MO'H, F%È%E
Ij'Ochax à mes pieds déroulant retendue, Dans l'ambiant azur la lune suspendue Répandant sur les flots sa tremblante clarté, Contre les rochers noirs la houle bondissante, Dans l'infini de l'air une ombre blanchissante Flottant sous un ciel argenté;
Sur le sable amolli par les baisers de l'onde Les lames déployant leur nappe vagabonde, Dans l'éther étoile les lueurs de la nuit. L'horizon se fondant sous de bleuâtres brumes. Et sur la grève au loin la ceinture d'écumes due roule en gémissant la vague qui s'enfuit;
L'oiseau pêcheur des nuits de son vol taciturne Fendant les airs blanchis par le globe nocturne. Comme un esprit des eaux rasant le sein des mers;
Et les brises du soir se jouant sur les vagues, Tout éveille en mon cœur des rêves doux et vagues Q.ue j'aime à traduire en mes vers.
Je veux couler ainsi mes jours dans le silence. Ne me reproche plus ma songeuse indolence : Q.ue pourrais-tu m'ofFrir pour ces rêves du cœur? Dans nos sentiers déserts que crains-tu pour ma vie ? L'abeille seule y vient; la guêpe de l'envie Porte ailleurs sa morsure au fiel empoisonneur.
Sous les rocs tortueux, dans les gorges profondes, Qiiand un fleuve en grondant fait bouillonner ses ondes Et verse avec ses flots l'épouvante et l'horreur, La foule sur ses bords, dans sa stupeur craintive. L'entend sous les rochers rouler une eau captive Et le contemple avec terreur.
Mais le ruisseau glissant à l'ombre d'une rose, Coule en baisant la fleur que sa belle onde arrose. Et de son bruit léger ne charme sur ses bords Que l'oiseau reposant sous un dais de verdure. Ou la Muse pensive écoutant son murmure Et, les yeux sur le ciel, méditant des accords.
A UTsi JEU'2<iE TOÈTE CRÉOLE
^'iL est une heure fortunée Parmi nos heures d'ici-bas, Une heure de paix couronnée Et de trêve à nos vains débats,
C'est l'heure, entre toutes bénie.
Où la strophe aux fraîches senteurs.
Pour nous, au vent de l'harmonie.
S'épanouit en vers chanteurs ;
C'est riieure où quelque âme inconnue, Sœur par l'accent et par le luth, A notre muse inculte et nue Adresse un fraternel salut ;
Où des mains que Dieu même inspire, Nous consolant de tout affront.
Jettent des fleurs sur notre lyre Et des lauriers sur notre front.
O fleurs au poétique arôme, Aumône d'accords et d'encens, Dont l'haleine enivrante embaume Les plus intimes de nos sens;
Parfums sans prix, voix cadencée, Lauriers aux rameaux toujours verts.
Strophe pieuse où la pensée Parle encor plus haut que le vers ;
Offrande sainte du poète.
Dons vrais du cœur, chants ingénus, Dans mon humble et pauvre retraite Soyez, soyez les bienvenus!
Et toi, toi qui me les envoies.
Ces dons cueillis sur les hauts lieux, Toi qui fais sur mes sombres voies Chanter ton Vers mélodieux:
Barde frère, dont le courage, Réveillant mon luth endormi, A traversé ma nuit d'orage Pour m'apporter tes chants d'ami ;
Puisse le sort, pour moi sévère.
Clément et facile à tes vœux.
Dans ta course à travers la terre, Vouloir les choses que tu veux !
As-tu dans ton cœur de jeune homme Quelque beau rêve aux plis flottants, Vierge que tout bas ta voix nomme, Vierge qu'implorent tes vingt ans?
Blonde et jeune de chevelure, Vois-tu, dans l'ombre de tes nuits, Une lumineuse figure Sourire à tes chastes ennuis?
Eh bien, qu'à l'heure où, lente et pâle, La lune, oiseau mystérieux.
Ouvrant ses deux ailes d'opale.
Prend son vol à travers les cieux;
L'onde au mélodieux ramage, La brise aux murmures sacrés, Bercent pour toi sa molle image Sur un nuage aux flancs nacrés;
Et que l'ange des doux mensonges Fasse éclore, dans sa beauté.
Du blanc calice de tes songes, Une blanche réalité !
Es-tu de ceux qu'un souffle enflamme, Esprits épars dans l'univers, Q.ui portent caché dans leur ame Le mal de la muse et des vers;
De ceux qu'une âpre soif altère, Et qui, troublés jusqu'au tombeau.
S'en vont inquiets par la terre.
Malades de l'amour du beau?
Eh bien, qu'une large harmonie.
Berçant le cours de tes pensers.
Pour en alléger ton génie, Les roule à flots toujours pressés !
Qu'aux pieds ombreux des ravinales, Dans quelque île aux flots caressants, Ta vie aux brises virginales S'exhale en lumineux accents!
Q.ue de son onde au ciel puisée L'aube, mouillant l'herbe des champs, Roule ses perles de rosée Sur la jeunesse de tes chants !
Que chaque jour, plus riche encore, Éblouissante ascension.
Sur ton esprit, comme une aurore, Se lève l'inspiration !
Qu'enfin sur ta route choisie, Rencontrant un bonheur rêvé, Tu trouves dans la poésie Ce qu'hélas ! je n'ai point trouvé.
Bonheur! éternelle cliimère!
L'homme, jouet d'un sort railleur, Ne quitte le sein de sa mère Q.ue pour apprendre la douleur.
Une expérience fatale, L'abreuvant de déceptions, Effeuille pétale à pétale La fleur de ses illusions.
Combien d'amis de ma jeunesse Ont déjà fui de mon chemin 1 Leur main, que pressait ma tendresse.
Hélas! ne presse plus ma main.
Comme de gais oiseaux qu'assemble Un même nid dans les buissons, Par les airs nous allions ensemble.
Unis d'amour et de chansons.
D'un même arbre branches jumelles, Nous mêlions nos rameaux aimés ; Mais la vie aux bises cruelles De toutes parts nous a semés.
Les uns, troupe joj'euse et blonde.
Les plus rieurs de ma saison.
Sont partis pour un autre monde, Avides d'un autre horizon.
Ceux-ci, vains oiseaux de passage, Oubliant leurs jours de frimas, Ont changé d'âme et de visage.
Hélas! en changeant de climats.
Ceux-là, groupe stérile et louche, Renégats au cœur sec et mort.
Unissent leur bouche à la bouche Qui ment, qui calomnie et mord !
Et pourtant leur voix qui m'accuse Devrait plutôt sur moi gémir 1 Pourtant ce qu'a flétri la Musc, Tout noble cœur doit le flétrir !
Nègres, mes frères! peuple esclave!
J'ai vu votre joug détesté.
Et de mon sein, bouillante lave, A jailli mon vers irrité !
Non! votre mal n'est pas un thème A moduler de vains concerts !
Ma lèvre a connu l'anatlième.
Car ma main a pesé vos fersl
De ceux-là que votre souffrance Avait émus en d'autres jours.
J'espérais... candide espérance!
A ma voix ils sont restés sourds!
Plongés dans un sommeil de pierre, Lorsque vint l'heure des combats.
L'un a renié comme Pierre, L'autre a trahi comme Judas.
Est-ce impuissance, orgueil, envie?
Dieu le sait! — mais mon cœur est las; Et sur les ronces de la vie Je tombe, enfin ! je saigne, hélas !
Ainsi partout deuil et tristesse !
L'homme, d'espoir découronné, Au mont désert de la vieillesse, Marche des siens abandonné.
Étouffons donc notre délire.
Et laissons nos pleurs seuls parler !
II est des douleurs que la lyre Est impuissante à consoler !
Mais pourquoi d'un triste nuage Assombrir l'azur de ton ciel?
Pourquoi, dégoûté du breuvage.
Mêler mon absinthe à ton miel?
Sauve du doute qui m'assiège Ton avril au rêve enchanté ; Lys, garde ta robe de neige !
Cygne, ton plumage argenté !
De ta toi n'éteins pas les flammes ; Aime et chante au milieu des pleurs :
Le chant est le parfum des âmes !
L'amour est le parfum des cœurs !
Il est vrai, nos tiges sont nées Dans les gazons d'un sol pareil ; Mais, ami 1 sur nos destinées Ne luit pas un même soleil.
Un même rocher vert de mousse
De son onde allaita nos jours;
Mais ton eau chante, heureuse et douce,
La mienne gémit dans son cours.
Sur des mers où l'aube étincelle, Ta muse aux fraîches visions Monte une odorante nacelle Où rament les illusions;
La mienne au choc des vents contraires Soutient la lutte du devoir, Car ma nef d'un peuple de frères Porte la fortune et l'espoir.
Toi, tu vois sur de blanches grèves Des bords aimés poindre et fleurir; Moi, je vois, par delà mes rêves, Nos libertés à conquérir!
Donc sur leurs routes opposées Laissons voguer nos deux esquifs A toi les ondes apaisées !
A moi la vague aux noirs récifs !
Mais si jamais, pour les tempêtes Désertant de paisibles bords, Tu voulais, rêvant nos conquêtes.
Dans mes eaux risquer tes sabords ;
Si, bravant les fureurs sauvages Du présent contre l'avenir.
Pour tenter les mêmes rivages, Tes mats aux miens voulaient s'unir ;
Fendant la vague échevelée Qui me roule dans ses brouillards, Viens avec moi, dans la mêlée.
Affronter les mêmes hasards ;
Et dans nos barques fraternelles.
Sous l'œil de Dieu, couple indompté.
Nageons de la rame et des ailes Vers les mers de la Liberté !
% ÉTO'K.S E
Spernere vulgus.
Horace .
Il ne vous connaît pas ! — Du fond de vos ténèbres, Esprits des nuits à qui tout astre est importun. Pourquoi donc l'assaillir de vos clameurs funèbres ? Entre la Muse et vous est-il rien de commun? Sereine, sa pensée habite une autre sphère ! Quand il regarde en haut, vous regardei; en bas ! Pour vous voir, il lui faut abaisser la paupière : Donc que lui voulez-vous? — Il ne vous connaît pas !
De l'inique orgueilleux dont la haine l'honore Si son vers a puni l'altière impunité, Son âme, lyre intègre à la fibre sonore, A pour muse invoqué l'auguste Vérité.
rOÈMES ET PAYSAGES I05
Écho, juge et témoin des douleurs de la terre, Le poète a le droit d'absoudre ou de punir! Ce qu'il chante, il l'a vu ! C'est par sa bouche austère due le siècle présent parle au siècle à venir !
A nos vices drapés il arracha leur voile. Il n'a rien dit de faux! il n'a rien fait d'impur! Sa muse, blanche sœur de la plus blanche étoile, Peut lever devant tous un front superbe et sûr! Il ne vendit jamais, dans une lâche ivresse. Au Mal riche et puissant un hommage odieux; Mais, disciple inspiré du Sage de la Grèce, Sur leur pourpre usurpée il conspua vos dieux!
Non ! non ! il n'ira point ramper sous votre culte, Brûler sur vos autels un idolâtre encens! Pour ces dieux imposteurs à qui sa verve insulte. Sa lèvre aura toujours d'implacables accents ! N'attendez pas de lui qu'il change de langage ! Sans cesse il flétrira ce qu'ont flétri ses vers : Il maudissait hier vos dieux et l'esclavage. Il maudira demain et vos dieux et vos fers!
Mais si d'un vers ardent qui parfois se déchaîne Il a d'un joug cruel flétri l'iniquité, Son cœur a plus d'amour que vos cœurs n'ont de haine : Le saint oubli des maux, ses lèvres l'ont chanté ! Aux pieds d'un Dieu de paix il convia les âmes; Lui-même il y brûla pour encens ses douleurs;
Et de la haine en vous pour éteindre les flammes, Heureux, il donnerait son sang après ses pleurs!
Silence, âmes sans foi par l'orgueil seul guidées, Qui toujours vous raillez de tout espoir divin ! Assis dans le néant de vos vieilles idées, A son rêve étoile vous insultez en vain!- L'oiseau, roi de la nue et des hauteurs sublimes. Qui sait près du soleil se bâtir un séjour, Reste sourd aux clameurs de l'oiseau des abîmes Dont les yeux cherchent l'ombre et maudissent le jour !
Prenez-vous-en au siècle, et non point à sa lyre !
L'esprit des temps futurs vous parle en ses discours.
O misérable effort d'une tourbe en délire.
Qui voudrait entraver un siècle dans son cours!
Abîmé dans son oeuvre et ses vastes pensées,
Il s'avance à vos cris sans ralentir ses pas.
Et, toujours impassible à vos voix insensées,
Il marche, il vous emporte, — il ne vous entend pas !
^4 CH. J^D^Cin,
IN ON loin Je ton berceau pourquoi la Providence
N'a-t-elle point caché le nid de mon enfance !
Prodiguant tes clartés à mon ciel nuageux,
Tu m'aurais partagé ta lumière et tes jeux;
Ta brise eût caressé ma tige encor débile;
Ton ombre eût abrité mon rêve humble et mobile ;
Et la nuit, endormant notre bonheur pareil,
Eût porté dans mon sein la paix de ton sommeil ;
Et l'aube, te baignant des pleurs de sa rosée,
En eût aussi versé sur ma fleur épuisée ;
Et pour ton compagnon, ta nourrice et ta sœur
Auraient eu des regards d'accueil et de douceur.
Tout ce qui t'aime, ami : l'arbre dont le feuillage
Te donne avec amour le frais de son ombrage,
L'oiseau qui vient chanter au bord de ton chemin,
Le bengali qui boit dans le creux de ta main.
Et la brise effeuillant les fleurs à peine écloses Pour embaumer ton air de la senteur des roses, Tout, voyant ta bonté fraternelle pour moi, Tout m'eût peut-être aimé par amitié pour toi.
1 OUT enfant, je t'aimais, ô Nature! et songeur, Sur les monts égarant mon jeune ennui rongeur, J'écoutais les torrents dans leur chute pareille. De loin je leur prêtais une rêveuse oreille. Et je venais m'asseoir à l'ombre des grands bois Pour me bercer longtemps aux plaintes de leurs voix ; Et lorsque à l'horizon la vague orientale De l'aube reflétait la blancheur sidérale, Q.uand le matin humide et riant sous ses pleurs S'enivrait de parfums sur la lèvre des fleurs. Émergeant de la nuit, resplendissante et pure, J'aimais à contempler ta jeunesse, ô Nature!
Tout ce qui vit, buvant l'ànie du dieu du jour. Semblait s'épanouir sous des regards d'amour : Les forêts agitaient leurs vertes chevelures Exhalant dans les airs d'ineffables murmures; Et du ciel aspirant les naissantes chaleurs. Les vallons s'emplissaient d'accords et de senteurs.
Pour s'approcher de l'astre aux longs baisers de flamme, La Terre, au rythme lent d'un vague épithalame, Dévoilant ses beautés dans le bleu firmament, Semblait se soulever vers son céleste amant. Et la mer s'éveillant et montant de l'abîme, Donnant à chaque houle une clameur sublime, Par les cent mille voix de son orgue éternel Saluait du soleil le retour solennel.
Et mon âme, ivre aussi de sève et de lumière. Dans l'hymne universel confondant sa prière. Pour exhaler vers Dieu son filial encens, Au verbe du poète empruntait ses accents.
Je t'aimais, ô Nature ! et baignés de tes gloires,
Mes yeux se complaisaient dans ta vaste beauté ;
Sur l'homme aux courts destins contemplant tes victoires,
J'oubliais sa misère et ma fragilité.
Avant le soir, hélas! s'éteint notre prunelle;
Le temps accorde une heure à notre œuvre charnelle.
Mais le temps ne peut rien sur ta grâce éternelle.
Et d'un souffle sans fin ton sein est animé.
Dans l'auguste concert de tes voix unanimes.
Apaisant de mes maux les révoltes intimes,
D'oubli tu m'abreuvas et de rêves sublimes :
Tu consolais l'enfant que toi seule as aimé.
/\. ce cœur altéré d'amour et de lumière, O Dieu 1 pourquoi n'offrir qu'un pain trempé de fiel? due ne l'as-tu fait naître en quelque humble chaumière Sur la haute montagne où l'on est prés du ciel! Que ne lui donnas-tu, loin de la multitude, Avec un toit à l'ombre où cacher ses amours. Une Eve, âme des bois et de la solitude. Illuminant sa vie, édénisant ses jours!
Depuis l'heure où, la nuit ayant plié ses voiles, L'abeille est dans la brise et l'aube est sur les monts. Jusqu'à l'heure où là-haut éclosent les étoiles, Chastes fleurs dont le ciel parsème ses vallons. Loin du moude, abrité comme en un nid fidèle, Sous le modeste sort, don béni de tes mains. Il eût vécu sa vie à l'ombre de ton aile. Dans l'amour d'un seul être et l'oubli des humains.
Hélas! il n'en fut point ainsi... Pardonne, ô Maître !
A ce dernier regard jeté vers le bonheur.
Quel que soit l'avenir, il saura s'y soumettre.
Et quand tu diras : « Marche! » il marchera, Seigneur!
Fidèle aux vérités à qui ce monde insulte,
A défendre le fliible, il bravera le fort.
Et, protestant au nom des victimes du sort,
Au droit vaincu toujours il gardera son culte !
l^OÈMES ET l'AYSAGES II3
cm
v^UELLE vie!... — Il est dur, né pour de nobles guerres,
De dépenser sa force en des luttes vulg.aires !
Fier, d'avoir à défendre et partout et toujours
Contre de vils besoins de misérables jours!
Brave, étouffant sa voix, jeune, éteignant sa flamme,
D'immoler à son corps sa pensée et son âme !
Ou si l'on veut mourir, fidèle à son mandat.
De succomber sans vaincre, inutile soldat!...
lï
'BO'K.SOI'lii
Lia nuit étoilée et sereine
Descend ; et déjà, loin du bord,
Le vaisseau glisse et nous entraîne...
Penché sur le mouvant sabord.
Je suis la barque fugitive
Q.ui vous reconduit vers la rive,
Vous que mes yeux voudraient revoir!
Mais la houle est vaste et profonde;
La barque a disparu sur l'onde :
Bonsoir, ô mes frères, bonsoir 1
Le vaisseau fuit, le vent se lève ; Au large, au large, il suit son cours. Des flots, par instants, sur la grève, J'entends les bruits lointains et sourdSi
Le jeune ami de mon jeune âge Sur les rocs déserts du rivage En pleurant est venu s'asseoir.
Aux clartés pâles des étoiles Il voit au loin blanchir nos voiles :
Bonsoir, mon triste ami, bonsoir I
De mon seul appui dans ce monde J'ai donc quitté le toit si cher!
Et me voilà, roulant sur l'onde. Seul sur la vaste, vaste mer !
Là-bas, qui m'aimera comme elle?
Vierge à l'angoisse maternelle.
Pardonnez-moi son désespoir !
C'est vous que sur les mers on prie : Consolez-la, Vierge Marie !
Bonsoir, ô ma mère, bonsoir!
Hélas ! un compagnon fidèle.
Mon chien hurle et me cherche en vain;
Ma sœur à ses côtés l'appelle :
II vient se coucher sous sa main.
Léchant la main qui le caresse,
Sa morne et muette tendresse
Semble parler dans son œil noir.
Assise au seuil de ma demeure.
Ma sœur se tait, mais elle pleure :
Bonsoir, ma pauvre sœur, bonsoir!
Il6 POÈMES ET PAYSAGES
Oiseau pêcheur, vers le rivage Tu reviens au coucher du jour; Tu vas retrouver sur la plage Et ton nid d'algue et ton amour.
Tandis que l'ombre t'y ramène, Vers d'autres cieux le vent m'entraîne.
Sur ces bords, mon natal espoir, Porte ma plainte et ma tristesse :
Comme il s'éloigne avec vitesse !
Bonsoir, heureux oiseau, bonsoir!
Et des monts les sommets sublimes Déjà sont voilés à mes yeux.
Pics abaissés des hautes cimes, Recevez mes derniers adieux 1 Qiiand le soleil sur cette terre Demain luira, fils solitaire.
Hélas! je ne pourrai plus voir Le ciel si bleu de la patrie :
Adieu donc, mon île chérie !
Bonsoir, ô mon pays, bonsoir!
Eli appareillant de la rade de SaiiU-Denis, île Bourbon.
Lie soleil se couchait et sur l'onde immobile Laissait traîner au loin sa crinière de feu ; Nul souffle n'agitait la mer vaste et tranquille ; Le ciel était limpide, et sous le dôme bleu L'Océan s'étendait calme et grand comme Dieu.
La nature écoutait ou priait en silence,
Et rien n'osait troubler sa muette oraison ;
Et la brume effaçait le jour et la distance ;
Et je crus voir, plongé dans ce spectacle immense,
La grande ombre de Dieu passer à l'horizon.
Il8 POÈMES ET PAYSAGES
LES T^D^CTLEC\COUSSES
ous souvient-il? un jour, assis aux Pamplemousses, Dans la vallée ombreuse aux ineffiibles voix, Je vous disais, au bruit des ondes sur les mousses. Aux frais gazouillements des oiseaux dans les bois :
« Là-bas, le voyez-vous, ce rêveur lent et triste, Q.ui sous les verts palmiers s'éloigne à pas distraits? C'est un jeune homme au sein d'apôtre, au front d'artiste ; Avec la Muse il a des entretiens secrets.
« Son œil pensif, cherchant des bois la quiétude, Darde parfois l'éclair d'une idéale ardeur; Mais tout en lui parfois a la pâle attitude D'une fleur qu'un insecte aurait piquée au cœur.
« Q.u'a-t-il? Seul, à l'écart, s'il souffre, il veut se taire :
Comme un exilé fier parmi nous égaré.
Il passe à nos côtés songeur et solitaire ;
Rien qu'aies voir, on sent que ses j'eux ont pleuré.
« Ah ! quel que soit son mal, respectons sa tristesse ; Un mystère est au fond des muettes douleurs : Est-ce amour ou dédain? est-ce orgueil ou tendresse? Qu'importe ! rien n'est vrai dans l'homme que ses pleurs.
« Etre inquiet, nature irascible et puissante, L'artiste a des dégoûts à tout autre inconnus : Molle et douce à nos pas, rude et pour lui cuisante, L'herbe de nos sentiers fait saigner ses pieds nus.
K C'est un de ces cœurs faits Je force et de faiblesse, Eu eux portant l'esprit qui les doit torturer : Un rien l'exalte, un rien le trouble, un rien le blesse ; Ce qui nous fait sourire, hélas 1 le fait pleurer.
« Lys voilé dont l'encens au vent du beau s'exhale. Ce cœur que pour l'amour Dieu sans doute a formé. Ouvert à l'Art, buvant sa rosée idéale, Semble à tout autre culte être à jamais fermé.
« Et plus fervent cncor, quel culte à la nature ! Tout en elle a pour lui de mystiques lueurs. Et l'on dirait parfois, rêveuse créature, Q.u'il cause avec les vents, les ondes et les fleurs.
n Morne et désabusé, le beau pourtant l'enflamme ; Poète, il en subit le charme sérieux, Et, sympathique esprit, une étoile, une femme Réjouissent toujours sa pensée et ses yeux.
« Tout à l'heure, en passant à vos côtés, Madame, Un instant son regard s'est reposé sur vous, Et soudain à sa lèvre est monté de son âme Un sourire étonné, mélancolique et doux.
« Ali ! ne rougissez point de ce muet hommage, Cygne dont il n'a fait qu'entrevoir les blancheurs ; Laissez-le dans sa grâce emporter votre image, Comme un souvenir plein de lointaines fraîcheurs.
« Q.ui sait? peut-être un jour, rêvant aux Pamplemousses, A ce vallon tranquille aux ineffables voix, A ce bruit cadencé des ondes sur les mousses, A ces gazouillements des oiseaux dans les bois ;
« Triste et les yeux remplis de ce doux paysage, Air mol et bleu, jardins où chantent les ruisseaux, Où blanche il vous a vue à travers le feuillage Comme un marbre sans tache à l'ombre des berceaux ;
K Q.ui sait? peut-être alors, fleur lumineuse et pure. Votre frais souvenir dans son âme éclora; Et ses doigts graveront votre chaste figure Dans un vers calme et beau que l'avenir lira. »
Ile de France.
Ici donnent en Dieu trois enfonts, fruits d'amour Tombés avant leur temps des rameaux de la vie. Semblables au bonheur, ils n'ont vécu qu'un jour. Couvée à peine éclose, hélas! si tôt ravie, Dés qu'un tendre duvet à leur aile est venu, Ensemble ils sont partis pour le monde inconnu. Sur leur tertre effeuillons quelque lys éphémère, Tombé, plein de parfums, sous le vent de la mort. Passant, ne versons point de larmes sur leur sort, Mais pleurons sur leur mère!
Cimetière de Port-Louis, île de France.
Ji Dieu, comme aux oiseaux, m'avait donne des ailes, A l'heure où vient la nuit, avec les hirondelles. Sur les flancs des rochers, dans l'air vibrant du soir. Sur les sources d'eau vive aux murmurantes urnes, Sur les joncs et les fleurs aux pétales nocturnes, Je n'irais pas voler, je n'irais pas m'asseoir.
Mais, déployant mon vol qu'un ciel si clair invite, J'irais, j'irais toujours dans le bleu sans limite, Vers cette étoile d'or qui tremble au fond des cieux, Et dont l'éclat humide est si brillant. Madame, Qu'il rappelle à mon cœur la molle et chaste flamme Q.ui nage entre vos cils et tombe de vos yeux.