un dernier parfum des bruyères sort, Et le cliquetis du feuillage mort Semble un frôlement de robe de soie.
Et je pense au temps où, chaque matin, Quand elle partait, chère feuille morte! Ses jupons ainsi chantaient à ma porte.
Et mon cœur s'emplit du regret lointain D'avril qui jonchait les bois de pervenches. Et faisait neiger les floraisons blanches !
Mignonne, vons avez la grâce Qui ferait l'amour éternel ; Vous voir, c'est vivre dans le ciel, Et jamais élu ne s'en lasse.
Votre rire est doux et cruel : Vous savez vaincre d'une larme.
Mignonne, vous avez le charme Qui ferait l'amour éternel.
Quelle abeille a fleuri de miel Ta bouche où le baiser se fige?
Mignonne, tu sais le prestige Qui ferait l'amour éternel !
:»2 lES AMOURS.
Que riieure est donc brève Qu'on passe en aimant !
C'est moins qu'un moment, \]n peu plus qu'un rêve.
Le temps nous enlève Notre enchantement.
Que l'heure est donc brève Qu'on liasse en aimant!
Sous le flot dormant Soupirait la grève ; M'aimas-tu vraiment ?
Fût-ce seulement Un peu plus qu'un rêve?...
— Que l'heure est donc brève Qu'on»passe en aimant î
Sur ta bouche, avec le désir, Je bois ta dernière caresse :
Car je ne veux plus de maîtresse, Que celle qui ne sait trahir.
Sur la bouche, avec le désir, Je veux boire l'oubli des roses :
Car je n'aimerai plus des choses, Que celles qu'on ne peut flétrir.
Sur ta bouche, avec le désir, J'ai bu ma dernière espérance :
Car je ne veux plus de souffrance.
Que celle dont je dois mourir.
Nous nous sommes aimés trois jours ; Trois jours elle me fut fidèle.
— Trois jours ! — La couslauce éternelle Et les éternelles amours !
Jamais ! jamais ! me disait-elle ; Moi je disais : toujours ! toujours !
— Toujours ! — La constance éternelle Et les éternelles amours !
Depuis ce temps, de l'hirondelle Trois fois j'ai compté les retours.
— Nous nous sommes aimés trois jours ; Trois jours elle me fut fidèle.
XYIIl
Pour trois jours de paradis J'ai douué mou âme au diable :
Tous mes jours serout maudits Pour trois jours de paradis.
Que celle pour qui je vendis Mou âme, était adorable !
Pour trois jours de paradis J'ai donné mon âme au diable !
Dans trois jours j'ai renfermé L'éternité de mon âme :
Le seul temps où j'aie aimé Dans trois jours est renfermé.
Mon cœur mort est embaumé Dans un souvenir de femme.
Dans trois jours j'ai renfermé L^éternité de mon âme !
56 LliS AMOURS.
XÏX
L'a soiilfle de parfunis s'élève Des taillis profonds oii son rêve Suivait le vol d'un long espoir...
Me vient-il de sa lèvre amie ?
— Non ! ce sont les tleurs que le soir Mêle à la bruyère endormie.
Une musique douce et frêle
Sur ses pas murmure pour elle
L'adieu de tout ce qu'elle fuit...
Mon Dieu, j'entends sa voix dans l'ombre.
— Non ! C'est la chanson que la nuit Apprend tout bas au grand bois sombre.
Nuit auguste, bois solitaire Oui voilez d'un double niYstère
Le secret des bonheurs passés, Rendez-moi l'haleine embaumée, Et les cheveux de fleurs tressés.
Et la voix de la bien-aimée !
Dans l'air, plein de fils de soie, Montaient les lis palpitants, Les lis que l'aube déploie.
Ma mie était toute joie...
Oh ! le beau jour de printemps !
L'air où llottait la caresse D'un clair de lune enchanté, Baignait ma blanche maîtresse.
Ma mie était toute ivresse...
Oh ! la belle nuit d'été 1
Le vent qui siffle à ma porte, Seul, bat mon seuil entr'ouvert.
Ma plainte, le vent l'emporte Ma mie est peut-être morte!...
Oh! le triste soir d'hiver!