L ENFANCE
Mais déjà plus souple et plus belle, La tige commence à grandir; Brisant son écorce rebelle, Du bouton la fleur va sortir.
O folle enfance! ô tête blonde! Baisant tes yeux à leur réveil, En vain je boude, et je te gronde.
Enfant, de courir au soleil ;
Toi, t'envolant avec l'aurore, Par nos vallons pleins de douceurs.
Tu veux voir les bourgeons éclore.
Avec les abeilles tes sœurs.
Quand l'aube à la molle paupière, Aux yeux d'azur comme la mer, Des flots lactés de sa lumière Blanchit le cristal bleu de l'air ;
A l'heure où l'insecte qui rôde Sent le jour dorer ses habits.
Où sur les feuilles d'émeraude Luisent les mouches de rubis;
A l'heure des chastes délices.
Où tout renaît pour embaumer, Où les âmes et les calices S'ouvrent pour vivre et pour aimer ;
Joyeuse, avant nous tu t'éveilles, Et tu vas au milieu des champs Mêler à toutes ces merveilles Ton âme, tes jeux et tes chants.
Du gazon verdoyant et lisse
Effleurant l'humide velours,
Fille de l'air et du caprice.
Sans but, tu fuis, tu viens, tu cours.
Ainsi qu'un papillon de soie Q.ui nage dans l'air transparent.
Par la vallée où l'aube ondoie. Je vois passer ton vol errant.
L'herbe par le ciel arrosée.
Et l'arbuste ami de tes Jeux, Sèment leurs larmes de rosée Sur les fils d'or de tes cheveux.
Là, parmi les vertes ramées.
Tu vois, sur des rameaux pendants,
De belles grappes parfumées
Qui font rire tes belles dents.
Là, les bibaciers aux fleurs blanches, Chargés des gouttes de la nuit.
Laissent pour toi choir de leurs branches Les perles d'ambre de leur fruit.
Là, tu bois une eau vive et fraîche.
Qui reflète en ses flots moirés Ton beau visage au teint de pêche Et tes yeux bleus aux cils dorés.
Ici, splendide comme un rêve, La plaine au jour vient de s'ouvrir ; Plaine où toute aile qui s'élève Semble t'inviter à courir.
Ici, sur le bambou qui ploie, Roseau sonore et frémissant.
Comme un cactus ardent, flamboie Le cardinal éblouissant.
Ici, l'arbre au superbe ombrage.
Déployant ses larges rameaux, Berce au vent son vaste feuillage Où pendent des grappes d'oiseaux.
Ainsi tout t'appelle et t'enchante, Tout invite et séduit tes yeux, L'eau qui parle, le nid qui chante.
Le soleil qui remplit les cieux.
O joie! ô fleurs! ô mélodie!
Mais l'astre monte et, plus puissant, Au ciel que sa marche incendie Roule son disque incandescent.
Déjà dans les grands champs de cannes, Dans les déserts du firmament.
Et sur les monts, dans les savanes, Déjà tout n'est qu'embrasement.
Nul vent, nul souffle qui balance L'oiseau gazouillant sur l'épi :
Partout plane un ardent silence, L'ardent silence de midi !
Sous le soleil, mornes et calmes.
Les palmiers aux fronts panachés Laissent traîner leurs larges palmes Sur les bœufs à leurs pieds couchés.
Cherchant l'ombre pour leurs paupières, Aux rayons pleuvant du zénith Le lézard glisse entre les pierres, Le bengali vole à son nid.
Dans l'arbre où sa voix se recueille, Le ramier n'a plus un soupir; L'herbe même ferme sa feuille, Se penche et semble s'assoupir.
O poids du jour! ô lassitude!
Pâtres et fleurs ont clos les yeux.
Le soleil dans sa plénitude Brûle immobile au fond des cieux.
Mais, tandis que la plante et l'homme, Courbés sans un ciel étouffant, Par ce soleil font un doux somme.
Toi, que fais-tu, ma douce enfant?
Assise au plus creux des ravines, Près de quelque source où tu bois, Tu goûtes ces fraîcheurs divines, Mystère des eaux et des bois.
Du dôme épais que l'astre inonde, Mobile et vivant parasol, Filtre une clarté molle et blonde Sur la mousse fine du sol.
Toi, du pied frappant l'eau captive, Tu troubles de tes joyeux bonds La poule d'eau bleue et furtive Q.ui sommeille au milieu des joncs.
Folâtre, rieuse, éveillée.
Glanant des fruits, cueillant des fleurs,
Tu fais partir sous la feuillée
Le vol lourd des merles sifiîeurs.
Fraîche oasis, tiède Elysée,
Oh ! ne versez, arbres cléments,
Qu'une lumière tamisée
Sur cette tête aux jeux charmants!
Cependant le soleil qui baisse De moins de flamme emplit les airs ; Chargé d'arôme et de mollesse.
Un vent plus frais souffle des mers.
Voici que le morne aux pics sombres, Debout là-bas comme une tour, Étend ses gigantesques ombres Sur les savanes d'alentour.
Voici que le Blanc des montagnes.
Le Blanc, effroi du Noir marron, Revient au loin par les campagnes Vers les palmiers de sa maison.
Voici qu'aux feux crépusculaires, Des flots quittant les profondeurs, Vers les caps où pendent leurs aires Revoient les oiseaux pécheurs.
Dans son lit de pourpre et de lame L'astre se couche, large et pur; Avec lenteur son œil de flamme Ferme ses paupières d'azur.
Tel qu'un grand vol d'esprits funèbres, Sur la terre où s'éteint tout bruit.
D'un bond s'abattent les ténèbres...
C'était le jour, et c'est la nuit.
POHMES ET PAYSAGES
Reine des soirs, vierge au front pâle, Fuyant son humide prison, Dans sa nef de nacre et d'opale La lune monte à l'horizon.
Salut à toi, beauté sereine. Rêveuse aux regards amollis!
Verse-nous, verse, ô vierge-reine, Tes rayons blancs comme le lys!
Et le tableau s'éclaire et change.
Et sous l'ambiante lueur Tout se confond, tout se mélange.
Ombre et contour, forme et couleur.
Et telles que des pâquerettes.
Filles du nocturne zéphyr, Mille étoiles s'ouvrent discrètes.
Blanches sur un champ de saphir.
Et tout est repos et mj'stère.
Et le silence est solennel, Et l'on sent respirer la terre.
Et l'on voit sourire le eiel.
Alors, à la chaste lumière ©es belles étoiles de Dieu, L'enfant au ciel fait sa prière, A son ange elle dit adieu.
Et, loin de tout souffle profane.
Elle dort, rose de santé.
D'un sommeil pur et diaphane Comme nos claires nuits d'été.
Oh ! dors ton sommeil d'innocence, Ce pur sommeil des heureux jours !
Des bonheurs calmes de l'enfance.
Vois-tu, l'on se souvient toujours.
Gerbes d'or ou gerbes fanées.
Quelques épis qu'on glane ailleurs, Les épis des jeunes années, O ma fille! sont les meilleurs.
Quand vient la vieillesse morose, Quand vient l'âge aux soucis rongeurs, Vers son enfance gaie et rose On se tourne les yeux en pleurs.
Et l'on s'arrête avec envie A cet âge aimé du Sauveur, Qui joue aux portes de la vie Sans se douter de son bonheur.
Chante, oiseau ! ton jour vient d'éclore. Vis dans les champs! vis dans les bois! Sois jeune ! il en est temps encore.
L'homme, hélas ! ne l'est qu'une fois.
Bientôt viendront les jours d'études, Les jours d'école et de leçons.
Adieu les vertes solitudes!
Adieu la plaine et les buissons !
Alors, plus de jeux, plus de course !
Il te faudra, dès le matin.
Porter ton esprit à la source D'où coule le savoir humain.
Buvant de cette veine austère Le flot lent et silencieux.
Souvent à son eau salutaire Se mêlera l'eau de tes veux.
Mais, crois-moi, tous tant que nous sommes, Nous fécondons avec nos pleurs; Et le grain qui nourrit les hommes Ne mûrit que par nos sueurs.
Va! toute noble créature
Du travail connut les rigueurs;
Et l'étude est la nourriture
Dont s'alimentent les grands cœurs.
A sa clarté sereine et sûre Elle agrandit notre horizon.
Du cœur elle endort la blessure En s'adrcssant à la raison.
Oh ! ne nous laissons point surprendre Par l'heure où rien ne peut germer.
Il n'est qu'un âge pour apprendre, Comme il n'est qu'un temps pour semer.