‹ PoésiesChapitre 18 sur 48 · ES ombres de la vie, hélas! mon front se voile · texte numérisé non relu

ES ombres de la vie, hélas! mon front se voile

Le jour s'est éclipsé, l'horizon est obscur;

Mais dans mon ciel éteint, ô ma fidèle étoile,

Je vois briller toujours ton raj'ou fixe et pur.

A mes délaissements quand chacun m'abandonne.

Clémente à mes malheurs, ton cœur me les pardonne ;

Sans m'accuser jamais, tu gémis avec moi.

De mes déceptions — ce commun héritage —

Tu berces la douleur que ta pitié partage :

L'idéale bonté, je l'ai trouvée en toi.

Si d'un sourire encor la sereine nature Peut réjouir mon œil morne et désenchanté. C'est qu'elle a de ton àme, ô noble créature, La candeur virginale et l'auguste beauté.

Qiie la fureur des vents en lutte avec les ondes Soulève au loin des mers les colères profondes. Mon cœur peut être ému, mais ce n'est point d'effroi. Vents et flots déchaînés 1... que me font les tempêtes!... Mais cette vague, hélas! qui rugit sur nos têtes, M'enlève à ton beau ciel et m'éloigne de toi.

T'en souvient-il? Assis au flanc de la colline.

Et devant nous la mer, nous rêvions tous les deux.

D'un soir de mai le soufiie embaumait ta poitrine,

Mais des larmes voilaient tes yeux tristes et bleus.

Ton résigné sourire à mon regard de frère

Révélait de ton cœur l'ineffable mystère :

D'un sort cruel aussi tu subissais la loi.

A confondre nos pleurs j'ai trouvé bien des charmes.

Q.ue m'importe aujourd'hui l'amertume des larmes!

J'ai connu la douceur de pleurer avec toi.

Pourquoi trop tard, pourquoi trop tard l'avoir connue !. Q.uand apparut l'étoile en mon noir firmament, Baignant de ses blancheurs ma route aride et nue, D'un destin sans merci j'eus le pressentiment. Il ne m'a point trompé... Ma lèvre dut se taire : O lutte du devoir accepté, lutte austère. Où mon chaste secret n'a gémi que pour moi ! Soufflez, vents de l'abîme à ma peine insensibles!... Nous fatiguons le ciel de nos vœux impossibles! Le ciel l'avait permis : tu n'étais plus à toi !

Sœur, à mou amitié tu fus toujours fidèle.

Femme, tu vins à moi quand je fus délaissé,

Ange, tu m'abritas à l'ombre de ton aile :

A me plaindre ton cœur ne s'est jamais lassé.

O fleur de ma vallée, 6 mon lys solitaire,

Je puis songer du moins qu'il est sur cette terre

Une ame riche encor de tendresse et de foi !

De mon lac trouble ou bleu reste à jamais le C3'gne,

Toi, la plus dévouée autant que la plus digne

Du haut et saint amour dont j'ai vécu par toi !

Q.ue l'Orgueil me condamne et de mon sort m'accuse, Que l'Envie au teint vert s'acharne sur mes pas, Qu'ils raillent en secret mon culte pour la Muse, Ils pourront me briser, ils ne me ploieront pas ! Partout de les braver la joie en moi fermente ; Mon âme se dilate au vent de la tourmente. Et j'aime à voir bondir les flots autour de moi ! Bercé par les assauts de la vague orageuse, Je laisse en paix flotter ma barque aventureuse, Insoucieux de l'onde et ne songeant qu'à toi.

Que si, la force un jour trahissant le courage, Je m'afTaissais vaincu sous le flot triomphant, Mais insoumis toujours, et défiant l'orage D'un cœur silencieux que sa fierté défend; En cet instant suprême et roulant vers la tombe, Ma lèvre déjà froide, 6 ma blanche colombe.

l'OÈMES ET PAYSAGES 139

MunmirL'ia ton nom poui' la dernicre fois; Et sur les flancs brisés de ma barque qui sombre, Calme, je descendrai dans la demeure sombre, L'âme et les yeux levés vers le ciel et vers toi.

Banc Jes Aiguilles, 1S3..

L'OD.C'B'K.E Ti'^T)^iD,C^iSTOTl

V^UELLE douleur immeuse te déchire, Gouffre sans fond, mer aux flots courroucés! O vague, ô vent, qu'avez-vous à vous dire, Q.u'en vous heurtant ainsi vous gémissez? Quel noir esprit dans vos flancs se déchaîne ? Où prenez-vous ces orageux sanglots ?

Sourdes fureurs! Est-ce démence ou haine? Flot, qu'as-tu fait à ce vent qui m'entraîne? Et toi, vent dpre et dur, qu'as-tu fait à ces flots?

Rasant du vol la bouillonnante écume, Hardis oiseaux, pourquoi nous approcher ? Volez, volez, blancs à travers la brume. Vers vos nids d'algue appendus au rocher. Des airs en feu la voix tonne incessante; L'Océan gronde et répond irrité...

O vains efforts de la lyre impuissante ! Mêlant son âme à ta clameur croissante, Qui pourrait dire, ô mer, ta sombre majesté !

Choc vaste et lourd des éléments en guerre ! Le ciel s'emplit de sinistres splendeurs. Roulant à nous, l'onde, ivre de colère, Ouvre ;i nos pieds d'horribles profondeurs. Et le jour fuit! Nous frappant aux visages. L'éclair dans l'eau trace un brûlant sillon ; Et le vent silHe à travers nos cordages ; Et du soleil, là-bas, dans les nuages.

L'orbe large et sanglant s'abîme à l'horizon.

Mais que t'importe, ô mon vaisseau! Courage! Vole et bondis sur ta quille d'airain I Superbe et fort pour affronter l'orage.

Ton flanc est libre et ta bouche est sans frein, Coursier des mers à la proue écumante ! Franchis leurs bonds de tes bonds indomptés ! Emporte-moi sur ta croupe fumante!

Enivre-moi des voix de la tourmente !

La tourmente a pour moi de mâles voluptés !

Et le vaisseau, de sa proue intrépide Fendant la mer, lutte avec l'ouragan ; Et dans sa course il s'anime et, rapide, De son poitrail frappe au front l'Océan.

142 l'OEMES ET PAYSAGES

A ses côtés l'onde croule en poussière; Ses vastes flancs se cabrent dans les airs : Il monte, il tombe, il roule... le tonnerre, Croisant ses feux sur sa verte crinière. Le bat à coups presses de ses gerbes d'éclairs.

O mer féroce! ô nuit! clameurs funèbres! Du Cap dans l'ombre a disparu l'écueil. Mais, tout à coup, pâle, au fond des ténèbres, Comme un fantôme échappé du cercueil.

Paraît la lune! et la brume profonde Flotte et plus dense et plus livide encor; Et, l'œil errant sur le gouffre qui gronde. Je croyais voir, sur les crêtes de l'onde, Passer dans les brouillards l'ombre d'Adamastor.

Géant des eaux ! de ton Cap des Tempêtes Laisse-nous fuir les écueils redoutés !

De l'ouragan qui rugit sur nos têtes Calme d'un geste, ô dieu! les flots domptés. De tes rochers surgis ! et, sur leur cime. Maître obéi, dis à la mer : « Assez!... » — Et je me tus; et, du fond de l'abîme. Sur l'Océan roulant sourde et sublime.

Une voix s'entendit qui nous disait : « Passez! >i

Cap de Bonne-Espérance, iS^.(.

COUCHETl T)E SOLEIL SOUS L'ÉQU^TEULl

v^'ÉTAiT SOUS l'Equateur. Dans la vague apaisée Le char des jours plongeait ses flamboyants essieux, Et la nuit, s'avançant sur la voie embrasée, D'ombre et de paix sereine enveloppait les cieux.

Les étoiles s'ouvraient sous un souffle invisible, Et brillaient, fleurs de feu, dans un ciel étoufflmt. L'Océan, dans son lit tiède, immense, paisible. S'endormait fort et doux et beau comme un enfant.

Mais, tel qu'un fol esprit aux ailes vagabondes, Rasant des flots émus le frissonnant azur. Le vent des soirs courait sur les nappes profondes Et, par instants, ridait leur sein placide et pur.

Et je suivais des yeux cette haleine indécise Se jouant sur l'abîme où dort l'âpre ouragan; Et j'ai dit : « Dieu permet à la plus fliible brise De rider ton front calme, ô terrible Océan !

« Puissant et vaste, il faut la foudre et la tempête Pour soulever ton sein, pour courroucer tes flots ; Et le moindre vent peut, de son aile inquiète, Importuner ton onde et troubler ton repos.

« Des passions, poète, il faut aussi l'orage Pour soulever ta muse et ton verbe irrité ; Un souffle peut aussi, dans la paix qui t'ombrage. Troubler ta quiétude et ta sérénité.

« Toute vague a son pli, tout bonheur a sa ride. Où trouver le repos, l'oubli, l'apaisement? Pour cette fleur sans prix notre cœur est aride ! L'inaltérable paix est en Dieu seulement.

« Pour moi, je n'irai point demander à la terre Un bonheur qui nous trompe ou qui nous dit adieu ; Mais toujours je mettrai, poète au rêve austère, Mon amour dans la Muse et mon espoir en Dieu ! »

LEVE% T)E LWN^E SOUS L'EQU^-1TEUT{

Du

sein des flots la lune émerge blonde et belle! L'éther ouvre à son vol de claires profondeurs. Sous ses flammes d'argent l'Océan étincelle. L'horizon est baigné de rêveuses splendeurs.

O lune ! sur cette onde où ton globe se mire, Je vogue, et ma pensée à toi monte et t'admire. Et je te vois flotter, calme dans le ciel pur, Comme un esquif léger sur une mer d'azur. Les yeux vers toi, bercé par la houle profonde, Qii'il est doux de rêver à ta lumière blonde !

Epanche sur mon front tes feux mystérieux, Lune 1 et poursuis au ciel ton vol silencieux.

Tu montes, et déjà dans les airs qui blanchissent, Voilant leurs cheveux d'or, les étoiles pâlissent.

Jalouses devant toi s'effacent leurs beautés. Ame des belles nuits, reine aux chastes clartés, L'Océan te sourit! vers' la voûte où tu planes Il lève avec amour ses ondes diaphanes.

Epanche dans son sein tes feux mystérieux. Lune 1 et poursuis au ciel ton vol silencieux.

Quel calme sur les mers ! sous les cieux quel silence ! Le vaisseau lentement sur l'onde se balance. J'écoute et n'entends plus que les mourants accords Du flot qui mollement vient baigner nos sabords. Aucun souffle dans l'air n'arrive .à mon oreille : L'astre luit, la nuit marche, et l'Océan sommeille I

Épanche sur les flots tes feux mj-stérieux, Lune! et poursuis au ciel ton vol silencieux.

Nuit divine ! Océan ! lune, paisible reine 1 O voûte immaculée! ô profondeur sereine! Oh ! quelqu'un avec moi de votre immensité Sent-il descendre en lui la vague majesté? Est-il une âme aussi qui, pensive à cette heure, Dans le fluide éther, sa future demeure. Voyant passer la nuit sur son char constellé, Contemple ainsi que moi ce silence étoile, Ce vide auguste empli d'ineffable lumière, Et, des flots assoupis de l'océan du ciel,

Sur ces ondes où plane un calme solennel, Ramène ainsi que moi sa rêveuse paupière?

Épanche autour de nous tes feux mystérieux, Lune! et poursuis au ciel ton vol silencieux.

Je ne sais : mais peut-être, esprit ailé qui passe,

Un voyageur divin, pèlerin dans l'espace,

Suspend sa course heureuse et, des hauteurs des cieux,

Sur ce monde flottant laisse tomber ses yeux.

Aux dernières lueurs des mourantes étoiles,

Aux clartés dont la lune argenté au loin nos voiles,

Il voit notre vaisseau, tel qu'un cygne des mers

Dont l'aile blanche traîne au bord des flots amers.

Dormir au lent roulis des lumineuses lames

Où l'astre de Vénus fait onduler ses flammes.

Endors à ta lueur mon front silencieux. Lune! et poursuis au ciel ton vol mystérieux.

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