‹ Poésies canadiennes (volume 2)Chapitre 13 sur 52 · CADIEUX · texte numérisé non relu

CADIEUX

Près du Grand-Calumet, au pied d'un rocher chauve Que rOttawa fougueux reflète dans ses flots, En sauvant des amis traqués par l'Indien fauve, Cadieux était tombé comme tombe un héros.

Il était tombé mort de faim, de lassitude, Perdu sous des bois où longtemps on le chercha. Voyant venir sa fin, dans cette solitude Il se creusa sa fosse, et, calme, s'y coucha.

84 Les Feuilles d' Erable

Il se coucha parmi les roseaux de la plage Ou les flots lui jetaient de farouches accords, Et, mourant, se couvrit d'un monceau de feuillage Pour empêcher les loups de dévorer son corps.

A quelques jours de là, sous la forêt déserte, Deux jeunes voyageurs, cheminant l'œil au guet. Virent au bord du fleuve une tombe entrouverte Où le pauvre Cadieux pour toujours sommeillait.

Comme ils allaient remplir cette fosse béante, Ils trouvèrent au bord l'écorce d'un bouleau Sur laquelle l'un d'eux lut, d'une voix tremblante. Des vers gravés avec la pointe d'un couteau.

Ainsi que fait le cygne, à son heure dernière, Barde illettré, Cadieux avait voulu chanter, Et la chanson qu'il fit, comme un glas funéraire Fait tressaillir celui qui l'entend répéter.

Cadieux 85

Cette vieille chanson a fait le tour du monde ; Elle est chantée encor par les fiers canotiers <5ui sillonnent les flots de l'Ottawa qui gronde, Par tous nos voyageurs et tous nos forestiers.

Et Ton dit qu'aujourd'hui, près du tombeau du brave, Lorsque l'été fécond module ses amours, Le passant à travers les bruits du vent suave Entend des cris plaintifs, des appels aux secours.

Seraient-ce les sanglots des mânes des sauvages <5ue Cadieux, pour sauver des amis, pourchassait ? Ou bien ceux du héros souffrant sur ces rivages De notre oubli ? Personne au monde ne le sait.

Page 1