‹ Poésies canadiennesChapitre 29 sur 41 · LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL

Les étrangers en foule accourent à la ville,

Attirés par Téclat du prochain carnaval ;

Et, faisant taire enfin la politique vile.

Un flot de joie étrange envahit Montréal

Qui, depuis plus d'un mois, pris d'une ardeur fébrile.

Fait les préparatifs de son grand festival.

138 Les Feuilles d'Erable

Le fleuve, en ce moment, avec fracas s'épanche,

Délirant sous l'effort des glaçons effrénés ;

Les arbres, dont le front sous le verglas se penche,

Tendent vers les passants leurs longs bras décharnés ;

Les vallons, aux abois, râlent sous l'avalanche,

Et la forêt se tord sous les vents déchaînés.

Mais, malgré l'ouragan hurlant sur les toitures. Malgré les tourbillons qui dérobent les cieux. Les citadins, couverts de leurs chaudes fourrures, Se pressent en tous sens, follement anxieux ; Et des squares, des quais, des trottoirs, des voitures Monte comme un concert de murmures joyeux.

Car c'est demain que va commencer une fête Qui durera huit jours, sans trêve et sans repos ; Et la ville se hâte, et, narguant la tempête, Met la dernière main aux grands arcs triomphaux Sous qui défileront, fiers et dressant la tête, D'innombrables piétons tout chargés de drapeaux.

Le Carnaval 13^

La ville est dans Tatteiite, et la foule qui passe A Tair tout à la fois rieur et solennel ; La ville est dans Tattente, et le palais de glace, Edifice inouï comme la tour Eiffel, Profilant son sommet irisé dans lespace.

Jette un rayonnement immense sur le ciel.

Enfin Tastre joyeux du carnaval se lève ....

O surprise ! la nuit a fait tomber le vent.

L'ouragan vient de fuir ainsi qu'un mauvais rêve.

Le soleil boréal, dérobé si souvent.

Lance dans Téther vif des flamboiements de glaive

Et plaque les clochers d'un reflet d'or mouvant.

Une procession d'équipages féeriques Défile tout à coup pour donner le signal Des divertissements bruyants et chimériques Qui commencent avec le rayon matinal. . . • Alors des coups de feu, des bravos homériques Acclament les hérauts d'armes du carnaval.

140 Len Feuilles d/ Erable

De tous côtés bientôt résonne la fanfare Des trompettes mêlant leurs sonores frissons Aux longs hennissements du cheval qui s'effare Et qui piaffe parmi la neige et les gla^çons ; Et sur les condoras rayonnant comme un phare Se croisent des éclats de rire et des chansons.

De souples raquetteurs, chantant à gorge pleine, Passent deux à deux, fiers comme des fantassins, Portant des justaucorps, des ceintures de laine, Des bonnets phrygiens, de légers mocassins :

En folle ribambelle ils volent vers la plaine. Criblés par les éclairs de beaux yeux assassins.

Sur le flanc des coteaux et des montagnes russes, Couchés sur leurs traîneaux aux lisses d'acier clair, Poussant des cris perçants, de vrais cris de Borusses, D'impétueux enfants fondent sans fin dans l'air. Pendant que sur la glace, à l'éclat plein d'astuces. L'âpre patineur glisse et fuit comme l'éclair.

Le Carnaval 141

Sur une tobogane, où chacun est à Taise,

Emportés au galop d'un coursier tout fumant

Dont le harnais doré brille comme la braise

Et jette sur la neige un vif miroitement,

De charmants tapageurs, chantant la Marseillaise,

Dans un blanc tourbillon passent à tout moment.

En gentils capuchons, des essaims de brunettes Papillonnent partout comme de gais lutins :

A travers le bruit clair des grelots, des clochettes. On entend leui*s caquets et leurs rires mutins Comme le gazouillis enivrant des fauvettes Parmi les trémolos des ruisseaux argentins.

Maintenant regardez venir la mascarade . . . • C'est la confusion des langues qui revit, Un pandémonium humain qui se ballade, Grimace, chante, geint, court, danse, pleure et rit ; C'est tout ce qu'un cerveau peut, serein ou malade. Concevoir de plus propre à réjouir lesprit.

142 Les Feuilles d'Eruble

C'est un vaste assemblage où prime Tantithèse, Où le sans-gêne trône à côté du haut ton, Où la fureur du loup devant Tagneau s'apaise ; Là Don Juan à la joue est baisé par Caton, Et des marquis poudrés du temps de Louis seize Bras dessus bras dessous marchent avec Danton.

Montréal est plongé jusqu'au cou dans la joie.

L'étranger est ravi de l'éclat sans pareil

<5ue la ville, enivrée, à cet instant déploie.

Cependant l'heure fuit, et bientôt le soleil

Fermera sa paupière à l'horizon qu'il noie

Dans des flots d'ambre, d'or, de pourpre et de vermeil.

Et le jour a duré ce que dure la bulle

<Jue l'enfant gonfle et fait osciller sous ses doigts.

Déjà sur l'azur vif s'étend le crépuscule.

Déjà l'ombre descend dans les lointains plus froids,

Et l'orient s'enflamme, et l'astre noctambule

Met des reflets d'acier sur le givre des toits.

Le Gmmaval 148

Xa foule des passants est maintenant moins dense. Les cafés sont si pleins qu'on n'en a plus Taccès ; Là tout un monde boit, rit, chante, et fait bombance, Et les restaurateurs sont fous de leur succès ; Là de vin et d'esprit on fait grande dépense, Et nul n'en est lassé, car tous deux sont français.

Aux théâtres dorés chaque stalle est garnie : On y crible de fleurs les artistes charmés ; Et la foule, penchée aux coupes du génie.

Des pura enivrements boit les flots parfumés. Pendant qu'aux bals la valse, indolente harmonie, Balance dans ses bras bien des couples pâmés.

Soudain une rougeur ti^ès vive à l'Ouest éclate . . . Comme un vaste incendie elle embrase les cieux Et baigne chaque toit, d'un reflet écarlate.

Aussitôt des milliers de promeneurs fougueux. Encombrant les trottoirs luisants comme l'agate. S'élancent, en criant, vers le point lumineux.

144 Les Feuilles âJ Erable

Tous les yeux sont fixés sur le palais de glace.

Un déluge de jets pyrotechniques fond

Sur ses murs et ses tours durs comme une cuirasse.

En un fort de rubis le beau palais se fond,

Et, vomissant des flots d'étoiles dans lespace,

Au feu des raquetteurs de tous côtés répond.

Un mitraille d'or grêle sur l'édifice ; Une lave d'argent coule de ses lambris.

A-t-on jamais rêvé pareil feu d'artifice ?

Par instants on dirait qu'un essaim de péris, Combattant des lutins au bord d'un précipice. Lance sur eux des tas de perles et d'iris.

Hourra ! les raquetteurs ont pris la forteresse, Et le dernier éclair des combattants s'éteint Avec le dernier cri des passants pleins d'ivresse Disparaissant déjà dans le neigeux lointain ; Et la fête finit par une hardiesse, Pour renaître plus belle aux rayons du matin.

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