U I. II MA VERBA 2S
La première à tes yeux transfigurant les choses, D'un voile éblouissant t'en cachait la hideur; Epousant ta tristesse aux jours les plus moroses, Entre la vie et toi l'autre avait mis son cœur.
D'un double dévoùment ineffables modèles, Consolant tour à tour ton cœur et ton esprit, Toutes deux à l'envi te restèrent fidèles Jusqu'à l'heure où la Mort dans leurs bras te surprit.
O Poésie! heureux qui de ton miel s'abreuve. Et quels que soient ses maux sous un ciel rigoureux, Celui qui t'a trouvée aux heures de l'épreuve, Celui-là ne peut pas se dire malheureux.
Il a connu par toi les plus hautes ivresses Qu'à l'homme il soit donné de connaître ici-bas; De terrestres tu fis divines ses tendresses, lit le monde étoile s'ouvrit devant ses pas.
Tu consacres l'élu que ta grâce visite.
De céleste origine et fille de l'azur,
Tu n'habitas jamais que les âmes d'élite :
L'esprit sincère et droit, le cœur loyal et pur.
L'impur, le déloyal, le parjure, le fourbe, Le traître à l'amitié, l'ingrat aux instincts bas, Rimant leurs lâchetés, peuvent, ignoble tourbe, Se réclamer de toi, — tu ne les connais pas!
La sphère est idéale où su meuvent tes ailes; L'Art seul n'y peut atteindre, et ses rythmes sont vains A traduire les cœurs où brûlent de saints zèles : Ils n'ont d'écho vivant qu'en tes verbes divins.
Car tu donnes la vie à tout ce que tu touches, A tout, même à l'erreur pour sa sincérité; Et les doutes amers, les blasphèmes farouches Ne tiennent que de toi leur immortalité.
Immortels sont les cris où vibre une âme ardente. L'na âme avant vécu ses cris désespérés! Immortels, les défis altiers d'un autre Dante! Absous par toi, ses chants pour nous restent sacrés.
Et toi, noble Amitié, toi la réparatrice Des misères qu'inflige à l'homme le Destin, Des muettes douleurs seule consolatrice, Fidèle au soir brumeux comme au riant matin;
Tendresse d'énergie et de douceur trempée. Toi des trésors du cœur le plus pur diamant, branche comme l'acier, sûre comme l'épée, Virile passion faite de dévoûment ;
Toi que vendit le juif Judas, l'âme de boue ; Toi, foyer pour le cœur et pour l'esprit flambeau ; Toi dont le deuil fervent, de lon^s pleurs sur la joue, Ressuscite Lazare et l'arrache au tombeau ;
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Du frère et de la sœur ineffable mélange, Toi qui domptes la Mort, qui survis a l'adieu; Toi le seul bien que puisse à l'homme envier l'ange ; Toi que possède seul l'homme béni de Dieu ;
Sois bénie à ton tour, Amitié, sois bénie ! La Poésie et toi, le rêve et la bonté, Vous avez consolé d'un douloureux génie Et l'entier désespoir et l'amère fierté !
Émules par le zèle et la sollicitude, Adoucissant pour lui les misères du sort, Vous ne l'avez quitté, sœurs de sa solitude, Qu'endormi pour toujours sur le sein de la Mort;
Sur ce sein virginal et muet où sa tète Voulait tant reposer pour la nuit sans réveil ; Où tout trouble s'apaise, où l'homme et le poète A trouvé le repos de l'éternel sommeil !
Maitre! aujourd'hui pour toi les voiles du mystère Sont tombés, le problème est enfin résolu. Des entraves du corps, des liens de la terre Libéré, ton esprit contemple l'Absolu.
Immanente clarté, la suprême Évidence
Te pénètre; tu sais et tu comprends, — tu voisl
Le dieu hasard a fait place à la Providence :
Les mondes dans leur marche en proclament les lois.
Le mal, l'erreur, l'orgueil, le doute, la souffrance, Ces hôtes d'ici-bas, sont inconnus ailleurs : Devant la Vérité fuit avec l'ignorance Le ténébreux essaim des terrestres douleurs.
Au fini l'Infini se fait intelligible ; Ce que l'âme a songé peuple les firmaments : L'esprit plongé dans l'Etre, à l'esprit seul visible, Y voit réalisés tous ses pressentiments.
Ses aspirations n'étaient point mensongères :
Le vrai, le beau, le bien, par qui l'homme est hanté,
Toutes ces visions, célestes messagères,
Ont leur source et leur lin dans la Divinité.
I. 'litre à la créature a tenu ses promesses : Tout ce qu'elle a pensé, tout ce qu'elle a rêvé. Le songe qui charmait et berçait ses tristesses, Commencé sur la terre, au ciel est achevé.
Tu t'expliques enfin et l'épreuve et la lutte : Né libre, l'homme atteste ainsi sa liberté. Arbitre de son sort dans l'audace ou la chute. Lui-même il fait son mal ou sa félicité.
Tu comprends désormais le but de la souffrance : De l'Idéal par clic on monte les degrés.
O poète! aujourd'hui, tu le vois, l'espérance \"a point trompé les vœux par la Muse inspirés.
Le désespoir, la haine amère, l'ironie Désunissent les cœurs que l'amour doit unir. La voix au timbre d'or n'est donnée au génie Que pour prier, guider, consoler et bénir.
Sous le dais sidéral des demeures heureuses
Où sont les précurseurs, où sont tes grands aïeux,
Simonide et Virgile aux voix mélodieuses,
Et Dante ont salué ta bienvenue aux cieux.
Ils accueillent chez toi le culte à la Patrie, Le dévoûment au Vrai, comme à la Liberté ; Leur âme palpitait dans ton âme meurtrie : Ta place est auprès d'eux dans la sainte Cité.
Baignant dans la lumière auguste et fraternelle Des yeux que désormais la Mort ne peut fermer, Ton esprit goûte enfin dans la paix éternelle Le suprême bonheur de connaître et d'aimer.
POSTFACE
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POSTFACE
On a réuni sous ce titre : la Épaves, ce qu'Horace nomme quelque part disjecli membra poeUe, ce qu'il sied ici d'appeler simplement les débris d'une vocation naufragée, d'une existence qui aurait voulu se donner tout entière au culte de l'Art, mais qui a dû, selon les circonstances et les milieux, à travers des luttes mêlées de trêves, se dédoubler, se disperser pour faire face aux fatalités quotidiennes de la vie. Le résultat de ces luttes, au point de vue de l'Art, est ce qui seul importe au lecteur et peut l'intéresser. Bornons-nous donc à lui dire le but poursuivi.
Insania résume en quelques pièces que relie entre elles le lien flottant du lyrisme, les vives ardeurs de la jeunesse, les courtes ivresses, les promptes déceptions et les amertumes de la passion.
Le Poète et la Vie est la peinture des souffrances qu'infligent au rêveur idéal les réalités de la nature et de l'existence sociale ; la protestation de l'homme intuitif contre les
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railleries et les négations de l'homme positif; c'est aussi la revendication du rôle civilisateur de la poésie dans l'antiquité et dans les temps modernes. A l'époque où ce poème a été publié pour la première fois, la législation en vigueur sur la presse ne permettait pas qu'il parût dans son ensemble. Les paragraphes X et X I en ont été supprimés. On y appréciait des personnages et des aventures néfastes, qui avaient alors pour eux l'indulgence complice du grand nombre et la trompeuse sanction du succès. Aujourd'hui, dans une édition définitive, on croit devoir les rétablir. Cette suppression, en effet, nuisait non seulement à l'intelligence du poème en tant qu'oeuvre d'art, mais elle en mutilait la donnée histonque et la portée morale, en limitant au passé une réprobation qui, dans la pensée de l'auteur, avait surtout en vue des faits contemporains. Le présent et le passé sont passibles de la même flétrissure. Il faut laisser aux hommes et aux événements leur responsabilité. La Poésie, après tout, comme i Histoire, ne doit aux morts que la vérité.
Les actions qu'on fait ont des livres d'airain.
Les Études poétiques et surtout les Anacréontiquu sont une halte dans le domaine paisible de l'Art. Aux heures où l'inspiration personnelle doit se taire, une excursion chez quelques lyriques étrangers est une diversion apaisante .'! de stenles et sourdes anxiétés. 1! y , dans tout poète un artiste qui s impatiente de l'inaction : le style toujours lui démange comme dit Du Bellay; il feu, l'occuper e, l'amuser en h/i donnant a résoudre d'exquises difficultés. Parmi ces difficultés, nous rangeons volontiers les traductions en vers Doit-on traduire en vers un poète? La tâche peu, sembler insurmontable. S, la fidélité littérale est déjà' une p, impossibilité en prose, que sera-ce en poésie? Mais on peu, J «magme, s inspirer d'un poète étranger, lui emprunter une ■dee ou un sentiment, s'en nourrir, se les approprier par un travail de pat.ente élaboration, et les exprimer ensuite en s ingéniant à conserver de l'original qu'on interprète la
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S véhément, trop véhément peut-être ma.s e p ^
ulcéré n'est pas toujours maure de garder
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parlant des hommes et des faits qui provoquent de pareilles catastrophes. Pour nous, dans cet effondrement national, résultat de l'abaissement des caractères et des convictions, le devoir était tout indiqué : relever, exalter dans les âmes la religion de la patrie.