LE 'BE'KG^LI
A Sainlc-Bcine, Au Maître et à l'Ami.
X^oÉTE au gosier d'or, enfant de nos savanes, Toi qui, fuyant ton nid caché sous l'herbe en pleurs, Te berçais dans la brise au roulis des lianes, Et chantais la lumière au front des bois en fleurs;
D'où viens-tu pour tomber tremblant à ma fenêtre, Loin des citronniers verts de notre île d'azur? Au pays des palmiers toi que le ciel fit naître. Bengali, d'où viens-tu par un hiver si dur?
286 POÈ>rES ET PAVSAGES
Il neige; à mes carreaux la bise siffle et pleure.
Sous des cieux incléments qui t'a donc exilé ?
Viens à moi, ne crains rien ! — Dans mon humble demeure
Soyez le bienvenu, compatriote ailé!
O bonheur de te voir! ô fortune imprévue! Viens sécher sur mon sein ta plume sans chaleur. Un passé radieux se réveille à ta vue. Et tout mon paj's d'or se lève dans mon cœur.
Comme deux chers amis qu'un même exil rassemble, Comme un fils de ma mère assis à mon foyer. Du val des lataniers, oiseau, parlons ensemble; Chantons, doux bengali! chantons pour oublier!
Chante ! et je reverrai nos profondes vallées. Chante! et je revivrai mon bel âge effacé. Souvenirs ! frais parfums des choses envolées, Embaumez le présent des bonheurs du passé.
Voici la mer lointaine aux rumeurs éternelles; Là-bas, j'entends gronder le torrent orageux; Plus loin, c'est la montagne aux crêtes fr.aternelles Dans le saphir de l'air dressant leurs fronts neigeux.
L'aube se lève, un air transparent nous inonde; Pour aimer et bénir tout semble s'éveiller. Sous un ciel aussi pur qu'il est doux d'être au monde ! Chantons, ô bengali! chantons pour oublier!
C'était l'heure où jadis mon enfance inspirée, Comme la blonde abeille, heureuse de trouver Dans l'air plein de soleil la liberté dorée. Courait pour voir le jour sur les mers se lever.
Sur les flots miroitants la lumière ruisselle; L'éther s'ouvre et blanchit sous l'astre radieux. Du pêcheur matinal la berçante nacelle Passe, et rapide au loin se perd au bord des cieux.
Dans l'infini des airs le pic fier du Salaze, Placide et beau, sourit à l'Océan lointain Et, trempé des clartés dont l'Orient s'embrase, Couvre son noir granit des roses du matin.
La Dumas, qui descend de ses gorges profondes, Semble bercer un ciel en son lit vaste et pur, Et, roulant vers la mer la beauté de ses ondes. Sous ses nappes d'argent montre ses rocs d'azur.
Les forêts d'orangers couverts d'étoiles blanches. Les bibaciers baignés de lumière et d'odeurs. Aux souffles du matin font pleuvoir de leurs branches Avec les fruits ambrés les neiges de leurs fleursi
Dans les bananiers verts aux palmes satinées Les feux brisés du jour sèment leurs diamants. Des herbes, des gazons, des hautes graminées S'exhalent des senteurs et des gazouillements.
Sur les blancs nénuphars, coupes larges et lisses, Des larmes de cristal brillent confusément; Et l'abeille vient boire au fond de leurs calices Le miel, trésor tombé la nuit du firmament.
L'oiseau chante enivré sous la lumière chaude; Des flots d'atomes d'or nagent dans l'air lacté; Les mouches de rubis, de pourpre et d'émeraude Flottent, vibrant d'amour dans la blonde clarté.
O vie universelle 1 ô nature parlante ! Des brises et des eaux ô murmure chanteur! On sent respirer l'arbre, on sent vivre la plante; Tout aime, tout bénit le soleil créateur.
Splendeurs du ciel natal, téveil, heures de flamme, Heures où l'aube en moi faisait fleurir les vers, Où l'inspiration se levait sur tnon àme Comme l'astre émergeant du sein profond des mers ;
Paysages puissants de mes vertes années, Mer vaste où je voyais la lumière ondoyer, Beaux lieux! qui me rendra vos blanches matinées? Chantons, doux bengali! chantons pour oublier!