‹ Poésies. Avec une noticeChapitre 63 sur 121 · CHANT DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIÈME

La nuit s'avance , et Morgane ravie

Dans la vapeur a reconnu Pavie :

Le char docile y descend à sa voix.

Devant ses pas déjà s'ouvre l'asile

Où d'un sommeil innocent et tranquille

Dormait encor l'héritière des rois.

Elle frémit de la trouver si belle :

« Songes d'amour, enivrez-la , » dit-elle.

Et le rameau doucement agile,

Avec lenteur ^'abaissant sur la couche

Où reposait la pudique beauté,

Yient effleurer et ses yeux et sa bouche.

En même temps , les sylphes mensongers

Ont caressé de leurs souffles légers

La vierge pure, et font jouer dans l'ombre

De leurs miroirs les facettes sans nombre :

Le roi des preux, sous mille aspects mouvants,

Paraît, s'enfuit, et reparaît encore;

Tantôt porté du couchant à l'aurore

Sur un coursier non moins prompt que les venls ;

Tantôt debout sur le char de la guerre,

Distribuant les trônes de la terre,

Dictant la paix à vingt peuples soumis;

Tantôt aux pieds de la beauté qu'il aime,

Avec son sceptre , avec son diadème ,

Posant un fer qui manque d'ennemis.

Mais sans retour le prestige s'envole;

Et l'on entend ce chaut délicieux

S'unir au bruit des luths harmonieux, De la cithare et des harpes d'ÉoIe :

L'ombre s'eufuil : la courrière du Jour Va de ses feux colorer le nuage :

Avec l'Aurore et les lis du bocage, Eveille-loi du doux réveil d'amour.

Aime et jouis ; le plaisir n'a qu'un jour ; Moins fugitive est la fleur prinlanière. Dans les bosquets de rose et de lumière, ■ Viens le mêler à nos danses d'amour.

Viens d'Obéron charmer le beau séjour:

Titania sur son trône t'appelle; Un char Irainé par la blanche gazelle Te conduira vers son île d'amour.

La voix s'exhale et meurt L'aube nouvelle

Vient d'Opbélie éclairer le séjour.

Elle s'éveille, et regarde autour d'elle, Et son regard semble étonné du jour.

Songes légers, peuple de Sylphirie, Déjà, bornant votre rapide essor, Vous reposiez au palais de féerie, Que du réveil elle doutait encor.

Elle se lève et marche à l'aventure :

En noirs anneaux flotte sa chevelure.

Et des soupirs s'échappent de son sein; Puis, retenant ses plaintes étouffées, Elle s'arrête,' et croit dans le lointain Ouïr les sons de la lyre des fées.

Le regard fixe et le sein palpitant.

Elle poursuit l'image qu'elle adore; • Elle la voit, et lui parle, et l'cMjlend; Et dans son cœur s'.iccroît à chaque inslani

CHARLEMAGNE A PAME. U3

L'affreux progrès du mal qui la dévore. Telle, aux rayons d'un soleil enflammé, Du bord des mers quand la jeune Africaine Croit découvrir la pirogue lointaine Qui lui rendra l'aspect du bien-aimé , Les flots en vain mouillent ses pieds d'ébène; La jeune amante , ainsi que le rocher, Reste immobile , et de l'image vaine Ses longs regards n'ont pu se détacher : La vague enfin la soulève et l'entraîne.

Mais des remparts de piques hérissés Au loin s'étend l'arsenal redoutable; Les traits sifflants, la flèche inévitable. Des rocs aigus les débris entassés Rordent les muis et les hrges fossés.

De la cité défense tutélaire.

Des toits d'airain couvrent ces vastes forts , Qui , s'élevant sur le mont circulaire , Du premier choc soutiendront les efforts. De surveillants une élite éprouvée, Debout, la nuit, aux clartés des fanaux, Se succédait sur la tour élevée , Et tout le jour, à travers les créneaux, De Charlemagne épiait l'arrivée.

Les derniers feux du troisième soleil De son approche éclairent l'appareil.

On voit marcher sous la même bannière Ce Richardet et ce jeune Guiscard, Qui de Renaud , leur invincible frère , Tous deux encor regrettent le départ; L'ardent Monglave et le fier Angibart, Si redoutés des hordes germaniques; El Tlu'oiliilplie , orateur et guerrier,

ElLaiKolot, dont les vieilles chroniques

Nous oui transmis les actes héroïques.

Ne cherchez plus le vaillant Olivier :

Au champ d'honneur, une lance ennemie

De ce héros borna Tilluslre vie ;

Et le cyprès ombrage son laurier.

Roland n'est plus , bien qu'il respire encore ;

D'un long amour le funeste poison

A désorn'jais égaré sa raison ;

Il suit au loin l'ingrate qu'il adore.

Quel est le brave, à l'orgueilleux cimier,

Qui près du roi s'avance le premier?

C'est Isanibart. Vaincu' par la tristesse ,

En soupirant il songe à son ami ,

Et sa douleur se rappelle sans cesse

L'adieu cruel dont son cœur a gémi.

Quand tout s'élance au signal de la guerre ,

Triste, et les yeux attachés à la terre,

Le seul Ogier se dérobe aux exploits :

« Quoi I disait-il, regardant son épée.

Je combattrais mes amis d'autrefois !

Ce fer sanglant... Dieu ! si ma main tromper.

Mais Ophélie!... ô tendresse, ô devoir.

Qui de vous deux aura la préférence?

La mériter, ou ne plus la revoir!

La mériter, c'est ma seule espérance. »

Et tout ci coup Ogier, se ranimant.

Semble sortir d'un long enchantement.

Oh! que d'instants perdus pour son courage! Que de hauts faits dérobés à son bras! Il en rougit et de honte et de rage.

Et tout son cœur appelle les combats.

CllARLEMAGNE A PAVIE. 1 î <

Tel cil sursaut s'éveille le nomade Qui, sans prévoir le matinal départ, D'un long sommeil s'endormit à l'érart : En haletant il poursuit la peuplade Qui disparaît, et que l'œil incertain Découvre à peine à l'horizon lointain.

Ou tel encor, si des meutes ardentes, A son réveil , l'impatient chasseur Entend déjà les clameurs discordantes Qui du hallier traversent l'épaisseur, En s'aceusant de sa molle indolence , Du lit oiseux aussitôt il s'élance; Son tube éclate aux rayons du soleil.

Hôtes tremblants de la forêt sauvage, Fuyez ses coups . fuyez : un prompt ravage Va réparer les lenteurs du réveil.

De ses guerriers à l'éclatante armure Le roi des preux s'avance environné.

Éblouissant de pourpre et de dorure, Un destrier à la haute encolure Paimi la foule on pompe est amené :

C'est Fulgurin. Son pied frappe la poudre; Son flanc jamais n'a senti l'aiguillon ; Fier de son maître, il vole, et de la foudre A la vitesse, et le choc , et le nom.

Charles revêt la pesante cuirasse , Et fait jaillir l'éclair du bouclier.

Il prend aux mains du fidèle écuyer Les rênes d'or, les ajuste avec grâce , Monte; et déjà le bouillant Fulgurin S'agite, écume, et tourmente le freia.

D'un œil ardent il dévore l'espace;

Les crins dressés et les naseaux mouvants, Il est semblable aux coursiers dont la race Naquit , dit-on , des cavales de Thrace Que fécondaient les caresses des vents.

Pour le combat cependant tout s'apprête.

Déjà , non loin du rempart assiégé ,

Le double camp dans la plaine est rangé.

Les fiers Lombards , Adalgise à leur tête,

Pour arrêter Tarniée aux larges flancs ,

Ont déployé leurs formidables rangs.

Ils gardent tous un farouche silence;

Et les Français, en agitant leur lance,

D'un chant de gloire entonnent le refrain.

Charles, monté sur l'ardent Fuhjurin,

Parcourt les rangs : sa parole entlanimée,

Qui garantit le succès du combat,

Fait un héros du plus obscur soldat.

Et d'un regard il double son armée.

Quelques moments, retenant ses transports,

Des deux partis la fureur est réglée ,

Et les guerriers s'attaquent corps à corps ;

Mais par degrés s'animent leurs efforts;

A chaque instant s'épaissit la mêlée.

Le cimeterre , et la lance, et les dards ,

La double hache, et les tranchants poignards,

Ont varié les coups et les blessures.

En pétillant le feu sort dos armures.

Le sang jaillit; plus d'ordre, plus de rangs;

'Vainqueurs, vaincus, chefs, soldats, morts, mourants,

Tout se confond : la vue épouvantée

iN'aperçoit plus qu'une masse agitée;

L'oreille au loin n'entend plus dans les airs

Qu'un cri formé de mille cris divers.

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