A PIERRE LEGRAS
Ainsi, pendant que l'ombre amie Plane paisible sur nos murs, Auprès de ma irlle endormie, Je songe à ses destins futurs.
Rêveur tendre aux promptes alarmes, Je la suis dans ses pas divers, Et chaque goutte de mes larmes Coule et se cristallise en vers.
Mais dans quel sein, mais dans quelle urne. Mais dans quelle âme jeune encor, Poète, de mon chant nocturne Verser l'harmonieux trésor ?
Ami, que ce soit dans la vôtre, A vous qui, vivant à l'écart, Portez dans votre sein d'apôtre L'amour de l'enfance et de l'Art.
Votre nature exquise et tendre Des enfants comprend la candeur.
Et chez vous le cœur sait entendre Les vers qui jaillissent du cœur.
Grand et simple, peu vous connaissent; Mais moi, qui vous suis en tout lieu, Je sais qu'il est des lys qui naissent Et ne fleurissent que pour Dieu.
Votre âme sereine et voilée, A l'abri des vents importuns.
Parmi ses sœurs de la vallée.
Humble, est la plus riche en parfums.
Mais sobre au sein de l'opulence, Mais calme et clos dans sa pudeur.
Votre esprit, amant du silence, Ne s'ouvre que pour le Seigneur.
Oh 1 gardez votre solitude.
Oh ! gardez votre obscurité. Modeste ami, sur qui l'étude Répand sa féconde clarté !
Dans l'infortune ou dans la joie, Restez toujours épris du beau ; Et pour éclairer votre voie, Que l'Art vous serve de flanabeau !
Aimez les livres et les roses, Aimez tout ce qui fait rêver.
Les cieux, les bois, toutes ces choses due l'on ne saurait trop aimer!
Aimez l'Iiomme pour sa tristesse.
Et l'oiseau pour ses joyeux chants ; Mais plus que tout aimez sans cesse La poésie et les enfants !
Ile Bourbon, 1S4;.
A L'rnEAL
X morne abattement pèse sur ma pensée.
La vie, hélas ! n'est point où je l'avais placée. L'illusion est vide et vide est le bonheur. L'amour ne suffit point à remplir notre cœur. Cherchant partout le Dieu, trouvant partout l'idole, Je change chaque jour d'autel et de symbole. L'ombre de l'Idéal, le fantôme du beau Me suit partout, armé du mystique flambeau. Qiiel que soit l'horizon où mon pied s'aventure. Que l'amitié, l'amour, que l'Art et la nature Soient mes hôtes sacrés, — sombre ou les yeux railleurs. Toujours il m'apparaît : « Debout! et cherche ailleurs! Ici ta faim du vrai ne peut être assouvie ! Lève-toi! marche! aspire! Ici n'est point la vie! » La vie, où donc est-elle, ô fantôme adoré? Commande, j'obéis ! Dis-moi le but, j'irai !
Je n'ai point, infidèle à tes rêves splendides,
Prostitué mon âme aux passions sordides.
Vierge comme mon cœur, mon culte t'est resté.
Que veux-tu donc de moi, réponds, spectre irrité?
Triste et fervent je t'aime, et ta voix qui me blesse.
Comme un crime punit l'erreur ou la faiblesse.
Esprit fragile, esprit fait de chair et mortel,
Pour la divinité j'ai pu prendre l'autel;
Mais dans l'âme et les sens, dans toute la nature.
Beauté! c'est toi que j'aime et non la créature.
Dans l'ondoiment des mers, dans la courbe des cieux,
C'est toi que suit mon vol, toi qu'implorent mes yeux.
Dans la femme ou la fleur, ce qui brille ou respire,
Être fatal et cher, c'est toi vers qui j'aspire !
La terre et l'air et l'onde aux longs embrassements,
Tout est pour moi peuplé de tes pressentiments.
Pour te trouver, vêtu de la robe homicide.
Je passerais joyeux par le bûcher d'Alcide.
Idéal! Idéal! pourquoi suis-je puni
De porter dans mon cœur ton désir infini?
Pourquoi nous fuir toujours? pourquoi railler nos chutes?
Gémis de nos erreurs, vois en pitié nos luttes!
Prends un corps, viens sentir, fantôme trop aimé.
De quelle ardeur pour toi mon sein est consumé !
Dans un être sans tache incarne ton image !
Fais-moi don d'un cœur haut et qui mérite hommage !
Mais si, rêveur déçu, nul ne doit ici-bas
Rencontrer la Psyché vers qui s'ouvrent ses bras;
Si je ne dois qu'au ciel voir marcher ma statue,
Guéris-moi de l'attente et du doute qui tue ! Hâte pour moi le jour de la pure beauté, Abrège mon épreuve, ô ma divinité !
Ne faut-il que mourir pour te donner mon âme. Je suis prêt ! sur mon front fais descendre la flamme ! Consumant le vieil homme à ton sacré flambeau, Ouvre enfin devant moi les demeures du beau !
^,4 VN^ SOLIT^ilXE
Dona prxsentis cape Ixtus hors:, et Linque severa.
Horace.
1 ouRQUOi dans ta douleur croissante Nous fuir sans cesse et t'enfermer?
Ton cœur d'où la joie est absente, Poète, a-t-il cessé d'aimer?
L'arbre de tes belles années N'a point connu les durs hivers; Pourquoi donc ces feuilles fanées Au lieu de rameaux frais et verts?
Le printemps fuit avec vitesse ; Les jours froids assez tôt viendront.
Des pales fleurs de la tristesse.
Crois-moi, ne charge point ton front.
Poète, il tant aimer et vivre,
Et surtout il faut espérer.
Devant ce ciel qui les enivre,
Nos yeux sont-ils faits pour pleurer?
Pour qui sait voir de haut les choses La vie a de charmants côtés.
Dans leur saison cueillons les roses, Cueillons les rapides étés !
Laissons à la morne vieillesse Les pensers noirs, les soins rongeurs.
La joie est sœur de la jeunesse :
Pourquoi donc lui fermer nos cœurs?
Plaignons la jeune créature Q.ui pâlit dans l'austérité.
Toute forte et belle nature Sourit à la belle gaîté.
Je hais le songeur solitaire Qui vit de rêve et mécontent.
Le plus doux rêve sur la terre, Pour moi, c'est un front éclatant.
Crois-moi, fuis les songes moroses!
Des lourdes nuits fuis le sommeil !
Vivent les rires et les roses !
Vivent le vin et le soleil !
Viens avec nous fêter la vie 1 La vie a de charmants côtés.
Le temps passe, fou qui l'oublie !
Cueillons nos rapides étés!
LU
>Ji mon amour était cet arbuste aux fleurs blanches, Ce beau lilas d'avril, la grâce du printemps; Si, moi-même, j'étais l'oiseau qui dans ses branches Vient reposer son aile et chanter par instants ; Combien je gémirais si les bises sauvages Glaçaient la tête en fleur de mon arbuste aimé ! Mais que je bénirais, joyeux, dans ses feuillages, Ton frais retour, doux mois de mai!
Si mon amour était la fleur de la colline Qui penche au vent du soir son front voluptueux ; Si, moi-même, j'étais la goutte cristalline Pour dormir sur son cœur me détachant des cieux ; Perle égarée au bord de ses feuilles timides, Pendant aux plis soyeux de son sein velouté. Je passerais la nuit et ses heures humides A me nourrir de sa beauté !
Imité de Buriis.