‹ Poésies canadiennesChapitre 15 sur 41 · A LOUIS FRÉCHETTE · texte numérisé non relu

A LOUIS FRÉCHETTE

Hugo naquit àl' heure où TEurope en démence Tordait ses membres nus dans le brasier immense Allumé par la main d'un sublime tyran : Le grand poète vient aux jours des grandes crises, Lorsque la liberté sur les ftots, dans les brises, Jette son sanglot déchirant.

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A ta naissance, ami, le torrent populaire Déchaînait sur nos bords sa farouche colère, Uéchafaud se dressait pour des héros trahis, La ville avait des bruits de volcan qui grommelle,. L'enfant plus que jamais puisait à la mamelle Le saint amour de son pays.

Des souffles d'épopée emportaient la jeunesse ; La foule tressaillait d'une sublime ivresse ; Dans tous les cœurs parlait le vieux sang des aïeux ; Et, bercé par les chants de l'époque insensée, Tu grandissais avec du feu dans la pensée, Avec des éclairs dans les yeux.

Enfant rêveur, le soir, aux rayons de la lune, On te voyait assis, en été, sur la dune Où Lévis s'endormait comme l'aigle en son nid ; Là, le regard perdu sur les flots taciturnes. Et l'oreille tendue aux murmures nocturnes, Tu t'enivrais de l'infini.

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Tout le jour, dans les prés, sous les branches massives, Près du gouffre tonnant, le long des eaux pensives. Tu marchais au hasard, où tes pas t'entraînaient. Contemplant des forêts l'étrange architecture, Ecoutant les cent luths de la grande nature, Pour savoir ce qu'ils fredonnaient.

Les champs, les bois, les flots, la sainte poésie Te versaient leurs reflets, leurs chants, leur ambroisie Que ton esprit, toujours avide, moissonnait.

Abeille, tu faisait ton miel dans la retraite. . . A l'heure du repos, dans ton âme distraite Un suave essaim bourdonnait.

Et tu devins poète .... et la patrie aimée, En entendant ta voix sonore et parfumée Vibrer, sentit son cœur battre d'émotion.

(Chaque jour t'apportait de l'or avec la gloire, Et ton âme jamais ne se lassait de boire L'harmonie et Tillusion.

5() JjPfi Feuilles d'Erable

Ton esquif, où flottait une écharpe adorée, Te berçait mollement sur la lame dorée ; Et, pressant la main qui si souvent t'enflamma, Tu chantais tes amours, l'œil perdu dans le vague . Soudain un cri d'effroi retentit sur la vague : La foudre avait broyé ton mât.

La tempête, emportant ta nacelle légère, La brisa contre un roc de la rive étranorére . . . Tu nous fis, en partant, de bien tristes adieux. Et, comme Toiseau chante encore dans Torage, Tu fis flotter dans l'ombre, au moment du naufrage, Les chants les plus mélodieux.

Tous ceux que le rayon de l'idéîil enflamme, Tous ceux dont tes accords avaient enivré l'âme, Te suivant du regard sur les flots écumeux.

Baissèrent tristement leur paupière effarée, En voyant tout à coup ta voile déchirée

Sombrer dans le lointain brumeux.

A Louis Fréchette

Au ciel de l'étranger tu ne pouvais te faire ; Et tu languis toujours, là-bas, dans Tatmosphère Où le pauvre exilé traîne ses pieds meurtris. Dans ton éloignement, la sombre nostalgie, Etouffant tes refrains, brisant ton énergie.

T'arrachait des pleurs et des cris.

Souvent tu t'isolais de la foule bruyante.

Et, pour voir du couchant la coupe flamboyante Verser tous ses rayons au vaste Michigan, Tu courrais t'asseoir seul sur un roc du rivage. Pendant que tournoyait dans l'air l'aigle sauvage Dont le vol nargue l'ouragan.

Bien avant dans la nuit tu restais sur la pierre. Lorsque tout vaguement flottait sous ta paupière, Et que l'ombre noyait le grand lac enivrant.

Tu te croyais, trompé par le chant de la brise, Par le gazouillement de la lame qui brise, Assis au bord du Saint-Laurent.

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Devant toi rayonnait le ciel de la patrie ; Un fantôme charmant hantait ta rêverie, Et. tous les songes d'or, dont tu t étais bercé, Voltigeant devant toi comme des spectres roses. Eveillaient dans ton cœur mille voix grandioses Qui te parlaient de ton passé.

Ton regard contemplait la maison paternelle Où ton génie ouvrait au vent sacré son aile, La fenêtre où Toiseau venait pour toi chanter, Le ruisseau dont les bruits t'endormaient sous le saule. Quand la réalité secouait ton épaule, Tu te prenais à sangloter.

Ah ! c'est que dans ton cœur l'ardent patriotisme. En dépit des regrets, avait gardé son prisme, C'est que la liberté, qui se meurt de nos jours, Electrisait encor ta grande âme navrée.

C'est que le souvenir, cette lampe sacrée.

Dans ton esprit veillait toujours.

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L'exiî courba longtemps ta tête emdolorie ; Mais, un jour, oubliant que l'ingrate patrie, Alors que tu sombrais, te retira sa main, Tu revins saluer nos rives poétiques ....

La foule t'acclama de bravos frénétiques Et joncha de fleurs ton chemin.

Maintenant ton esprit s'enivre d'espérance. . . . Naguère tes accents ont éveillé la France. . . . Elle a battu des mains, quand dans l'immensité Son œil de mère a vu soudain poindre ta voile. Et Paris a posé sur ta tête une étoile Qui mène à l'immortalité.

Oh ! soit partout aimé, chantre à la voix sonore Dont notre enthousiasme avec raison s'honore, Car à l'Européen oublieux ton succès Vient de mieux révéler le pays de tes rêves Que l'immortel poème esquissé sur nos grèves Avec des flots de sang français.

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Mais ne redescends plus dans l'arène étouffante Où les partis hurlants, qu'un jour de fièvre enfante, S'arrachent du pouvoir renversé les haillons. Le poète plus haut doit montrer sa figure :

Il est l'aigle hardi dont la vaste envergure Ne doit fouetter que des rayons.

Devant les passions fais taire ton luth d'ange ; Ne chante pas pour ceux qui marchent dans la fange : Ils éclabousseraient ton hymne et ta fierté.

Ouvre ton vol serein sur les hauteurs sereines, Et fais toujours vibrer tes cordes souveraines Pour la France et la liberté !

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