‹ Poésies. Avec une noticeChapitre 68 sur 121 · CHANT CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHANT CINQUIÈME

Quand loin des cieux par la foudre ébranlés

De la tempêlc a fui le char funeste ,

Les sept couleurs de récharpe céleste

Rendent le calme à nos bords consolés :

Ainsi la paix ramène dans Pavie

L'amour, les jeux , Tespérance et la vie.

Les chants du barde et du gai ménestrel

Ont du palais déjà frappé les voûtes;

Pour les héros un briUar.t carrousel

A préparé ses défis et ses joutes.

Dans les jardins Ophélic et sa cour

Du ménestrel écoutent la romance.

Chaque beauté proclame tour à tour

Du grand vainqueur la gloire et la clémence

Seule , Ophélie a gardé le silence ,

Et dans son sein recueille son amour.

Pâle et tremblante, elle croit von- sur elle

Tous les regards à la fois s'attacher,

Et découvrir la blessure cruelle

Qu'à son cœur même elle voudrait cacher.

Pour déguiser son trouble involontaire :

« Ce roi puissant, dit-elle, de sa mère

A les vertus et n'eut point les malheurs.

Berthe jadis vécut pour les douleurs.

Beau ménestrel, sur ta lyre d'ivoire,

11 m'en souvient, tu nous contas ses maux.

Répète-nous la merveilleuse histoire. »

Lo ménosliol fil enlendre ces lllot^, Et sa parole enchaîna l'auditoire :

(I Dans un vallon de bois environné, Près de Lutèce, une obscure retraite Cachait son toit de mousse couronné.

Un bon vieillard, pieux anachorète, "Depuis vingt ans sous ce toit résidait; Depuis vingt ans, de la Vierge céleste 11 desservait la chapelle iTiodeste.

Pauvre lui-même, au pauvre il accordait Quelques secours , et Dieu les lui rendait. S'acheminant vers le saint ermitage, Dès le matin, les habitants du lieu Venaient offrir au serviteur de Dieu Les Heurs , les fruits et le simple laitage; Ils répétaient d'une commune voix :

<i Priez pour nous Notre-Dame des Bois I • Et chacun d'eux du pieux solitaire Dévotement allait baiser la croix, El le missel , et le pieux rosaire.

1) Une étrangère an timide regard Vint partager l'asile du vieillard.

Celle beauté se disait orpheline; Et sous le nom, le doux nom d'Azoline, Du bon ermite elle écartait l'ennui.

Servait sa table, ou priait avec lui.

Lorsque l'hiver attristait la nature, Au jour tombant, elle chantait parfois La surprenante et tragique aventure Des (rois enfants éj^aiés dans les bois; Et quand la nuit s'étendait plus obscure,

CHARLEMAGNE A PAME. ns

Pour re^cti^ la veuve et l'orphelin Elle filait et le chanvre et le lin.

Ses chastes mains paraient le sanctuaire, D'un fin tissu voilaient le reliquaire , Et tous les jours, pour la reine du ciel, Des suppliants recevaient en offrandes Les blonds épis et les fraîches guirlandes, Les fruits naissants el les gâteaux de miel. Oh! comme alors l'œil charmé la contemple I Plus d'une fois devant ses traits si doux On fut tenté de fléchir les genoux :

On croyait voir la patronne du temple.

.) Voilà qu'un soir un grave pèlerin ,

Arrivé seul do la cité prochaine,

S'avance et dit : « Nous n'avons plus de reine,

Et , de la part de notre souverain ,

Je viens ici déposer pour hommage

Cent pièces d'or aux pieds de cette image. »

Ainsi parlant , de la main il nnontrait

La Vierge sainte en son grossier portrait.

L'anachorète et la jeune inconnue

Se regardaient; l'étranger continue :

« Jusqu'à ce jour, le spectre du hameau ,

De la forêt le fabuleux château,

L'esprit des bois, le chêne aux sept merveilles,

De contes vains ont frappé vos oreilles,

Et mon récit pour vous sera nouveau. »

Lors, s'asseyant non loin de la colline,

Entre l'ermite et sa belle Azoline,

Il conte ainsi la royale douleur :

M Non sans regret, la reine Planchefleur

Se sépara de sa fille chérie.

Berlhe quitta sa mère et sa patrie.

Va.

Un diadème el la main d'un époux,

Présents trompeurs, rattendaienl parmi nous.

Pour la guider Margiste fut choisie,

Cœur ténébreux, monstre d'hypocrisie;

En méditant un projet inhumain.

De notre France elle prit le chemin.

Elle s'éloigne, et sa fille avec elle.

La jeune Alise, à ses leçons fidèle,

De la princesse est le portrait vivant;

Entre elles deux l'œil hésita souvent.

De l'élever au trône de la France

L'horrible mère embrasse l'espérance :

Aux assassins qui marchent sur ses pas

Elle a de P)erthe ordonné le trépas ,

Et la foiêt silencieuse et sombre

Ensevelit ce secret dans son ombre,

Et d'un faux nom le crime revelu

Obtint le rang promis à la verlu.

Quand l'imposture au trône fut assise,

On diercha Berthe , on ne trouva qu'Alise.

Son règne affreux, qui démentait son nom,

De Blanchetleur éveillant le soupçon,

(Eh ! qui pourrait tromper l'œil d'une mère?)

Elle accourut, perça le noir mystère :

Bientôt Margiste expira dans les feux;

On recueillit ses iniques aveux.

Et sa complice, à l'échafaud ravie,

Au fond d'un cloître alla cacher sa vie.

Depuis ce jour Pépin dans la douleur,

En son palais seul avec Blanchefleur,

Pleure la mort d'une épouse ignorée :

D'un poison lent son âme est dévorée;

Ti-iste, il succombe à son fatal ennui.

Homme de Dieu! daignez prier pour lui. »

CIIARLEMAGNE A PAVIE. i73

Il paile encore Azoline éperdue

Soudain s'écrie : « Aux pieds de votre roi ,

Bon pèlerin, venez, conduisez-moi.

A ses regrets Berthe sera rendue.

— Elle respire ! — Elle est devant vos yeux. »

L'astre du soir alors blanchit les cieux.

Le pèlerin la regarde ; ô surprise !

Dans tous ses traits il revoit ceux d'Alise:

(1 Bonté du ciel! embrasse ton époux.

Berthe! c'est lui que le ciel te renvoie...»

Le saint pasteur versa des pleurs de joie,

Et de son maître il pressa les genoux.

Quand de minuit l'étoile radieuse

Revint briller sur l'enceinte pieuse,

Il consacra ces no?uds touchants et doux.

La sombre nuit achevait sa carrière:

Berthe à Pépin conta comment ses pleurs

Surent fléchir une main meurtrière,

Comment enfin la Vierge des douleurs

Lui fil ouvrir la poilc hospilalière.

Au point du jour, son bâton blanc en main,

Le bon vieillard de la reine nouvelle

Suivit les pas; mais, le long du chemin,

Il soupirail, songeant à sa chapelle :

Le roi, dit-on, le fit son chapelam.

Berthe régna, sans en être plus fière;

Dans le palais comme sous la chaumière,

Pour revêtir la veuve et l'orphelin

Elle filait et le chanvre et le lin :

On la nomma Berthe la Filandière. »

De Berthe ainsi répétant les malheurs, Le ménestrel, sous la verte feuillée,

Par ce récit, qu'iiifei rompaient ses pleins^ Charma longtemps la troupe émerveillée.

Mais les hérauts ont élevé leur voix : « Accourez tous bénir les cieux propices, Et déposez le glaive pour la croix, Fiers paladins! au Dieu maître des rois D'un jour si beau vous devez les prémices. Marchez au temple. » Et du temple sacré On voit bientôt les vastes galeries Se revêtir de riches draperies; D'un lin plus pur l'autel est décoré.

A cet autel, où brille l'orillamme, Le patriarche à pas lents est monté; Aux assistants ses mains ont présenté Ce pain des cieux, nourriture de lànie. L'or d'un nuage enveloppait l'autel.

Quand descendit l'ange du sacrifice, Qui transforma dans le pieux calice Le vin mystique en un sang immortel.

Le prêtre enfin aux oreilles charmées Fit retentir l'hymne cher au vainqueur, Et les guerriers répétèient en choeur : (I Louange au Dieu qui conduit les armées I » On entendit ce chant religieux Dont un pontife enrichit l'Ausonie, Et dont jadis la sévère harmonie.

Sous Périclès, éclatait pour les dieux.

L'orgue y mêla ses sons mélodieux.

Charles priait : au pied d'un oratoire. Humble vainqueur, il ])ioslernait sa gloire. C'était ainsi que le héros pieux

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So recueillait au sein du saiicluaiie; C'était ainsi que le roi de la terre Se préparait le royaume des cieux.

On sort du temple, et les lices désertes

Par les héros à "'instant sont rouvertes.

Superbe, et jeune en sa maturité,

Le grand monarque est assis sous la ttute.

On admirait sa libre majesté,

Son front serein, sa stature imposante,

Et de ses traits la douce gravité.

Sur cette foule à sa voix réunie

11 dominait : tel aux bois d'Hercynie

L'arbre sacré de ses puissants rameaux

Ombrage au loin les robustes ormeaux.

L'aigle lui seul repose sur sa tète;

Plus d'un trophée orne ses bras noueux ;

Et des forêts ce roi majestueux ,

Qui mille fois affronta la tcnipéle,

Prologe encor les fêles et les jeux.

Non loin siégeaient ce chancelier fidèle, Cet Archambaut, dont l'œil rapide et sûr Perce des lois le labyrinthe obscur; Cet Adélard , do-; sages le modèle; Cet Albion, dont les sanglants exploits Furent lavés dans les eaux du baptême ; Ce jeune Ecbert, qui, déchu de ses droits, De loin s'essaye au poids du diadème , Et, s'inslruisant sous un maître qu'il aime, Baise à genoux la main qui fait les rois.

Des nobles jeux l'écho par inlervalles A répété le prélude guerrier ;

Déjà la voix des limidcs vassales Chante en ces mots la chanson d'Olivier, Aux faibles sons des légères cymbales :

Au doiix pays que son miibie aime encor. Des qu'Olivier jadis reçut la vie , Pour le d ^ter la fée aux clieveux d'or liUi départit valeur et courtoisie.

Ses yeux à peine avaient vu le soleil , Qu'il palpitait au seul mot de victoire, Et que déjà son innocent sommeil Etait troublé par des songes de gloire.

D» la lueur du glaive menaçant

Combien de fois il effraya sa mère !

Combien de fois le héros grandissant

Enorgueillit les cheveux blancs d'un père!

A sa merci toniiiait sur le préau

Maint damoisel en mainte cour plénière :

Paraissait-il, devant le jouvenceau

Les vieux barims inclinaient leur bannière.

Mainte beauté brfila pour lui d'amour; Il lit rêver plus d'une châtelaine ; A son cimier l'on voyait tour à tour De leurs cheveux flotter l'or ou l'ébène. Terrible alors , contre les plus vaillants Il s'élançait aussi prompt que la foudre; Environné de nombreux assaillants, Il les comptait, mais couchés dans la poudre^

Advint qu'un jour, jour à jamais fatal , Il s'enfonça dans les vieilles Ardennes : Là , répandu par un coup déloyal , Son noble sang teignit le pied des chèoe». Consolons-nous : il est vivant encor; Le paladin fut cher à la sylphide , Et, sur son char, la fée aux cheveux d'or L'a transporté vers l'heureuse Atlantide.

A ces accents, des clairons et dos cors Ont succédé les éclalanls accords.

ClIAULEMAGiNE A PAVIIi. ns)

On a baissé rimporUme baiiière.

Un cri s'élève : « Honneur aux fils des preux ! *

C'est le signal; et bientôt la carrière

A disparu sous l'escadron poudreux.

Troublant soudain la belliqueuse fête, A la barrière un inconnu s'arrête.

Un coursier noir porte ce chevalier; Noir est son casque et noir son bouclier ; Sur sa cuirasse on lit ce mot : Vengeance 1 Vers Chavlemagne, intrépide, il s'avance, Et dit : « C'est toi que j'ose défier ; Toi! » Du héros la terrible Joyeuse* Frémit déjà sous sa main furieuse.

Il est debout. S'empressant à la fois, Les paladins allaient punir laudace Du discourtois dont Valtière menace Se mêle aux jeux des paisibles tournois. Charles relient leur fureur vengeresse : (I C'est à moi seul que le défi s'adresse , Leur a-t-il dit. Je veux bien déroger Jusqu'à soumettre un obscur étranger :

De cet honneur il est digne peut-être.

Malgré son casque et son noir écusson, A sa valeur je saurai le connaître, Ou dans la poudre il me dira son nom. » Sur Fulgurin à ces mots il s'élance.

La rage au cœur, le farouche inconnu Pique des deux , serre sa forte lance ; Mais sans plier Charles a soutenu De cet assaut l'horrible violence.

Aulour de lui la terre en a tremblé,

* C'csl le ii"m que les rotnanciois linniiciil à l'epce de Cliarlcmaj:!.»

fSO POEMES.

Et rassaillant esl lui-inèine ébiaiilo.

Tous deux alors, d'une voile soudaine,

Semblent se fuir, et du bout de l'arène

Plus menaçants reviennent... Tel !e flot,

Longtemps battu par le vent dos orages,

Eu écumant se retire , et bientôt

D'un nouveau choc ébranle les rivages.

De l'étrier perdant l'utile appui ,

Le. forcené cède à l'atteinte affreuse,

Et de sa tète il frappe malgré lui

Du noir coursier la croupe vigoureuse.

Il va tomber : le royal paladin.

Noble vainqueur, le protège avec grâce,

Et, lui tendant une loyale main,

Retient sa chute et prévient sa disgrâce.

Jetant sa lance, il dit : « Fier élranger,

De cet essai mon âme est satisfaite ;

Je t'ai sauvé l'affront de la défaite :

En t'éloignant fuis un nouveau danger.

— Non, répond-il avec un cri de rage.

Je ne veux point de la vaine pitié;

Je veux ton sang, du mien fùt-il payé.

Victoire ou mort! qui m'épargne m'outrage.

Victoire ou mort! je suis prêt; défends-loi;

C'est un combat et non plus un tournoi. »

Alors commence une attaque nouvelle.

De leurs coursiers tous deux sont descendus

Le cimeterre en leurs mains étincelle;

Les coups fréquents, ensemble confondus,

Tout à la fois sont portés et rendus.

L'acier tranchant des lames aiguisées

Frappe à grand bruit les visières brisées;

L'éclair jaillit des mailles, des plastrons:

Aux champs d Etna , UA et moins prompt oncoiv

CHARLEMAGNE A PAVIE. JSl

/'j'ardenl niaiieau des nerveux forgerons A coups pressés bat Tenclume sonore.

Du chevalier le fer vole en éclats ; Mais le poignard préparé pour son bras A remplacé le large cimeterre.

Le front royal vient den être efUeuré; Le sang jaillit de ce front révéré Où sont écrits les deslins de la terre. A cet aspect, les pâles chevaliers Poussent des cris , frappent leurs boucliers. Rassurez-vous, élite généreuse !

De votre roi l'insolent agresseur Est étendu dans la lice poudreuse ; Déjà du fer la pointe est sur son cœur. « Relève-toi, lui dit Charles. YENGEAXcr: Fut ta devise, et la mienne est Clémence. Je te *"ais grâce. — Et moi, je me punis, Dit le vaincu; nos débats sont finis.

Voici l'instant qui nous réconcilie :

Demam , demain nous serons réunis. »

Il meurt... C'était le frère d'Ophélie.

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