‹ PoésiesChapitre 23 sur 48 · L ADOLESCENCE · texte numérisé non relu

L ADOLESCENCE

Mais voici venir un autre âge :

Déjà la sève au jet puissant Éclate en gerbes de feuillage Au front de l'arbre adolescent.

Déjà dans son nid qui chancelle L'oiseau, que l'ombre aime à voiler, Sent, avec sa force et son aile, Venir le temps de s'envoler.

Déjà la vierge humble et splendide, Cœur chaste au vent du ciel éclos, Sort de son enfance candide Comme Vénus sortit des flots.

Jeune arbuste de mon parterre.

Trop frêle encor pour les hivers, A quelle brise de la terre Ouvriras-tu tes rameaux verts ?

Jeune oiseau que le ciel convie, Toi dont l'aile est si tendre encor, A quelle haleine de la vie Dois-tu confier ton essor?

Vierge de grâces couronnée, Tête, mes plus saintes amours, A quel vent de la destinée, Dis-moi, vas-tu livrer tes jours?

Dans ton sort que je voudrais lire !

Du travail subissant les lois, Est-ce l'aiguille, est-ce la lyre Qui doit frémir entre tes doigts ?

Oli 1 que ce soit plutôt l'aiguille !

Borne ton vol et ton désir.

La Muse a pour vivre, ô ma fille !

Besoin d'air libre et de loisir.

Son noble sein qui nous épanclie Le lait de l'âme et des accords.

Coupe où du beau la soif s'étanclie, N'apaise point la soif du corps.

Si la tige qui nourrit l'âme Monte et fleurit en ses vallons, Le fruit que notre faim réclame Ne germe point en ses sillons.

Son arbre grandit solitaire,

Rien ne croit sous son dais vainqueur

Du laurier l'ombre est délétère

A toutes les plantes du cœur.

Amante inquiète et jalouse, Déesse et femme tour à tour, La Muse, à l'esprit qu'elle épouse, Demande un exclusif amour.

Dès qu'à son culte sans mélange Un culte étranger veut s'unir, Fière, elle ouvre ses ailes d'ange Et part pour ne plus revenir.

Et l'esprit que son vol délaisse.

Morne, au silence condamné, Se vêt de lierre et de tristesse.

Ainsi qu'un temple abandonné.

Veuf et rêvant au divin hôte Dont il a reçu les adieux, Il sent que sa voûte est trop haute Pour qu'elle abrite de faux dieux.

La terre, où son labeur l'enchaîne, Lui prodigue en vain tout son miel ; Rien ne peut adoucir sa peine Ni lui faire oublier son ciel.

POHMES ET PAYSAGES I95

Nouvel Adam après sa chute, Pleurant un Paradis perdu, Sur ce sol d'angoisse et de lutte Il jette un regard éperdu!

Ahl se plier, superbe athlète, Aux lois de la nécessité !

Courber sa pensée et sa tête Au joug de la réalité!

Au char des choses de la terre Se voir forcément atteler!

Languir exilé de sa sphère; Ramper, quand on pourrait voler!

Savoir que l'on porte en son âme Un intarissable trésor, Et soi-même étouffer sa flamme, Tout perdre, faute d'un peu d'or!

Assister à son agonie.

Compter ses heures par ses maux.

Et voir l'arbre de son génie S'ébrancher rameaux à rameaux !

Sacrifier plus que sa vie Sur l'autel de la pauvreté :

Abraham de la poésie, Immoler sa postérité!

Sentir sous des serres cruelles Mourir le dieu ! sentir et voir Tomber les plumes de ses ailes Sous le froid ciseau du devoir!

Sentir au charbon du prophète S'ouvrir ses lèvres et ses yeux; Se sentir créé pour le faîte Et végéter loin des hauts lieux !

Et vivre avec de petits hommes !

Marcher dans leurs sentiers étroits!

Grand Dieu ! pour ce peu que nous sommes, C'est trop d'une aussi lourde croix!

O ma nilc ! 6 ma bien-aimée.

Blonde muse de ma maison, Au prisme de la renommée Ferme tes yeux et ta raison !

Si Dieu, — présent funeste et triste! — T'illuminant d'un jour nouveau, Du rêve étoile de l'artiste Embrasait ton jeune cerveau ;

Voilant les dons que Dieu te garde, Cache à tous tes nobles penchants ; Et, la lèvre close, sois barde Par l'àme et non point par les chants !

Il est plus d'une voix profonde Q.ui dut s'éteindre sans échos ; Il est plus d'un cœur dont ce monde N'a jamais connu les sanglots.

Il est, il est bien des poètes, — Ce sont peut-être les meilleurs ! — Qui, brisant leurs plumes muettes, N'ont jamais écrit leurs douleurs.

Dédaigneux de se fiiire entendre

A des cœurs stériles ou morts,

Grands pour sentir et grands pour rendre.

Ils ont étouffé leurs accords.

Esprits qu'un souffle large anime, Trop vrais pour un monde imposteur, Ils n'ont point à la foule infime Ouvert le livre de leur cœur.

En vain le dieu de l'harmonie Dans leur sein grondait irrité, Ils ont gardé sur leur génie Le sceau de la virginité.

Et quand la tombe eut en ses voiles Endormi leurs têtes de feu, Dans le chœur sacré des étoiles Ils sont allés chanter pour Dieu.

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