‹ Poésies canadiennes (volume 2)Chapitre 12 sur 52 · A AUGUSTE CORNELLIER · texte numérisé non relu

A AUGUSTE CORNELLIER

La nuit de juin descend sur TOttawa sauvage.

De ses baisers couvrant les rocs de son rivage, Le grand fleuve s'endort dans sa sérénité, Caressé par le vent des solitudes vierges Chuchotant dans les pins harmonieux des berges Ivres des splendeurs de Tété.

70 Les FeitUles dJErcîble

La lune, à Thorizon, comme im ballon d'opale, Se balance, baignant, de son doux reflet pâle, La vague modulant son suave sanglot, Et, comme pour lui faire un cortège de reine. Chaque étoile, versant sa lumière sereine, Met un astre dans chaque flot.

Nul bruit sous la forêt ne trouble le silence Des arbres assoupis dont lombre se balance Dans les plis lumineux du beau fleuve argenté ; Seul, d'instant en instant, sur les rocs de la rive Le cri d'une chouette ou le vol d'une grive Fait tressaillir l'immensité.

Regardez avec moi, loin, là-bas, ce point vague

Qui paraît osciller sur l'azur de la vague

Ce point grossit, grossit .... c'est un canot indien Que l'aviron flexible et sonore éperonne :

Il porte dans ses flancs une jeune Huronne Avec un jeune Canadien.

Le Huron 71

Fuyant, depuis deux jours, le wigwam de son père Maudissant les enfants de la race étrangère Qui chasse dans ses bois, la belle Sidéra A suivi Jean-Louis, lobjet de tous ses rêves, Et tous deux vont cherchant sans repos et sans trêves Un prêtre qui les bénira.

Indolemment couchée au fond de la pirogue, La jeune fille songe, et, chantant son églogue. Le fleuve sur son sein la berce mollement ; Et la brise du soir, harmonieuse haleine.

Joue avec ses cheveux dont les tresses d'ébène Lui font comme un voile charmant.

Sous les coups d'aviron fendant le flot qui fume, La pirogue, traînant des dentelles d'écume.

Comme un vol de pluvier fuit sur l'azur des eaux ; Cependant elle frôle en ce moment la plage.

Et devant les amants, parmi le vert feuillage, S'envolent des milliers d'oiseaux.

72 Les Feuilles cVErahle

Ils abordent bientôt sur des mousses fleuries. Amassant du bois mort et des feuilles flétries, Au pied d*un pin géant ils allument un feu, Et sur un tapis fait de soyeuses fourrures, Ils s'asseoient, tout rêveurs, mêlant leurs chevelures Sous Tœil limpide du ciel bleu.

Oh ! quel duo charmant assis au bord des vagues î Le brasier, projetant sur eux ses reflets vagues, Donnait «fux fiancés un éclat surhumain.

Ils se parlaient tout bas, d'une voix caressante, Le regard égaré sur Tonde éblouissante,

Cœur contre cœur, main dans la main.

Par moments ils avaient comme une folle ivresse ; Et Tenf ant des forêts, montrant la petitesse Du coquet mocassin chaussant son pied mignon, S'éclatait en voyant l'énorme silhouette Des souliers de l'amant que la mousse reflète Avec tant de dérision.

Le Huron 73

Puis, un instant après, ils devenaient moroses ; Car ensemble ils songeaient que toujours sous les roses Il est des aiguillons qui peuvent nous blesser, <3ue parfois le serpent parmi les fleurs se glisse. . . . Souvent ils se fixaient Tun l'autre avec délice, Ou se pâmaient dans un baiser.

Le gracieux duo, tout entier à son rêve, Tout attentif aux chants suaves de la grève.

Négligeait le brasier qui s'était presque éteint. Comme l'amant allait en réveiller la flamme.

Il crut ouïr, malgré les rumeurs de la lame, Le bruit d'un pas dans le lointain.

Ce bruit lui fit courir au cœur un froid de glace, Et, pour s'en rendre compte, il déserta sa place. Sonda la nuit. . . . mais tout dormait dans la vapeur Enveloppant les bois comme un voile de gaze .... — C'est la voix du vent, dit la Huronne en extase, Qui vient de te donner la peur. —

74 Les Feuilles d*EraUe

Jean -Louis, secouant la tête pour réponse,

A travers les grands fûts de la forêt s'enfonce,

Pendant que Sidéra fixe Tazur des flots

Reflétant du brasier la lueur écarlate

Soudain, tout près, un coup de feu sinistre éclate Et déchaîne tous les échos.

En lentendant, tous deux s'élancent vers la plage . . . , Mais ils cherchent en vain partout sous le feuillage . . Triste déception ! le canot n'est plus là.

Pour la sauver, l'amant prend dans ses bras l'amante. Comme autrefois Chactas, courant dans la tourmente. Emportait la pauvre Atala.

Semblable au cerf atteint d'une flèche empennée. Dans sa fuite suivi d'une meute acharnée, Le coureur des bois va d'un pas mal assuré ; Et, pour ne pas blesser l'enfant évanouie, Il n'avance qu'avec une peine inouïe Au milieu d'un épais fourré.

Le Huron 75

Ses forces aussitôt trahissent son courage .... Laissant tomber la vierge, il se jette à la nage , . . Mais, comme il va toucher le bord où lespoir luit, Un second coup de feu fait trembler le rivage, Et le fleuve écumeux avec un cri sauvage Referme sa vague sur lui.

Quand l'Indienne rouvrit sa paupière rougie.

Et qu'elle s'éveilla de cette léthargie Qui lui cachait encor la mort de son amant.

Comme pour le toucher, étendant sa main brune. Elle vit un vieillard à genoux sur la dune, Pleurant près d'elle amèremeftt.

Se croyant le jouet d'un songe fantastique.

Elle n'osa parler. Dans sa pose extatique.

On eût dit du sommeil le génie enchanteur.

Enfin la Huronne a reconnu son vieux père, Et telle qu'un oiseau devant une vipère, Elle a frissonné de terreur.

76 Les Feuilles d* Erable

L'Indien, fixant, d'un œil que la colère grise, La malheureuse enfant sur son séant assise, Au brasier alluma l'écorce d'un bouleau, Et, saisissant sa main, il dit : — Tu vais me suivre ! Et l'enfant, chancelant comme fait la femme ivre, Tout en pleurs, marcha vers le flot.

Sur un rocher géant dont l'orgueilleuse cime Pend sur l'eau comme un nid d'aigle sur un abîme, Furieux, éperdu, le Huron est monté Emportant Sidéra tremblante, exténuée.

La lune, en ce moment, derrière une nuée Dérobe sa douce clarté.

A voir là ce vieillard debout, la tête nue, L'œil errant tour à tour de la vague à la nue, Semblant remercier le dieu qui le guida Où sa vengeance vient de faire une victime, On dirait Ségenax qui pleure sur le crime De la fatale Velléda.

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Tout à coup, relevant, d'une main délirante, La vierge à ses genoux affaissée et mourante. Il attache à son pied un énorme caillou, Et puis, tendant son bras sur le gouffre de Fonde, Il parle, et ses accents sous la forêt qui gronde Se mêlent aux cris du hibou :

— Fleuve ! depuis le jour où le Visage-Pâle Est venu sur tes bords, Tombre des aïeux râle, Et la feuille des bois efface les sentiers Que nos pères suivaient pour la chasse ou la guerre ; Et de notre tribu, puissante encor naguère, Il ne reste plus de guerriers.

Bien jeune, j avais fui tes rivages que j'aime, Ne pouvant vivre avec ces lâches au front blême Qui tremblent attachés au poteau de la mort.

J'avais assis bien loin ma cabane coquette, Et seul l'aigle pouvait découvrir ma cachette Sous les vastes forêts du Nord !

78 I^H Feuilles d' Erable

Je vivais isolé, la tristesse dans rame, Trouvant les bois sans ombre et le soleil sans flamme, Mais un jour tout changea . . . dans son vol triomphant, Le bonheur s abattit tout à coup sur ma tente : Ma compagne, depuis bien longtemps dans Tattente, Me mit dans les bras une enfant 1

Oh ! dans son frais berceau que ma fille était belle ! Qu'elle était belle à voir pendue à la mamelle, Comme Tabeille d'or à la lèvre des fleurs !

Comme sa voix d'oiseau caressait mon oreille ! Comme je m'attristais, quand, dans ses nuits de veille, Son œil si pur versait des pleurs !

Mais mon enfant grandit ! . . . . Un jour que la tempête Aux bois épouvantés faisait courber la tête, Un chasseur blanc entra sous mon toit étonné.

Je lui fis partager le pain de ma cabane

Hélas ! j'eusse mieux fait de boire dans son crâne. De mutiler son corps damné !

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Sans ce maudit, ainsi que Tonde fraîche et douce D*un ruisseau paresseux endormi sur la mousse J aurais vu le flot d'or de mes jours ombragé .... Mais cependant, malgré Tinjure qu'il ma faite. Oui, malgré mon malheur, j ai Tâme satisfaite. Car je suis à demi vengé !

Il dit, et, saisissant sa seconde victime.

En hurlant il la lance aux vagues de l'abîme, Qui poussent dans la nuit comme un cri de pitié . Mais l'enfant reparaît sur l'onde diaphane, Car la pierre en tombant a rompu la liane Qui la retenait à son pied.

Et bientôt, se tordant dans les plis de la lame, Les yeux levés au ciel, l'Indienne, qui rend l'âme, Au vieillard éclairant les flots, de son brandon, Crie avec une voix râlante et convulsive :

— . . . mon . . . père . . . pardon ! ... et l'écho de la rive Redit dans le lointain : — Pardon !

80 Les Feuilles (T Erable

En entendant les mots que sa fille lui jette, L'homme des déserts sent une lame secrète S'enfoncer dans son cœur devenu généreux.

N'écoutant que la voix de son sang, il s'élance. . . . Il est trop tard : le flot, fermant sa gueule immense, La fait disparaître à ses yeux

Quittant, d'un pas distrait, le fleuve blanc d'écume, L'Indien, devenu fou, retourne au feu qui fume, Et là contre son sein ajuste son mousquet. . . . Aussitôt dans la nuit un brûlant éclair passe. Un fracas formidable éclate dans l'espace.

Et puis tout s'efface et se tait.

A quelque temps de là, côtoyant le rivage, Deux voyageurs, montés sur un canot sauvage, Virent, au pied d'un roc, étendus au soleil Deux cadavres jetés par la vague à l'écore :

C'étaient les deux amants qui, réunis encore. Dormaient de l'éternel sommeil.

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Dans le sable creusant à laide d'une rame Ils les mirent tous deux à labri de la lame, Sous un pin plein d'arôme et de chants amoureux ; Et, roulant sur leur tertre un lourd fragujent de roche, A genoux près du flot pleurant comme une cloche, Ils prièrent longtemps pour eux.

Et l'on dit que depuis, quand le soir est limpide. Le pêcheur qui s'en va, dans sa barque rapide, Dérouler ses filets au sein des flots dormants, Entend comme les cris d'une voix éplorée, Voit parmi les roseaux et sur l'onde ozurée Courir deux fantômes charmants.

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