‹ Poésies. Avec une noticeChapitre 54 sur 121 · LES PLAISIRS DU POETE · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS DU POETE

Le poète a parlé : tous les temps, tous les lieux, Évoqués à la fois , s'assemblent sous ses yeux. Il houoreou flétrit, accuse ou divinise; A sa voix , la vertu triomphe et s'éternise ; Au tribunal du monde il cite les pervers, 11 condamne leur nom à vivre dans ses vers : La vertueuse horreur de sa muse iiritée Poursuit jusqu'aux enfers leur ombre épouvanlcc ; Et son vers indigné, tonnant pour les punir, Frappe d'un long effroi les tyrans à venir.

Il est de ces instants où sa tète lassée

Supporte avec effort le poids delà pensée;

A lui-même importun dans sa vague langueur,

Il semble avoii perdu sa féconde vigueur.

Sa veine est desséchée , et sa voix est muette.

C'est en vain qu'en lui-même il cherche le poète.

Il succombe, accablé de travaux assidus;

Mais il retrouve aux champs les dons qu'il a perdus :

Tout l'inspire et l'émeut dans toute la nature.

L'Aquilon qui rugit, le ruisseau qui murmure,

La chanson du matin et la cloche du soir.

Et l'ombrage où le pâtre à midi vient s'asseoir,

Et tous ces vieux récits, charme de la veillée,

Agitent tour à tour son âme émerveillée.

11 semble que pour lui l'art magique des vers

Peuple d'illusions un nouvel univers :

Cet oiseau dont la voix gémit désespérée ,

C'est Philomèle encorqui se plaint de Térée;

Dans les balancements du lugubre cyprès,

Du triste Cyparisse il entend les regrets ,

Le fruit de ce mûrier rappelle à sa mémoire

Pe Pyrame et Thisbé la douloureuse histoire;

Dans l'air mille couleurs frappent ses yeux surpris :

Ce n'est plus l'arc-en-ciel, c'est Técharpe d'Iris;

Et lorsque des bienfaits de l'humide rosée

Au retour du matin la terre est arrosée,

Il croit que de Tithon la jeune épouse en pleurs

Rajeunit la nature et fait naître les fleurs.

Pour lui point de revers : tranquille, inébranlable,

Il doit ses plus beaux chants au malheur qui l'accable.

S'il chante la lumière éclipsée à ses yeux ,

Milton jouit encor de la clarté des cieux.

Sans espoir de retour, au fond de la Scythie,

Traînant de ses destins la chaîne appesantie,

Ovide gémissait loin de Rome exilé;

Mais il touche sa lyre, et renaît consolé.

Art sublime ! à tes lois tu soumets la mort même. A l'insensible tombe arrachant ce qu'il aime , Young , enseveli dans son chagrin profond , Interroçe la Mort , et la Mort lui répond.

Que ne peut le génie! Il subjugue, il enchaîne Tout un peuple attentif et respirant à peine. Mais d'un exemple auguste animons nos récits.

Sophocle eut des enfants dont les cœurs endurcis, Empressés d'envahir sa tardive richesse , Comptaient les jours trop lents de sa longue vieillesse. Ils feignent que leur père, indigne de son art. N'agit, ne pense plus, ne vit plus qu'au hasard, Et que de sa raison, par les ans affaiblie. Le flambeau pâlissant s'éteint avec sa vie : Sophocle est accusé par ses enfants ingrats. Et Sophocle est conduit devant les magistrats. Calme, paimi les Ilots duii nombreux audiloire,

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lî s'avance, escorté do soixante ans .U' «lonv. On rinteiroge; alors, levant avec fierté Un front où luit déjà son immortalité : « Entre mes fils et moi que l'équité prononce; ,, Sages Athéniens , écoutez ma réponse. » Il dit, et fait entendre à ses juges surpris Le dernier, le plus beau de ses nobles écrits : Il lit Œdipe ! Il Ut, et sa froide vieillesse Se réchauffe un instant des feux de sa jeunesse. Ces longs cheveux blanchis , cette imposante voix, Ce front quun peuple ému couronna tant de fois, Portent dans tous les cœurs une terreur sacrée; Le juge est attendri , la foule est enivrée ; Ses fils même , ses fils tombent à ses genoux : Les pleurs ont prononcé, le grand homme est absous.

Tout s'émeut, tout s'enflamme aux accents du génie.

Sur les sauvages monts de la Calédonie ,

Sa harpe en main, le barde, aux vents mêlant sa voix,

Des guerriers de Morven présage les exploits.

Il ouvre l'avenir au brave qui succombe,

Et d'un hymne de gloire il réjouit sa tombe.

Les belles actions ont besoin des beaux vers. Alexandre, vainqueur, maître de l'univers, Dans les nobles transports d'une douleur amère , Se plaint aux dieux jaloux qui l'ont privé d'Homère; Et l'Homère thébain voit son toit respecté Comme un temple autrefois par les dieux habité.

Eh ! pourquoi s'étonner que du sublime Orphée La lyre ait attendri les rochers du Riphée ? L'art des vers a fait plus. Son charme souverain A même des tyrans fléchi les ccpurs d'airain.

J'en atteste Amurat. Sa sombre frénésie

De conquête en conquête a traversé l'Asie;

Vingt mille citoyens, dans les mursd^ îtJagdad,

Vont périr en un jour sous les yeux d'Amurat;

De la tombe déjà règuc l'affreux silence.

Aux genoux du vainqueur un inconnu s'élance :

C'est l'illustre Almozar, le Linus des Persans 1

Un trouble prophétique agite tous ses sens.

Le carnage s'arrête ; on écoute : il commence

Un chant majestueux de gloire et de clémence ,

Fait parler de Bagdad les malheureux débris...

Le farouche Ottoman, de sa pitié surpris,

Croit voir déjà son crime effacer sa victoire ,

Et le sang des vaincus rejaillir sur sa gloire.

Interdit, et frappé de cette auguste voix,

Amurat a pleuré , pour la première fois :

«Tu triomphes, dit-il, et Mahomet t'inspire. |^i

» Sur mon âme, ô Persan, quel est donc ton empire! *

1) Pour régner et combattre Amurat a vécu; ^

» J'ai vaincu l'univers, et ton art m'a vaincu. » 4

Il ordonne , et soudain dans la ville alarmée s'

Des pâles citoyens la grâce est proclamée; f

Tous les fers sont rompus, tous les pleurs essuyés.

Almozar voit tomber tout Bagdad à ses pieds ;

Le peuple transporté le bénit, et s'écrie;

n La lyre du poète a sauvé la patrie ! »

LHiNDÉPENDANCE DE L'ilOMME DE LETTRES, m

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