‹ Poèsies. Avec un commentaire inéditChapitre 2 sur 162 · VI :i VIK 1)1. M A Ml Kl', H i · texte numérisé non relu

VI :i VIK 1)1. M A Ml Kl', H i

émoi les poètes de la Provence. De tous les chants qu'elle in>pira, un seul nous est venu, ces admirables stances (le Mniiierbe. Voici plus de deux siècles que les étrangers vont visiter à Aix la maison, encore debout, où Marguerite I)i][)errier ne vécut (|ue l'cftpace cVun matin, ce que vivent les roses!

L'année suivante, 1G00, Mai le de Médic.is vint régner en France. Duperrierse souvint alors de celui qui avait fait ses larmes immortelles; il présenta son ami à la jeune reine, et celui-ci célébra la bienvenue de Marie par de magnifiiiues strophes, desquelles date, il faut le dire, le véritable avènement de notre poésie lyrique. Toute la France du midi .s'émut en écoutant cette langue déjà plus française qu'elle-même.

Le nom de Malherbe était grand de ce côté , mais il était encore inconnu à la France du nord : elle vint d'ellemême au-devant de sa renommée. Dans un voyage que Henri IV fit à Lyon , il demanda au cardinal Duperron s'il ne faisait plus de vers. Le cardinal répondit qu'il ne fallait point que personne s'en mélàt après un certain gentilhomme de Normandie, habitué en Provence.

Ce gentilhomme, c'était Malherbe.

Comment Henri IV ignorait-il encore le nom de celui qui, dès lo96, lui avait adressé, sur la prise de Marseille, une ode animée certes d'une tout autre inspiration que les vers chantés à Paris? Peut-être à cette époque la rancune de Sully empècha-t-ellc le nom du poète (l'arriver aux oreilles de Henri IV. Malherbe d'ailleurs ne venait que rarement à Paris , et seulement lorsque ses affaires l'y appelaient. Ces affaires, c'était un procès qu'il eut avec son frère, et qui dura toute sa vie. Comme on le lui reprochait un jour : « Et avec qui voulez-\ous )> que je plaide? » répondit-il ; « avec les Turcs et les » Moscovites'' Je n'ai rien à partager avec eux. « Molière, qui prenait son bien partout , a pourtant oublié ce mot-là.

Cette fois Henri IV retint 1(> nom de Malherbe. Il en

VIE DE MALHERBE ix

parla à Désivetaux, qui, à plusieurs reprises, oH'ril de le faire venir; mais Henri IV sentait que c'était une pension à donner, et il avait peur de Sully. Il s'inquiétait bien un peu de laisser si loin de lui une des renommées de son règne. Le roi gascon aimait la gloire, et il savait bien que les belles actions deviennent plus belles en passant par la bouche des poètes. Pour alléger les impôts, il avait Sully qui mettait Tordre en ses finances ; Sully suffisait au roi , mais au héros il fallait aussi le poète ; et puis, hélas 1 faut-il le dire? Henri, qui n'était plus jeune, se serait volontiers accommodé d'un courtisan qui, ayant des vers prêts en toute rencontre, tout haut servirait sa gloire, tout bas ses amours.

En 1 605, Malherbe vint à Paris. Désivetaux le dit au roi, qui le voulut voir ; l'entrevue fut favorable à l'un et à l'autre. Il y avait de l'Henri IV dans Malherbe. Lui aussi il venait, après des guerres civiles littéraires, pacifier les mtelligences ; il venait annoncer Corneille , comme Henri IV Louis XIV. Ces deux hommes eurent l'air de se comprendre au premier coup d'œil ; et , comme les qualités étaient communes entre le roi et le poète, l'égalité bannit l'étiquette, la royauté gasconne devina la royauté normande.

Le roi de France allait partir pour le Limousin , où quelque chose remuait. Ce voyage fut le premier sujet qu'il offrit à la verve de Malherbe. Celui-ci s'en acquitta si bien que le roi le retint à son service ; mais craignant encore Sully, il chargea de sa reconnaissance son écuyer, le duc de Bellegarde : celui-ci fit bonne mine au protégé du roi, le prit chez lui, lui entretint un domestique et un cheval, et lui donna 1,000 fr. d'appointements. Malherbe prit le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre ; ce ne fut qu'à la mort de Henri IV, qu'ayant reçu de la reine une pension de cinq cents écus, il cessa d'être à la charge du duc de Bellegarde. Ce fut aussi, je crois, tout ce que lui valut la faveur des grands; car il se plaignait souvent de n'être pas riche.

\ vu: l)i: MALHtKlîK

et l)(''si\('(iiii.\ a\;iil (•(Mittiiiic de dire (juil dcinandjiit rauiiiùru\ lo^-^onnclà la main. Si le mol était |)i(jijaiit , le reproehe n'était pas juste. « Si je n'ay autre avan- » lage, écrit Malherbe à Raeaii. pour le moins ay-je ce- >> luy de n'être point venu à la cour demander si l'on » avoit affaire de moi. » — Il avait écrit plus haut : « J'ai le courage d'un philosophe pour les choses su- » perdues; pour les nécessaires, je n'ay autre sentiment » que d'un crocheteur. Il est aisé de se passer de confi- » tures; mais de pain , il en faut avoir ou mourir. «

Henri ÏV fit son entrée à Paris en lo9i. Malherbe en 100.').

Henri IV avait mis la paix dans la société, il restait à l'établir dans les mots : ce fut l'œuvre de Malherbe. Ses amis se divertirent à le surnommer le tyran des mots et des syllabes; il en fut plutôt le législateur. Comme poète , sa place est belle encore ; conime organisateur de la langue, elle est plus haute. ,

.-\u bon sens pratique du génie gaulois Henri IV était venu mêler la vivacité gasconne, et de ce mélange était né, après l'apaisement de la guerre civile, ce qu'aujourdhiii nous appelons l'esprit français. Malherbe essaya de le naturaliser dans les livre.-.

Lorsqu'il vint se fixer à Paris, le désordre était grand au pays de poésie. L'école de Ronsard, avec la généreuse imprévoyance de l'innovation, avait jeté dans la langue littéraire une foule d'expressions grecques et latines, de tours nouveaux, d'allures inaccoutumées. Régnier, libre écolier de cette réforme j)oétique, avait bien senti le besoin , pour rester français, de retremper son génie satirique aux sources limpides du gaulois de Marot; mais le genre dans lequel il s'exerçait ne tenait pas en poésie un rang assez haut j)our avoir sur le mouvement des esprits une vaste iniluence. Régnier serait demeuré une merveilleuse exception dans l'histoire de notre littérature, et l'école -le Ronsard, pro-

ME DE MALHERBE \i

lon,^eant son règne, eût ajourné long-temps eneure lavéneinent de la véritable langue de France.

Malherbe vint donc fort à propos pour discipliner à la française cette armée de mots de tout âge et de toute contrée. Par un heureux hasard qui rendit sa réforme décisive, il porta cette hmpidité de la pensée et cette propriété de l'expression dans le genre le plus élevé, dans celui où le poète . échappant par le droit de l'inspiration aux conditions de l'idiome vulgaire, a plus de facilité à corrompre une langue qui vient de naître. Il se rencontra un poète lyrique assez maître de son enthousiasme pour rompre brusquement avec toute forme qui lui parût hostile au génie de notre langue. C'est plaisir de le voir faire : il met en pièces la grande phrase latine où s'émoussait la vivacité de l'esprit français; il revise, il exclut, il admet. N'ayez crainte; le génie des écrivains originaux saura bien où retrouver les bons épis que le souffle de Malherbe disperse pélemèle avec la paille stérile Molière et La Fontaine ne seront pas en peine de savoir où reprendre le mot na'if et le tour gaulois. Samt-Simon ne perdra pas beaucoup de temps à chercher le secret perdu de cette admirable phrase qui embrasse si largement et revêt, pour ainsi dire, avec tant de richesse et d'ampleur tous les membres de la pensée. Ce qu'il fallait à l'époque de Malherbe, ce n'était pas une langue pour les hommes de génie, qui ne sont jamais embarrassés pour se créer la leur; ce qu'il fallait, c'était une langue pour tous, une langue pour la France : et si Malherbe a voulu la faire claire, limpide et concise, convenons qu'il y a merveilleusement réussi. Cette langue une fois faite, il Tapphqua à la poésie, mais à la façon de ces dialecticiens habiles qui, peu soucieux de la vérité en elle-même, n'abordent la métaphysique que pour essayer leur méthode. Quand Malherbe s'avise d'être poète, béni soit Dieu! Mais sa grande affaire , c'est la langue ; il y mit tout son génie. C'était faire le titre de grammairien presque

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iiiissi Ix'îiii (juc (('liii (le poclc; car c Cliiil londcr en l'jin»|M' la niyaiilt' <l(' la laniziic Iraiiraisc.

Maliiorlx' se dévoua donc à rctU* œuvre de rrlonnc avec la même ferveur d'entiiou^iiasme qu'un autre eût fait à la poésie. Un autre idéalise ses passions ou met son àiiie aux prises avec elles; \\n autre cherciie dans liïispiration un refui^'e contre les désolantes réalités de la vie : Malherbe, i^ranuiiairien indéf)endant et chevaleresque, faisait métier de poésie. Henri IV n'eût rien obtenu de lui contre le droit du langage ; mais des vers |»our ses amours, Malherbe ne lui en refusa jamais, il pouvait tout à son aise, pour me servir de la spirituelle expression dune femme, envoyer ses pensées au rimeur : elles prenaient entre les mams de Malherbe une grâce vraiment royale. C'est pitié de voir un poète prêter ainsi la poésie aux passions de son maître ; c'était bien assez déjà que le fol amour de Henri IV pour la princesse deCondéfùt une tache à la mémoire du bon roi, sans que pareil souvenir vînt souiller aussi le nom de Malherbe. On voit par là quelle idée peu élevée il se faisait de la poésie. Elle lui semblait bonne tout au plus pour le plaisir des oreilles, et pour lui un poète nétait pas plus utile à rÉtat qu'un joueur de quilles.

Henri IV avait fait de la cour de France une cour gasconne ; Malherbe , le mot est de lui , essaya de la dégascoimer.

Ses façonsquelque peu hautaines et sentant leur homme de bonne maison , le mépris superbe ([uil avait ap- ])orté de Provence pour les disciples de Ronsard, et qu'il manifestait en toute occasion, lui attirèrent peu à peu la haine de l'école. On se demandait quel était ce nouveau venu qui s'en venait ainsi censurer les plus hautes renommées , et insensiblement il se formait une sorte de ligue contre ce huguenot de la poésie. Régnier luimême, (jue l'élévation de son génie avait fait d'abord lami de Malherbe, passa dans le cam|> de ses eniH'mi>. el voici à quelle occasion :

VIE DE MALHERliK. xiii

Hegnier. neveu de Desportes, un de ces poètes continiiont Ronsard avec une décence et une retenue qui laissaient trop souvent regretter la fougue et la hardiesse du maître, mena certain jour le lyrique dîner 3\ec lui chez son oncle. On était à table, et le potage ttait servi. L abbé se le\ a et ofïrit galamment à Malherbe d aller lui chercher dans sa chambre un exemplaire de ses Psaumes. « Laissez, dit Malherbe, je les connais, >) et j'aime mieux votre potage. » — Desportes reprit sa place sans mot dire. Le repas s'acheva en silence; on se sépara froidement, et Régnier s'en alla faire la belle satire qui commence par ce vers :

llapin, le favori d'Apollon et des Muscs, etc.

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