‹ Poésies (volume 2)Chapitre 69 sur 73 · LE CONSEIL DU SOFI · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DU SOFI

Fils de pères mortels, marcheur aux courses brèvcî Conçois la vanité du fait et du dessein ; Chaque goutte du sang qui pleure dans ton sein Est la bulle crevée, homme ! d'un de tes rêves.

Que l'immobilité t'accoutume au trépas, Puisqu'enfin dans un sol aux sèves épuisées Tu sèmes vainement, de sueurs arrosées, Les actions, ces grains qui ne germeront pas.

En repos, puisque l'œuvre est stérile, en silence, Puisque le plus haut bruit n'a qu'un furtif moment, Apprends à contempler l'abîme fixement De l'immense repos et du silence immense.

Avec tout ce qui pense et vit, romps tous accords : Ne mange ni ne bois, car le jeûne délie; Ignorant, n'apprends rien: si tu savais, oublie: Méprisant ton esprit à l'égal de ton corps.

Que tout ton être, hors d^s modes et des formes, Vers l'absolu converge en un parfait effort : Et que tes yeux soient clos comme les ypux d'un mort, De sorte que, veillant, il semble que tu dormes.

Sans maison ni foyer, sans souvenirs ni vœux, Subis, inerte, l'ombre et l'hiver, et la pluie, Et l'àpre vent qui, seul, en les tordant, essuie. Sur ta face qu'il cingle et gerce, tes cheveux!

N'écarte pas Fh^-ène ou l'once qui se vautre Sur un lambeau de chair à tes flancs arraché: Que du sinistre oiseau sur ta tète perché Le bec te crève un œil sans te faire ouvrir l'autre.

Buvant le vin de l'œuvre en ces coupes d'or faux Qu'ilsappellent puissance, honneurs, gloires, conquêtes, Triomphent dans les champs souillés d'horribles fête^ Les rouvres moissonneurs dont un iîlaive est la faux.

D'autres hommes, au vent qui gonfle les voilures, A la source, à l'oiseau, disent : Chante avec nous ! Ivres d'avoir vaincu, sous la lune, à genoux. L'effroi des jeunes seins baignés de chevelures!

Quelques-uns sont pieux, doux, humbles à l'affront. Charitables. Les dieux comblent les espérances, Mais tous, esprits liés encore aux apparences N'ayant pas dédaigné de vivre, revivront.

Ressaisis par le temps, meule aux rudes rouages, Sans halte et dans la peur des incessants retours. Ils tourneront, broyés sous les destins toujours. D'être en être, de lieux en lieux, d'âges en âges !

0 lassitude enfin de voir encor les cieux! Le roi, de qui l'orgueil en la pourpre défaille, >''envîra plus l'amant désabusé qui bâille Dans le perfide lit des femmes aux beaux yeux!

Sois l'immobile roc où les vents et les fleuves Se brisent et d'où nul écho ne leur répond; Car le renoncement total est le seul pont Par lequel soit franchi le torrent des épreuves.

Et, bientôt, à la source unique retourné, Où le néant avec soi-même communie, Tu participeras à la paix infinie.

Délivré de renaître et n'étant jamais né.

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