ULTIMA VERBA ;S
Le néant! — autre énigme impossible à comprendre. Certes, j'y voudrais croire et m'y réfugier ! Qui donc ayant vécu ne voudrait y descendre?... Oh! s'éteindre à jamais, à jamais oublier!
Oublier! ne plus voir les choses qu'on a vues : Iniquité, mensonge, astuce, trahison!
Fermer son àme aux deuils des tendresses déçues, Clore au dégoût son cœur et sa lèvre au poison !
S'affranchir de ces soifs que rien ne désaltère : La justice, le vrai, le beau! Ne plus nourrir Le rêve d'un bonheur qui n'est pas de la terre! Ne plus aimer, ne plus haïr, ne plus souffrir!
Échapper à jamais à ses propres bassesses, Au mépris de soi-même, et peut-être au remords; Fuir des vivants menteurs les menteuses promesses; Ne plus se souvenir, hélas! mémo des morts!
Se reposer enfin des hontes de la vie.
Perdre la conscience, enfin, d'avoir été !
Si tu l'as ce pouvoir qui fait que tout s'oublie,
Reprends-moi dans ton sein, ô Néant! ô Léthél
Mai, tu n'es, 6 Néant! toi-même qu'un mensonge, Par la désespérance et le doute inventé. Un invincible instinct te réprouve et nous ronge : fout ce qui vit aspire à l'immortalité.
2S4 LES 1ÏPAVES
Que nous veut ce désir inné de se survivre? Si la vie est un mal, pourquoi la désirer? Hélas! ce lâche instinct dont rien ne nous délivre, Ajoute aux autres maux la douleur d'espérer.
Quand le fini s'éteint, l'Infini s'en exhale Et se rallume ailleurs. — Où ? comment et pourquoi ? Seul il le sait, Celui dont l'aube virginale, Succédant à la nuit, nous révèle la loi,
L'inexorable loi qui veut que la lumière Précède et suive l'ombre, et l'ombre la clarté; Qui veut qu'en nous l'esprit s'accouple à la matière, L'âme au corps, la pensée à l'animalité.
Pour paraître souffrir, souffrir pour disparaître, Entre ces deux moments penser l'éternité, Voila l'homme. — Aspirer est la hu de notre être; Se résigner, le but de notre liberté.
Eh bien, résignons-nous! Il se peut que la vie Soit d'un monde étoile la révélation, L'épreuve méritoire où le ciel nous convie, Et de l'âme en travail la libre ascension.
Ce but vaut qu'on le tente, ô poèti ttoïque, Mâle et sincère esprit, toi le dernier Romain! Il était d'un cœur tendre et d'une âme héroïque D'étreindre l'Absolu d'un espoir surhumain.
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Cette lutte allait bien a ton altier courage
D'affronter l'aventure au port mystérieux,
De voir si l'espérance en nous n'est qu'un mirage,
Ou l'aube dont le jour doit éblouir nos yeux ;
Si la terre et le ciel, les mondes, la nature,
Les astres et les fleurs, si tout cet univers
N'est rien, rien qu'une immense et splendide imposture,
Ou l'Être irradiant en ses aspects divers.
Atteindre l'Unité dans son essence même, Y trouver de la vie et l'excuse et le prix ; Attendre jusque-là pour nier; — l'anathème Doit-il donc devancer l'heure où tout est compris? —
Et librement vouloir, sous sa clarté sereine, Ce que veut l'infaillible et fixe Volonté ; Voilà l'œuvre imposée à la pensée humaine. Voilà sa fin suprême et sa félicité.
L'attente est longue, et longue à franchir est la route. Pour distraire et tromper les longueurs du chemin. L'un a l'ambition, le pouvoir qu'on redoute, Le sceptre sous lequel paît le bétail humain.
L'autre a la gloire et l'or, l'autre a la poésie : Le reve ou l'action nous leurre à notre insu. Tel s'oublie aux divins mensonges d'Aspasie, Qui gémit au réveil sur l'idéal déçu.
L'un cherche dans le cloitre et l'autre dans l'étude Ce repos qui du cœur des vivants est banni ; Mais, volupté, pouvoir, richesse, solitude, Rien ne peut nous guérir du mal de l'Infini.
Pour l'assoupir en nous la prodigue Nature
De ses multiples dons nous ollre le secours.
Selon nos appétits variant la pâture,
Elle occupe et distrait pour nous l'ennui des jours.
Et toi-même, ô poète! au plus fort de la lutte, Pour éprouver ces dons vides et mensongers, N'as-tu pas eu ton jour, ton heure, ta minuter Ne te plains pas : j'en sais de moins bien partagés.
Ceux-là dans leur obscur et dur pèlerinage, Sans trouver l'oasis au désert ont erré ; Ils ont marché sans halte et dès le premier âge : Rude fut le chemin à leurs pas mesuré.
Ceux-là n'ont rencontré sous l'astre qui flamboie Ni le puits du pasteur, ni l'ombre du palmier. Tout leur fut refusé! — Seule et suprême joie, Ils sont morts dans leur culte et leur rêve premier.
Toi, du moins, tu connus dans la mêlée austère, A l'heure noire où tout nous semble sans pitié, Les deux biens les plus grands qui soient sur cette terre La sainte poésie et la sainte amitié!