MONOLOGUE
J'ai rêvé, j'ai souffert, j'ai chanté dans les deux,
Et je tombe, à mon tour, chercheur audacieux.
J'ai rêvé bien longtemps une rose divine.
O songe misérable! ô réveil douloureux!
De la rose mon cœur n'a gardé que l'épine.
Et je saigne, et l'angoisse habite ma poitrine...
Tout est faux, hors le mal! tout, hors la trahison!
Des plus hauts dévoùments voilà donc le salaire!...
Triste et fatal objet d'amour et de colère,
La foudre m'écrasant au seuil de ta maison
Ne t'eût point arrêtée! et, passant sur ma cendre,
Dans l'abîme tes pieds auraient voulu descendre...
Des souvenirs amers j'exprime le poison
Et m'en abreuve... En vain j'appelais la raison
A ton aide, et l'honneur, et Dieu, ta fierté même,
Ton vertueux passé qui gémit et qui m'aime;
Vainement j'ai prié, supplié, conjuré,
Femme ! de respecter en toi ma foi suprême, Mon culte unique, hélas! et mon bonheur sacré; Tu vis mes désespoirs et ma mélancolie, Et ces fièvres du cœur, mères de la folie, Et, toute à tes instincts, tu n'as rien écouté! Tu fus aveugle et sourde, impitoyable, impie, Dénaturée, indigne, atroce!... O cruauté! Etrange cruauté d'enfant et de sauvage!... Pour te pouvoir juger qu'il m'a fallu souffrir! Du mal que tu m'as fait comprends-tu le ravager. Ah ! qui sait trop aimer ne sait pas moins haïr ! Eh bien, malgré l'outrage et ma désespérance, Non ! je ne voudrais pas t'infliger ma souffrance ! -Mépriser son amour et n'en pouvoir guérir, L'enfer ne connaît point de plus âpre torture!...
L'enfer! il est en nous... Funeste créature!
Ce n'est point le présent seulement, l'avenir,
Non! tu m'as tout flétri, tout, jusqu'au souvenir!
Un doute amer emplit mon âme empoisonnée.
Niant le bien, raillant ma vile destinée,
Je maudis ce passé qu'un jour j'ai pu bénir!
Je le sais, Dieu puissant, tout effet a sa cause. Malheur au front sur qui ta colère se pose ! L'éclair choisit, guidé par ton doigt irrité. Juste est le châtiment... je l'aurai mérité : J'ai pris au sérieux l'être vide, frivole, Plus mobile que l'onde ou la poudre qui vole.
Malheureux! j'ai placé mes rêves infinis
Dans l'être au cœur banal... Mes rêves sont punis.
Eh bien, soit! mais, o Dieu! l'amie et la complice
Devait-elle être encor l'instrument du supplice?
Pour frapper d'un seul coup et l'esprit et la chair,
Ne pouvais-tu choisir, du moins, un bras moins cher?
La blessure insondable, intime, inexprimée,
Tu nous la fais avec la main la plus aimée !
Est-ce la nous guérir? Ta cruelle amitié,
Comme la femme, 6 Dieu! serait donc sans pitié!...
Il est des coups affreux, inattendus, rapides,
La foudre en plein azur! sous l'éclair abhorré
Xotre raison s'égare et nous tombons stupides,
Muets d'horreur, l'esprit d'hébétement navré!
On a cru réchauffer contre son cœur un ange,
Et l'ange tout à coup en vipère se change,
Et mord!... et de la plaie ouverte à notre flanc,
La foi, l'amour, l'espoir coule avec notre sang!..,
Avec mon cœur, 6 toi qui m'as pris mon génie,
Contemple ma ruine et mon abaissement.
Ma détresse est ton œuvre, et dans mon insanie,
De mes jours avortés j'ai l'amer sentiment.
Oui, mon âme est tombée! oui, ma vie est perdue!
Oh! si j'avais le mot qui guérit ou qui tue!
Rassasié d'angoisse, indigné d'^n gémir,
Ce lâche amour, mon cœur le voudrait revomir!
Vains efforts! lutte et deuil insensés! noire offense
Qui, changeant tout pour nous, nous rend tout odieux!
INSANIA 27
Je hais l'homme, et l'espoir, et la clarté des eieux! Je doute des tombeaux, des rieurs et de l'enfance! Tout ce qui fut un jour le charme de mes yeux, Les monts, les bois, les mers, tout m'est une torture : Je sens partout le vide et partout l'imposture ! Pourquoi n'es-tu pas morte avant la trahison! Mes pleurs auraient du moins respecté ton gazon!... ! tais-toi, mon cœur! Rentre dans le silence, Fantôme au flanc blessé de mon amour trahi ! Que la pitié te reste! Et toi, Dieu de clémence, S'il faut que je survive à mon sort accompli, Des ressentiments noirs sauve au moins ma démence ! Apprends-moi le pardon ! enseigne-moi l'oubli !
AU TEMTS
V-^ toi que le bonheur redoute, Fatidique vieillard, seul ami du malheur, Dieu qui portes la faux, éternel moissonneur,
O Temps! ma voix t'implore, écoute Ce vœu, — le dernier vœu que doit gémir mon cœur,
Hâte pour moi ton vol suprême; Des espoirs décevants moissonne en moi la fleur; Étouffe dans mon sein une implacable ardeur :
Fais que j'oublie autant que j'aime!
Détruis un lâche amour, o divin destructeur!
[NSA NIA 29
LU VOULEU'H
VJ 1 1: u lui-même a respect de la souffrance humaine : Réelle est la douleur si la cause en est vaine.
Qu'importe par qui nous souffrons!
La fleur du bien grandit sur les âpres collines : L'homme qui sait porter sa couronne d'épines
Devient un dieu sous les affronts.
Ne maudis point, ami, ta suprême torture; Respecte ta douleur, la douleur nous épure;
Laissons le blasphème à l'orgueil.
Le fleuve de la vie aux ondes limoneuses, Pour rejaillir au ciel en gerbes lumineuses,
Doit se briser contre un écueil.
f aix des soirs clans les bois sauvages, Bleu silence des nuits sous les deux étendu, Charme apaisant des mers mourant sur les rivages, Rendez-moi le repos que mon âme a perdu !
Parfums des brises matinales, Du jour au flanc des monts ineffables blancheurs, Rosée, urnes des lys aux perles virginales, Sur ma tempe embrasée épandez vos fraîcheurs!
Murmures des gorges profondes, Souffles mystérieux des bois où l'aube a lui, Ondoiments des moissons, balancements des ondes, Bercez d'un cœur navré, bercez l'intense ennui!
D'où vient le trouble qui m'assiège?
Pourquoi ce vide morne, o Dieu! cette langueur? Les beaux jours sont-ils morts? et l'âge, de sa neige. A-t-il blanchi ma téter a-t-il \i\.wc mon cœurî
Non ! de ses plus riches corbeilles Mon radieux été me verse le trésor :
Dans les sureaux en fleur bourdonnent les abeilles, Au ciel l'astre de juin roule son disque d'or.
Et pourtant ma vie est troublée !
D'un indicible ennui je me sens consumer. Brises des eaux, senteurs des bois, voûte étoilée, Guérissez-moi! mon âme est malade d'aimer.
T>EcRfK,IÈ%ES TtAXOLES
.L a vie et la douleur m'ont appris la sagesse,
La voici : l'amour est mortel.
Il meurt même avant nous, et l'homme en sa détresse
N'a point d'ennemi plus cruel.
Qu'est-ce donc que la vie? amertume et torture, Doute et désespoir, tour à tour.
Mais le plus grand des maux que nous fit la nature, Et le plus fatal, c'est l'amour!
L'amour est un combat entre l'homme et la femme, Qui rive au vaincu le vainqueur.
Tendresse et volupté, nous dit-on : — lutte infâme! L'un l'autre, on s'y mange le cœur.
D'où vient-on? Où va-t-on ? Questions sans réponse;
Le ciel reste sourd à nos cris.
Et le sphinx de la vie en nous raillant enfonce
Ses griffes dans nos flancs meurtris.
La nature, mêlant l'ivresse à la souffrance,
De l'homme ardente à se jouer, Pour leurrer ses douleurs lui donne l'espérance.
L'amour pour se perpétuer.
Créer, tel est son but, but fatal et sinistre :
Indifférente à nos tourments, Dans cette œuvre sans fin l'amour est son ministre,
Nous, ses aveugles instruments.
La femme autant que l'homme est victime et complice
Du maître imposé par le sort.
L'un de l'autre on aggrave à l'envi le supplice
Qui n'a de terme que la mort.
La femme, c'est cette ombre à nos pas attachée :
Courez vers elle, elle vous fuit; Fuyez-la, vous voyez la vipère alléchée
Derrière vous qui vous poursuit.
Aime, on te trahira; sois sincère et fidèle,
On se rira de ta candeur.
La femme change; l'onde est moins mouvante qu'elle :
due ferait-elle de ton cœur!
Change et trompe, à ton tour ! aime et trompe sans cesse !
Torture qui sait torturer!
Brise la coupe après en avoir bu l'ivresse !
Fais pleurer pour ne pas pleurer!
Et voilà donc la vie! un échange adultère
De mensonge et de trahison !
L'enfer à deux au lieu de l'Ëden sur la terre!
Au lieu de miel, l'acre poison!
Et voilà donc la vie ! et c'est là ce qu'on nomme
Bonheur, ivresse, volupté!
Néant amer! ù cœur misérable de l'homme!
Inénarrable vanité !
Mourons! — Suprême asile et suprême assistance, O Mort ! contre un joug détesté,
Viens donc, viens m'alïranchir du mal de l'existence, O Mort auguste ! 6 liberté !
■HÉSIG^'ITIO'K,
.ai. heureux est celui qui plaça dans la femme Son culte, espérant d'elle et constance et retour. Plus malheureux le cœur où ne vit nulle flamme. Mais cent fois malheureuse, hélas ! est la pauvre âme Qui, n'aimant plus, ne peut oublier son amour.
Qu'importent désormais les terrestres délices A qui d'un divin rêve a respiré la fleur! Son flanc saigne rongé d'invisibles cilices; Sa lèvre trouve au fond des plus riants calices D'un miel empoisonné l'implacable saveur.
Parmi les yeux brillants et les fronts impudiques, La volupté l'appelle en vain; un souvenir Voile à jamais ses jours d'ombres mélancoliques : L'illusion, la foi, les candeurs angéliques, Tout est mort! le passé ne doit plus revenir.
Qu'une vierge du ciel, de ses vertus parée. Passe à travers sa nuit et ses songes flétris, Morne et calme, il fuira la vision sacrée; L'ange est venu trop tard : dans son âme ulcérée Rien n'est resté debout, tout est cendre et débris.
S'il put être trahi par l'Eve de la terre,
Il ne sait point tromper l'ange envoyé par Dieu :
Il fuit le lys sans tache et la Heur adultère;
Et, seul, suivant sa voie aride et solitaire.
Il dit à l'espérance un éternel adieu.
O pauvre cœur détruit, noble temple en ruines, Par la nue et l'orage et les ans dévasté!... De ces murs foudroyés par les flammes divines Nul n'approche, et l'autel, souillé d'herbe et d'épines, Croule, encor plein du Dieu dont il fut habité.
LJl TE'KSEE
r lus prompte que la vague aux perfides caresses, Plus prompte que l'aurore aux menteuses promesses, Plus prompte que la nuit aux brûlantes ivresses,
Tu vins et t'en allas.
Comme une terre nue et par l'hiver mouillée, Comme une nuit sans rêve et d'astres dépouillée, Comme un cœur dont la joie au vent s'est effeuillée,
Je suis seul, seul, hélas!
L'été revient avec son oiseau L'hirondelle;
La nuit retrouve au bois le rossignol fidèle;
Mais ton emblème à toi, c'est le cygne : ouvrant l'aile,
Tu m'as fui sans retour.
Mon cœur porte en secret le deuil de ma jeunesse; Je meurs d'un rêve éteint sans vouloir qu'il renaisse. Ainsi que mon printemps ta fragile tendresse
N'aura duré qu'un jour!
A toi le lys sans tache, ô Manche fiancée! A toi, femme, la rose entre tes doigts bercée! A toi la violette, ô vierge trépassée !
La pensée est ma fleur :
Symbole sans parfum d'une amour décevante, Après m'avoir souri dans sa candeur fervente, Je la vois s'effeuiller sur la tombe vivante
Qui pour toi fut mon cœur.