‹ Poésies. Avec une noticeChapitre 60 sur 121 · LA PESTE DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

LA PESTE DE MARSEILLE

Poème désigné pour l'un des prix décennaux.

Sous laziir d'un beau ciel, d'olives couronnée, Mai'seille s'élevail puissante et fortunée. Le Commerce, autour d'elle étendant ses liens, Couvrait de ses trésors les flots tyrrhéniens ; L'œil fixé sur les mers, il espérait encore. Ces vaisseaux enrichis des présents de l'auroie , Us approcheuL.. Craignez leur abord désastreux! Et la Peste et la Mort voyagent avec eux.

Déjà l'oiseau des mers loin de la rive impure Fuit en poussant des cris de lamentable augure ; Les tintements égaux de l'airain solennel Frappent au loin les airs de leur lugubre appel : Et le peuple est tranquille ! Au sein de ses murailles Il compte les trésors et non les funérailles ! Un seul homme aux périls de la sécurité Opposait de son art la vainc autorité* : 1 Malheureux! criait-il, par quel fatal délire Douter obstinément du mal qui vous déchire ? Que diriez-vous enfin , si, m'immolant pour vous,

*I.e chirurgien Guyon.

Je vous forçais de croire à rhorrciir de ses coups? » Il dit; et le scalpel, sous la main qui le guide, Interioge la Mort aux flancs d'un corps livide : La Mort répond. Déjà le monstre empoisonné Révèle sa présence au peuple consterné ; Et le noble martyr, qu'un piompt tourment dé>ore, Dit à ce peuple : » Eh bien! doulerez-vous encore?» Les yeux s'ouvrent alors : toute une ville en deuil Se réveille éperdue au bord de son cercueil. Avez-vous quelquefois, alors que les orages Annoncent aux vaisseaux l'approche des naufrages, Entendu ces bruits sourds par degrés redoublés, Ces confuses clameurs des matelots troublés? Du peuple dans l'effroi telle est la voix plaintive. Les trésors d'Orient sont épars sur la rive; Le noir cordage flotte à demi détendu; Et l'avide marchand, interdit, confondu, Regardant sa richesse avec indifférence, Borne ses longs calculs et sa longue espérance.

La pompeuse cité n'offre plus au regard Qu'un peuple de mourants à l'œil creux et hagard. Leur langue desséchée aux accents se refuse ; Leur esprit incertain , qu'un vain prestige abuse. Ne voit plus qu'à travers un voile ténébreux ; Et , jusqu'à la douleur, tout est songe pour eux. La douleur cependant provoque , aigrit sans cesse De leurs nerfs inquiets l'irritable faiblesse. Ceux-ci du coup fatal tombent frappés soudain, Ceux-là vont au cercueil par un plus long chemin : l.i'un sur le bord des eaux avec effort se traîne ; , l^'autre , égaré, tantôt mord la poudreuse arène, Tantôt ronge en huilant ses bras déllgurés Que le brûlant ulcère a piesque dévorés.

De citoyens armes une inflexible chaîne

Autour des murs s'étend, par devoir inhumaine.

Prêt à tonner, le bronze est tourné vers le port,

Et la Mort se présente à qui veut fuir la Mort.

La Consternation, immobile et glacée.

Reste, sans souvenir, sans plainte, sans pensée :

Le port désert, plongé dans un calme effrayant,

N'entend plus ni les cris, ni le marteau bruyant;

Les temples sont fermés : dans ces douleurs publiques,

Des saints sur les autels on voila les reliques;

Le cierge consacré cessa de s'allumer,

L'hymne de retentir, et l'encens de fumer.

Voilà donc ces remparts si fameux d'âge en âge.

Ce sol des troubadours , dont le ciel sans nuage

Semblait du ciel romain répéter les splendeurs!

Où sont , fille des mers , tes antiques grandeurs ?

Où sont ces nautoniers de qui la foule active

Appelait le regard de l'Europe attentive?

Emule de Sidon et rivale de Tyr!

Le dévorant oubli s'apprête à t'engloulir.

En vain, pour te fonder, la brillante lonie

Endurcit aux travaux sa molle colonie ;

En vain Rome et César peuplaient tes murs fameux :

Comme eux tu t'élevais, tu vas tomber comme eux;

Tu vas joindre au tombeau Babylone et Carthage.

Un jour, le voyageur égaré vers ta plage ,

Sur ton havre isolé jetant un œil surpris.

Demandera Marseille à ses muets débris.

Ainsi Jérusalem, à Dieu longtemps si chère.

Quand sur elle eut soufllé le vent de la colère,

Croulant sous le fardeau de ses calamités .

Tomba, dans un moment, du trône des cifiis; Et du prophète-roi rhéritière divine Emplit tout l'Orient du bruit de sa ruine.

Mais voilà que , du ciel sur la terre envoyé,

Apparaît tout à coup un ange de pitié :

C'est Belzunce. Les cris de Marseille plaintive

Ont averti de loin son oreille attentive;

Il accourt, on s'écrie : « Où portez-vous vos pas*?

Fuyez, fuyez la mort! — Non, je ne fuirai pas.

Qu'une indigne frayeur lâchement me retienne!

Non ; ce peuple est mon peuple , et sa vie est la mienne:

Ma place est là, j'y cours; auprès de son troupeau

Le pasteur attendra l'homicide tléau. «

Ses ordres à l'instant rouvrent le sanctuaire ;

Le peuple avec ferveur l'escorte vers la chaire,

Et s'arrête, saisi d'un saint frémissement.

Belzunce devant Dieu se recueille un moment ;

Et, les yeux attachés sur la croix symbolique,

Fait entendre en ces mots sa voix évangélique :

« Aux clous de cette croix l'IIommc-Dieu vint s'offrir.

Que son exemple au moins nous enseigne à souffrir!

Adorez avec moi la volonté céleste ;

Humbles de cœur, prions : le ciel fera le reste. »

Il dit; vers le Très-Haut la prière a volé;

Le malheureux qui prie est déjà consolé.

Cependant le prélat, dans ce désordre extrême.

Où l'effroi du péril double le péril même ,

Au-devant du trépas marche sans s'émouvoir,

Et rend autour de lui la vie avec l'espoir.

Il ouvre à la douleur un asile propice;

Son auguste palais se change en humble hospice.

BELZU?«iCE. 123

Les lits nombreux du pauvre, alijjués Uislonicnt, Désormais de ces lieux sont l'unique ornement; Et tout l'or qu'enfermait l'opulente demeure Partout s'offre aux besoins du malade qui pleure*. Saint prélat! Dieu te garde un bien plus précieux : Ta noble pauvreté doit t'enrichir aux cieux.

Trois sages, qu'a nourris l'Epidaure nouvelle**, A son zèle pieux joignent leur docte zèle : Avec eux il pénètre au fond des noirs réduits Où veille la douleur dans la longueur des nuits, Et présente au mourant qu'un feu secret consume Du breuvage ordonné la propice amertume. De l'homme qui s'éteint il recueille les vœux, Les derniers repentirs et les derniers aveux ; 11 lui rappelle, à l'heure oii l'espoir l'abandonne, Que le Dieu d'Israël est le Dieu qui pardonne; Et, fidèle soutien, guide ses faibles pas Vers ce jour immortel qui commence au trépas.

Des terrestres liens lorsque ses mains saci'ées S'empressaient d'affiancbir les âmes épurées, A de tristes devoirs sacrifiant leurs jours , Des hommes généreux dérobaient aux vautours De tant d'infortunés la dépouille mortelle. Intrépide Mouslier! infatigable Estelle*** !

"Ce n'est point là le seul trait do desinlcresscment qui honore r^me de IL de Bclziince. En 1723, le roi l'ayant nommé à l'évêelié de Ljon, diiclu'paiiie, il refusa ccUc faveur, et ne voulut point abandonner un diocèse que le souvenir de ses dangers et de ses sacrifices semblait lui rendre plus cher encore.

** Les trois médecins de Montpellier.

"* Échevins de MarsciUi..

Rose* , toi qu'on a vu tenir du même bras

La bêche funéraire et le fer des combats!

Et toi qui, signalant ton zèle magnanime,

Pour servir le niallieur brisas les fers du crime**!

Vous tous, dignes appuis d'un prélat révéré,

Que votre nom du sien ne soit point séparé!

Mais, malgré leurs efforts, l'ardente maladie Redouble les progrès de son vaste incendie. Prêtre saint! de tes doigts glacés d'un froid mortel Tombe la pure hostie aux marches de l'autel. Elève d'Hippocrate ! au lit de la souffrance Tu n'iras plus porter la dernière espérance ; L'hydre affreuse te lance un farouche regard , Et se venge sur toi dos bienfaits de ton art. Ici, l'œil attaché sur les plaines profondes, Expirent ces nochers, vieux habitants des ondes; Là meurent ces guerriers qui, perdant leur trépas, Sont renversés sans gloire et vaincus sans cond)als. Au chevet d'un ami l'ami s'assied et pleure; L'égoïste au cœur dur s'enferme en sa demeure; Là, privé de soutiens, il meurt triste, isolé : Il ne consola point, et n'est point consolé. Au corps glacé d'un fils la mère en son délire S'attache, et doit Ja mort au venin qu'elle aspire Le vieillard oublié, sur sa couche étendu, Appelle, appelle encore, et n'est point entendu ! Le frère évite un frère : en leur effroi barbare , Loin de les réunir, le malheur les sépare. Plus de pitié ! chacun ne connaît plus que soi : Vivre est l'unique bien, vivre est l'unique loi.

• I.c clievalic-i' Rose.

** Le cliel d'csrailie Langeron,gouvornour des galcricns.

Le fils, sans redouter la célesle colère,

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