VIE DE MALHERBE
L'auteur de cette biographie se trouvait à Caen au mois de septembre 1833 : il n'oublia pas de visiter la maison de Malherbe. « Cette maison est un de nos tré- » sors, lui dit un amateur du pays ; mais au premier jour » nous la verrons démolie : elle gène Falignement de >-• la rue. »
Un peu plus de deux ans auparavant, au mois de février 1831, Tauteur passait devant Saint-Germainl'Auxerrois : la veille, une émeute populaire avait dévasté celte éghse, qui jusqu'à ces derniers temps a conservé l'aspect délaissé des monuments qui tombent, sans que le siècle prenne souci de les relever. Dans cette église reposent depuis deux cents ans les cendres de Malherbe.
L'église est sortie de ses ruines, la petite maison de Malherbe est encore debout ; mais la tombe et le berceau du poète peuvent s'efiacer de la terre , son livre ne périra pas.
François Malherbe naquit a Caen, vers I006, d'une famille noble, mais pauvre. Son père remplissait alors le simple office d'assesseur. 11 se consolait de l'état où sa maison était tombée depuis deux siècles , en allant visiter dans une salle de l'abbaye de Saint-Étienne les armes des Malherbe Saint-Aignan, cjui suivirent le duc (Tuillaume a la conquête. H faut voir de quel air leur
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(lesceiuiiinl icnvoyait ses t'iiiuMiiis ;i ces lilics do sa noblesse : (' Si mes parties s'en veulent éclairer, érrivail-il » au roi Louis XIII , (lu'elles aillent sur le lieu : jcui- » propre vue leur apprendra ce (|ui en est. » Son père, rpii lui réservait la sinvivanee de sa charge, > le fil étudier dabord à l'université de Caen ; puis il l'envoya à IleidfMber;: et à Bàle, où il suivit les leçons (\v> plus habiles professeurs. Du reste , aucun souvenir de cette épo(pie dans le peu que les contemporains nous apprennent de la jeunesse de .Malherbe. On ne doit pas s'émerveiller da\anta^'e (jue ses (l'uvres n'aient pas gardé trace de cette éducation lointaine. Son génie tout français devait sympathiser médiocrement avec les nonchalantes habitudes de la rêverie allemande. In.-^ensible d'ailleurs à cette magnifique nature du Hhin, (jui laisse à toutes les âmes une sorte de mal du pays , Malherbe quitta sans peine la charmante cité d'Ileidelberg. Nous ne voyons pas non plus qu'il ait reçu des riches aspects de sa patrie normande une impression bien vive. Seulement, vers 1604 (il avait alors plus de quarante ans), la mort d'un ami, et, à ce qu'il semble, d'un compatriote, lui rappela, sous le ciel de Provence, les rives de l'Orne que, si jeune, il avait quittées; et on retrouve dans des vers qu'il écrivait alors quelque chose qui ressemble au regret de la terre natale :
L'Orne, comme aiiliifois, nous revfrroil oncorr, llavis (le c<s pi-iiseis ijuc le Nuipuire ignore, tgarer a Tecarl nos pas el no> discours, IH, couchés sur \f~ (leurs comme ctoilis seuiies, liendre en si doux ébais les heures consumées, Que les soleils nous seroient courts.
Il revint à Caen. Un coup imprévu l'y attendait : son yjère avait quitté la religion catholique, on ne sait pour quelle raison. C'était peut-être une de ces âmes honnêtes, mais faibles, que le spectacle de la Saint-Barthélémy jeta brusquement dans le parti huguenot. Quel que fut le motif de ce changement, le jeune François le vit avec douleur, sans doute, il faut bien le dire, parce
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qu'il y voyait une atteinte à la foi jurée. Il continua quelque temps encore à suivre les écoles publiques . mais répée au côté, et comme prêt à se joindre à l'armée catholique, pour laver de son propre sang ce qu'il regardait comme une lâche à son nom.
Il atteignit ainsi sa vingtième année. C'est vers cette époque sans doute qu"il faut placer certaines études classiques par lesquelles Malherbe préluda à la poésie. Il avait dès lors pour Sénèque ce goût vif qui ne l'a jamais abandonné, et son premier recaeil, aujourd'hui peu connu, eut pour litre : Le Bouquet des fleurs de Se-' NÈQUE. Le poète, dans chaque morceau, emprunte au philosophe latin une pensée qu'il développe à son gré : c'est là même l'originalité de ce recueil, publié en 1590 : le texte est de pure morale païenne , le commentaire est tout chrétien. On y sent l'indécision et l'inexpérience de la jeunesse : mais c'est la jeunesse de Malherbe. On y rencontre encore quelque trace de ce faux goût qu'il combattit depuis avec tant d'autorité ; mais il y a là déjà une fermeté d'accent qui dut bien étonner les compatriotes de Vauquelin de La Fresnaye.
Ce fut aussi vers ce même temps que Malherbe quitta la Normandie.
La Provence était alors gouvernée par un fils que Henri II avait eu d'une fille d'honneur de l'infortunée Marie Stuart, lequel était grand-prieur de France avec le titre de duc d'Angouléme. Malherbe alla le rejoindre, pour ne le quitter plus. Ce fut auprès de lui et sur lui qu'il commença son apprentissage de critique réformateur; car le grand-prieur se mêlait de faire des vers. Si les vers étaient mauvais, Malherbe n'était pas courtisan. Aussi le grand-prieur n'osait-il directement lui demander son avis. Un jour, content d'un sonnet qu'il avait fait , il s'en vint trouver Duperrier et lui dit : « Montrez ce sonnet à Malherbe , et le donnez pour » vôtre. » Malherbe entra, qui lut le sonnet. « Bah ! dit- » il , c'est tout comme si c'était monseigneur le arand-
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» prieur (jiii roùtliiit. " Il (loDiiiiit Udhlcriictit pont liiisoii ;i lii sévérilô de ses jui^cmcDls (juil no coiivciiail pus ii im |)rinco do fairo un ouvra.Lîo médiocre.
La promioro passion qui inspira dos vors à Mallierbo oui pour objol uno jeune et belle Provençale «pie le |)oo(e a (pielque pari a|)pelée Nérée, nna^raninie sous lequel il est aisé de retrouver ce nom de Renée, si commun en Provence. Il Taima vainement; et,(juoiqu"il ne fût pas homme, c'est lui qui parle, à courtiser longtemps qui ne le payait de retour, il soupira jiendant quatri' années. Lorsqu'il se sentit enfin la force de rom- 'pre sa chaîne, il jeta pour adieu à la femme qu'il avait aimée quelques stances assez fières, mais dont le dépit éloquent décèle encore la passion.
. . . Vos jeoiirs bfaulcs nclrironl comii.e Ihirbi- Que ron a Irop fouléi-, et qui lU' fleiiril plus.
Si Je pisse in ce temps dedans \olre pro\ inc, Vous voyaiii snns liuaulcs, et moi n-nipli d'honneur, <".ir peiil-étrc qualors les bienfaits d'un grand prince Mariroiil ma fortune o\ecque le bonheur :
Avant un souNcnir de ma peine Dlèie,
Mais n'ayant point à rheure autant que jai d'ennuis.
Je dirai : .\ulrefuis cette femme fut belle,
El je fus autrefois plus sol que je ne suis
Mais quelque dédaigneuse fierté que respirent ces vers, dix-huit ans après, c'est-à-dire en 1604, Malherbe trouvait encore dans le souvenir de Nérée tpiolque chose des inspirations de sa jeunesse.
La protection du grand-prieur le rendit plus heureux auprès d'un président du parlement d'Aix, Coriolis. dont il épousa la lille, déjà veuve d'un conseiller. Rien dans les mémoires conlemj)orains . rien dans les œuvres de Malherbe, sur cette épo(|ue de sa vie. Malherbe est de tous les poètes le moins intime , le moins fécond en épanchements personnels. Il aima tendrement les siens, mais de cette affection austère, qui supprime comme indignes de l'homme les signes extérieurs des sentiments les plus légitimes. Pendant uno maladie do sa femme.
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il promit a Dieu, s'il la lui conservait, d'aller à pied et la tète nue l'en remercier à la Sainte- Baume. On sait comment il ressentit la mort cruelle de son fils, et s'il a mis tant de pathétique dans les stances à Duperrier, c'est que, en les écrivant, il croyait sans doute pleurer encore sa jeune fille, morte de la peste entre ses bras.
Au mois de juin 1386, un événement tragique lui enleva son protecteur. Un gentilhomme italien ;, d'autres disent marseillais , nommé Philippe Altoviti , capitaine de galère, avait écrit en cour contre le fils de Henri II. Ce dernier le sut, et s'en plaignit violemment. L'Italien nia le fait. Le prince irrité tira son épée et l'en frappa. Altoviti tomba sur ses deux genoux, et mourut aux pieds du grand-prieur, mais non sans lui porter au ventre un coup de dague dont il mourut lui-même , sept heures après. Un fils illégitime de Charles IX hérita de tous les biens et de tous les honneurs du bâtard de Henri IL C'était alors, à ce qu'il semble, le sort de la Provence.
Cependant Malherbe s'était fait une famille de celle de sa femme ; on peut le croire du moins en le voyant rester en Provence , au lieu de revenir en Normandie. Il suivit quelque temps le parti des armes , et Racan nous a conservé quelques traits de sa vie militaire.
Pendant la Ligue , un jour qu'il se trouvait à la tête d'un corps de troupes avec un nommé Larroque, poète comme lui , et plus tard attaché au service de la reine Marguerite, ils poussèrent si vertement Sully, qu'ils le firent reculer lui et les siens l'espace de deux ou trois lieues. Malherbe aimait à raconter que Sully ne le lui avait jamais pardonné. Mais il s'en consolait sans doute en songeant que deux poètes avaient mené le hautain ministre de manière à lui ôter à jamais le droit de parler du bouclier d'Horace.
Quelque temps après, la peste sétant déclarée à Martigues, les Espagnols bloquèrent la ville par mer. et les Provençaux envoyèrent deux cents des leurs pour la tenir fermée du côté de la terre. Malherbe, choisi pour
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mener (•clic tr(ni|R' cunlit' lu |H'sk' , lu.' st' letini \k\qu'il n'cùl vii le (loiiiicr vivjint arborer le (lr;i(i('jiii noir sur les niurailh-s.
(Celait là une merveilleuse école pour Mallierbe . cl on ne peut douter que laspecl de ces calamilés. pres- (|ue toujours ins?parables des guerres civiles, n'ait contribué à lui enseigner ce langage inexorable (jui, dans les rudes conseils donnés plus tard à Louis XIII, a pu passer quelquefois pour du fanatisme religieux.
Ce serait étrangement se méprendre que de regarder •Mallieibe comme un fanatique. Le spectacle des guerres (le religion le ramène, il est vrai, par moments au souvenir de la croisade, et son imagination parfois se préoccupe de l'Orient. Mais c'était là pensée de gentilhomme qui ne veut |)as oïdjlicr que ses aïeux ont \u la Terre-Sainle ; pensée de poêle qui cherche dans les gr-andeurs du passé de brillantes analogies qui couvrent les tristesses (Ju présent. Ce nétail nullement ferveur de catholique et renaissante furie de vieux ligueur. Loin de là, Mallierbe semble n'avoir rapporté des expériences de sa jeunesse qu'une sorte d'indifférence religieuse. (Vest le malheur des guerres de religion de laisser le doute et l'indifférence après elles. 11 en fui ainsi pour -Malheibe; nous citerons en témoignage quelques anecdotes de sa vie.
Lorsqu'en 1614 s'ouvrirent à Paris ces états-généraux qui, tout impuissants quils furent, essayèrent à plusieurs reprises de poser les prémisses de ceux de 1789, les évèques ayant menacé de mettre la France en interdit , comme M. de Bellegarde faisait mine de trembler : « Eh bienl lui dit Malherbe, tant mieux pour » vous ! (juand vous serez noir comme les excommuniés, ') vous naurez plus besoin de vous peindre la barbe et » les cheveux. »
Lu jour, de compagnie avec Hacan, il était allé voir aux Chartreux un certain perc Chazerey. On \oulut . a\aiil de les inlrodiiire. (|iic chacun d'eux dit im l*iih'i\
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et, cela fait, le père vint leur dire lui-même qu'il ne pouvait les entretenir. « Eli! rendez donc au moins le ') Pater! <> s'écria Malherbe.
Certain jour il prit envie à un huguenot de le convertir. Malherbe le laissa discourir tout à son aise , et (juand notre homme se l'ut bien échauffé : « Dites-moi. ') lui répliqua-t-il froidement, boit-on de meilleur vin à La « Rochelle , et mange-t-on de meilleur blé qu'à Paris? »
C'estque, impatient des agitations auxquelles la France était en proie, Malherbe s'était de bonne heure réfugié dans ridée du pouvoir, pensant y trouver quelque repos. Aussi lui arrivait-il souvent de dire qu'un bon sujet ne doit avoir de religion que celle de son prince, ajoutant d'ailleurs qu'il ne fallait point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passager.
Ces deux mots donnent à la fois la mesure de sa conviction religieuse et le secret de sa conduite politique. Cependant il accomplissait avec régularité ses devoirs de chrétien, ne pensant pas, disait-il, que Dieu fit un paradis tout exprès pour lui. et voulant aller où les autres allaient.
Le recueil de Malherbe ne nous offre qu'un petit nombre de pièces qui datent de son séjour en Provence. Il ne faut cependant pas compter parmi ses coups d'essai le poème des Larmes de saint Pierre, quoiqu'il remonte jusqu'à l'année 1587. Il y a dans cette imitation d'un fort mauvais original une vigueur de versihcation, une franchise d'allure qui accusent un talent long-temps exercé : vous y trouvez aussi de ces vers dont la grâce mélancolique trahit Lame blessée du père sous les patientes études de l'écrivain :
Ce furent di' beaux li-^ (|ui....
Devant que d'un hiver la tempête et I orage A leur teint délicat pussent f.iire dommage. S'en allèrent fleurir .lu printemps éternel.
Kn 1599, un ami de Malherbe, François Duperrier, perdit sa tille unique; la mort de cette jeune fille mit en