PROLOGUE
L'ANiNlVERSAIRË
Je ne respire plus, dans l'air tiède d'été, Les parfums de ton corps et de ta chevelure : Mais comme un feu secret au fond d'une brùliuT, Le désir de ta bouche à ma bouche est resté.
Tu demeuro> \o Rêve, ayant été la Vie; Mou front er-'ior vaincu cherche ton pied vainqueur : Car tu fis de mon être, en déchirant mon cœur. Deux parts dont l'une est morte et l'autre inassouvie.
Que fait, à qui connut tes charmes sans pareils. L'inutile beauté des songes et des choses? Sur tes lèvres en fleur j'ai bu l'oubli des roses Et dans tes yeux profonds le mépris des soleils!
Donc, n'espérant plus rien des cieiix ni de la terre, Ni des dienx, ni de toi, ni même de l'oubli, Je ne sens vivre en moi, mort mal enseveli, Qu'un souvenir pensif, profond et solitaire.
D'autres peuvent servir la lieauté dont je meurs
Et tomber tour à tour du faîte de leur rêve,
Avec des cris profonds ou de vaines clameurs :
Plus haut qu'eux, en plein ciel, mon rêve, à moi, s'achève.
Depuis que, demeuré sans guide par l'air bleu. Pour expier l'affront de l'avoir contemple'e, S'abaissant pour jamais, ma paupière brûlée Enferma sous mon front la vision de feu,
Je n'ai jamais maudit, dans mon cœur solitaire. Ni son éclat mortel, ni la hauteur des cieux. Comme l'aigle aveuglé qui vient heurter la terre Quand le soleil trahit l'audace de ses yeux ;
Mais, sous la nue immense et par l'azur rebelle, L'œil sans lumière, au fond de l'éternel séjour. Je vais conter aux dieux, qu'Elle seule étant belle. Loin d'EUe mes regards n'ont plus souci du jour '
Sous lu nue où j'erre eu silence
Plus d'une étoile m'a parlé :
Que i'ais-lu dans la nuil immense ?
— J'ai dit : Je suis l'inconsolé.
J'ai les yeux percés d'une lance!
Ecoule, m'a dit la premièiej Je suis l'Etoile de Pitié :
Je fais deux parts de ma lumière Et je t'en donne la moitié.
— J'ai dit : Garde-la tout entière !
L'Étoile d'Amour, la seconde, M'a dit : Par mes baisers lloltanls
J'ai, sur la vieillesse du monde, Fermé les blessures du temps.
— J'ai dit : La mienne est plus profonde !
L'Etoile d'Espoir, la troisième, M'a dit : Vers tes pas incertains Je veux la guider elle-même.
— Pour rallumer mes yeux éteints J'ai dit : 11 faut celle que j'aime!
Plus de clarté gît en sa main Qu'il n'en faudrait pour peupler l'ombre. Tout luit en son front surhumain, Et Dieu fit, des astres sans nombre, La poussière de son chemin !
Tel mon cœur, astre obscur que la chaleur déserte, Sentait, sous ses pieds nus, rayonner la fierté. Et d'un sang rajeuni la vermeille clarté. Sous ses ongles, monter à ma poitrine ouverte.
— Tel mon cœur, astre obscur que la chaleur déserte !
0 torture divine, ô poids doux et sacré De son corps virginal en qui la mort nous fente ! Le rliythme de mon soulïïe, à son pas mesuré. S'éteignait au toucher de sa robe flottante.
— 0 torture divine, ô poids doux et sacré !
Mais depuis combien d'ans est-elle donc passée ? liien ne marque les temps le long de mon chemin :
C'est pour rélcniilc que uiou auic est blessée, Et tous les jours sout hier pour uu tel lendemain î
— Mais depuis combien d'ans est-elle donc passée?
Je suis épouvanté de me sentir vivant î Ma douleur a compté teint de siècles dans l'ombre El tant de vains espoirs dans la })lainte du vent ! Éternel est l'adieu qui fait ma route sombre.
— Je suis épouvanté de me sentir vivant!
ly
Ah! si l'Étoile delà Mort, A ses propres feux consumée, N'est plus l'hôtesse accoutumée Du souvenir et du remord,
Où fuirai-je, si l'étendue S'ouvre à mon vol sans le fermer, S'il me faut à jamais t'aimer Toi qui m'es à jamais perdue?
Toi qui passes, rayonnes, luis Et fais vivant ce que tu touches, Lumière de mes yeux farouches.
Où fuirai-je, si tu me fuis?
Où s'en va le vent qui m'emporte ?
Où gît le repos de mon cœur, Puisque, sur ton chemin vainqueur, L'Étoile de la Mort est morte!
LA GLOIRE DU SOUVENIR. 29j
Le seul qui monte aux cieux est le bruit lent des flols, Quand^la Nuit à leur voix ouvre ses grands silences Et, comme le sang perle à la cime des lances, Egrène, dans l'air froid, leurs rhythmiques sanglots.
Ainsi que le plongeur qui garde en son oreille Le retentissement cadencé de la mer, J'ai gardé sous mon front et dans mon cœur amer Une voix obstinée, au bruit des flots pareille,
Qui berce ma douleur comme en un lit profond
Et sur mes désespoirs passe comme une larme.
Sa voix, sa voix qui pleure et qui ment et qui cbarme
Et qui feint de guérir le mal que ses yeux font .
La Nuit est sans pitié qui m'apporte ce leurre D'entendre encor sa voix comme un chuchottement, Sa chère voix qui charme et qui pleure et qui ment, Sa douce voix qui ment et qui charme et qui pleure !
J'ai rencontré les cygnes blancs Qui, leurs grandes ailes tendues, Allongeaient vers les étendues Leurs cous nobles et nonchalants, Xeurs cous pareils aux bras tremblants Dont les caresses sont perdues.
Leur vol égal et fraternel Battait lourdement l'air qui passe ; Moroses, ils fendaient l'espace Oiî palpite un flux éternel ; Et leur cortège solennel.
Fuyait sans y creuser de trace.
— Changez d'azur, doux exilés !
Désertez à jamais la terre.
Mais qui vous rendra le mystère Des lacs par la nuit étoiles?...
Frères, je vais où vous allez :
Emportez mon cœur solitaire !
Un souffle amer nous a meurtris Et sa grande aile est déchirée :
Celle qui me fut adorée Loin d'elle a chassé mes esprits.
— C'est elle qui nous a proscrits, Répondit la troupe sacrée.
Nos honneurs sont ensevelis :
Nous étions la blancheur ailée Dont, un jour, s'était envolée L'auréole des fronts pâlis !
— Nous étions la blancheur des lis Et de la neige immaculée.
Mais devant son corps enchanté Nos clartés sont des ombres vaines L'azur frémissant de ses veines Court au bord de son front lacté.
LA GLOIRE DU SOUVEISIR. 29i
Elle est l'immortelle Beauté Faite des choses souveraines.
Devant la grâce de ses traits Toutes grâces sont défendues.
— Fuyez seuls vers les étendues.
Doux oiseaux, et mourez après
Car à ses pieds je volerais
Si des ailes m'étaient rendues !
0 pâleur, ô clarté nocturne de son front, Rayon lunaire pris au frêle réseau d'ombre Que jette autour de soi sa chevelure sombre. Pour être éteints, mes yeux jamais ne t'oublîront,
Mon esprit veille encore à ta lueur brisée. Lampe marmoréenne, admirable flambeau!
Si la pitié des dieux te laisse à mon tombeau, Le sommeil sera doux à mon ombre apaisée,
0 blancheur, ô clarté froide de ses seins nus, 0 soleil prisonnier sur la neige vivante, 0 brûlure de glace, ô fraîcheur décevante, Éclairs d'acier ! je meurs de vous avoir connus.
Et mon cœur est pendu comme au bout d'une épée, Au souvenir aigu de ses seins triomphants ! — Mais la douleur m'apprit la douceur des enfants Et mon àme bénit celle qui l'a frappée.
YIII
Si tout mon sang fuit de mon cœur, Je veux que, sous ton pied vainqueur, En tombe la dernière goutte !
Mon âme errante y sera toute.
Des roses rouges en naîtront Qui vers ta jjonche élèveront, Gomme des lèvres enflammées.
Mes blessures jamais fermées.
Pom^ le calice de ces flem's L'Aurore n'aura pas de pleurs, Les voyant pleines tout eirlières De ceux (pi'ont versés mes paupières.
Si vers leur parfum lauguissanl Tu penches la tête, en passant, Comme un souffle qu'on effarouche, Mon âme en fuira sur ta bouche.
302 L'AMOUU.
Ta lèvre a bu le souille à la lèvre îles lleurs. Lorsque tes yeux oui }»ris à l'Aube la lumière, Sous l'Aube eu l'eu la lèvre a bu, parmi ses pleurs, Leur grâce à peiue ouverte et leur odeur première. , — Ta lèvre a bu le souffle à la lèvre des fleurs.
Et c'est pourquoi tou seiu, gonflé de leur baleine, Monte el s'épanouit dans la l)lancbeur des lis, Et toutes les splendeurs dont ta jeunesse est pleine Exbalent les parfums longtemps ensevelis Dans ton sein virginal gonflé de leur haleine.
Comme un ferment sacré qui tend vers les soleils, Et jaloux de renaître eu ta beauté profonde,
Ces germes odorants font tes charmes pareils A l'épanouissement du printemps sur le monde. — • Tel un ferment sacré qui tend vers les soleils.
Et seules, du printemps éternel exilées, Meurent les tristes fleurs qui naissent de mon sang ; Les fleurs, sur le sol nu par ton pied nu foulées, Sans monter jusqu'à toi leur parfum languissant, Les fleurs, les seules fleurs du printemps exilées!
Les aveugles et les amants
A qui la clarté fut ravie,
Vivent exilés de la vie,
Et je sais leurs divins tourments.
Ceux- là surtout dont la paupière A connu l'Aube et la Beauté, Dont le souvenir s'est sculpté, Fixe, dans un rêve de pierre.
Ceux que l'immuable a faits siens, Prisonniers de la nuit profonde, Et dont l'âme enferme le monde De tous leurs bonbeurs anciens.
Loin d'eux l'Aube et la Bien-aimée Réveillent des cœurs et des yeux Et, sur des fantômes joyeux, Versent la grâce accoutumée.
Mais leurs yeux, dont l'ombre a banni L'image troublante des choses.
Derrière leurs paupières closes, Se sont tournés vers l'infini
Où, pour la splendeur sidérale Désertant le charme maudit.
L'idole, étant dieu, resplendit Dans une lumière idéale !
Âh! je me trompe en vain moi-même et j'ai menti : Car le rayonnement de ta gloire charnelle A brillé dans mes yeux la lumière éternelle El le vide a peuplé mon front appesanti.
Comme au choc de la foudre un marbre se fait sable, J'ai senti fondre en moi l'antique Vérité : Rien n'est divin que Toi, n'est saint que ta Beauté, Et rien n'est éternel que ton corps périssable !
Rien n'est vrai que ta bouche où la parole ment, Juste que le caprice errant de ta pensée, Doux que le mal cruel dont mon âme est blessée, Et sûr que le fragile espoir de mon tourment !
Car je suis le damné de ta Beauté' profonde, Le douloureux amant que veut ta cruauté, Et, pareil au Titan par les cieux emporté. Où se heurte mon cœur j'y sens périr un monde !
0 poussière d'astres brisés Que soulève le veut uocturue, Jusqu'au firmament taciturne Monte tes lumineux baisers.
0 lumière pale et lactée, Cendre d'argent d'astres éteints, Au bord des horizons lointains Monte ta blancheur enchantée.
Tombé des cieux, je leur ai pris Des étoiles, et vais, sans trêve, Dans l'or dispersé de mon rêve, Couronné de ses vains débris.
Et parmi la vaine famée Où s'en va ce qui fut mon cœur, Tout blanc, ton fantôme vainqueur M'enveloppe, ô ma bien-aimée !
no L'AMOUR.
XIIÏ
Ayant fait prisonniers mon esprit et mes yeux, La chère vision sans cesse les promène Sous la caresse lente et le frisson soyeux Des formes où fleurit ta beauté surhumaine.
Elle emplit de langueurs douloureuses ma chair, Et fait monter le flot des baisers à ma bouche. Car dans l'inanité décevante de l'air, C'est toi que je respire et c'est toi que je touche !
C'est toi qui bois le souffle où mon âme a passé, Et creuses dans mon sein les profondes angoisses Et, plus étroitement que l'habit que tu froisses, Autour de ton beau corps tiens mon être enlacé.
Et du mal dont je meurs je iic suis plus la place ; Car, Cïrclave meurtri de ton corps triom])liant, Sous sa blancheur de neige, une étreinte de glace, Comme un arbre captif, a pris mon cœur vivant !
L'impérissable orgueil de mon cœur vient de celle Qui daigna sur mon cœur i)oser son pied divin Très-longtemps et très-fort, — afin qu'il se souvînt : Depuis je n'ai connu la douleur que par elle.
Car j'ai souffert des maux qu'elle n'espérait pas,- Fier du sillon saignant (pi'elle ouvrit dans mon être Et qui des dieux jaloux me fera reconnaître : 0 gloire ! j'ai servi de poussière à ses pas !
Et je reste meurtri loin tle la route ailée Où sa course égarait le caprice des cieux, Meurtri, vide, et pareil à l'air silencieux Que brûle encor le vol d'une étoile envolée.
Sidérale blancheur du front pur qui, vers moi, Pencha du firmament lalumière sacrée, Vision tout entière en mon cœur demeurée, L'impérissable orgueil de mon cœur vient de toi !
Je dirai la beauté perdue à ceux qu'olfense
La superbe de ma douleur, Ton front marmoréen, éternelle pâleur,
Ton sourire, éternelle enfance;
Et tes yeux au regard magnétique et profond,
Pareils aux lampes vénérées Qu'un jour intérieur illumine et qui font
Palpiter les ombres sacrées ;
Et l'éclat de ton col dressé jusqu'à l'orgueil De ta tace où dort la lumière,
La fête de ton teint lilial et le deuil De ta sombre et lourde crinière;
LA GLOIRE DU SOUVENIR. 51h
Et tout ce qui me fut le suprême abandon
Des Cieux, du Rêve et de la Vie, Ta beauté surbumaine où mon âme asservie
Trouve sa gloire et ton pardon !
Sous les cieux que peuplait de ses grâces robustes L'héroïque troupeau des filles d'Aslarlé, Calme, j'aurais été, durant l'éternité, Le familier discret de tes formes augustes.
A l'ombre des splendeurs sereines de ton corps J'aurais dormi le rêve éternel que je pleure, Absous des trahisons de l'espace et de l'heure Qui font tous nos pensers douloureux et discords ;
Et d'une mort sans fm, plus douce que la vie, Ta lèvre eût mesuré, seule, l'enivrement A mes sens confondus dans l'immense tourment Dont Vénus embrasait l'immensité ravie.
0 douleur! — le temps fuit ; le temps brise! —tu pars, Et, des bûchers mortels dédaignaut la brûlure, Tu l'enfuis emportant, parmi ta chevelure, De mes cieux déchirés tous les astres épars.
XYII
Et pourtant rinfini qu'en leur vol diaphane Poursuivent, sous ton front, tes rêves surhumains, Je l'enfermai pour toi, moi mortel, moi profane, Dans mon cœur élargi par mes sanglantes mains.
Dans ma poitrine ouverte, argile sacrilège. J'avais senti passer l'ame errante des Cieux, Portant, comme un parfiuii, juscpi'à tes pieds de neige, L'immense amour qui fait l'azur silencieux;
Qui fait la mer pensive et tristes les étoiles Dans l'air vibrant du soir que bat son aile en feu. Qui fait la nuit sacrée et sème ses longs voiles D'astres brûlants tombés des paupières d'un dieu.
Ces pleurs divins, ces pleurs que ton orgueil réclame, Cet infini qui fait ton mal et ta pâleur. Pour toi je l'ai porté tour à tour, dans mon âme, Vivant, dans mon amour, et mort, dans ma douleur!
La fierté de mon ctre ici gît tout entière : Mesurant au tombeau l'amour enseveli, J'ai jugé sa grandeur à peser sa poussière, Et pour lui ne crains pas l'outrage de l'oubli.
A l'borizon -perdu des visions aimées.
Son spectre, chaque jour, se lève grandissant, Et, comme un soleil rouge au travers des fumées, Teint ces pâles brouillards du meilleur de mon sang.
En fnyant vers l'azur malgré toi tu l'emportes Dans le pli virginal de tes voiles sacrés, Ce sang vermeil et doux des illusions mortes Dont ma veine a rougi tes beaux pieds adorés.
Et je monte vivant, avec toi, sur la cime Où te suit sans merci mon amour obsesseur, Palpitant comme toi de ton rêve sublime, Fille auguste et terrible, ô cruelle ! ô ma sœur I