LE GLACIER
Les lacs où, le matin, passent des brouillards bleus Se couvrent en hiver d'étincelantes glaces; Les hardis patineurs, aux jambes jamais lasses, S'élancent en troupeau vers les monts nébuleux.
Mais les lacs n'aiment point que leurs belles surfaces S'écaillent sous les pas de ces rustres frileux; Souvent le clair miroir se dérobe sous eux, Puis les glaçons disjoints reviennent à leurs places.
Tel est mon cœur, glacier sur des volcans éteints ! Le doute, les remords, les espoirs incertains, Le déchirent sans cesse avec de durs patins.
Parfois il bâille, alors tout s'abîme en un gouffre
Qu'emplit l'exhalaison d'une mare de soufre;
Et toi seul, cœur profond, tu sais ce que je souffre !
GANIDIE
Maîtresse, il faut de Tair aux ailes de ma joie ! Tu jetteras demain, dès l'heure où l'aube naît, Ton manteau de drap fin sur ta robe de soie, Et nous irons revoir le bois du Vésinet.
Le fleuve a son courant, le pèlerin sa voie, La colombe a son nid qu'elle seule connaît; Mes frères, nous allons où le ciel nous envoie !
Je te voudrais sans tache et je te sais infâme, !N'importe ! Je t'adore et cède au mal vainqueur : C'est mon destin d'aller me brûler à ta llamme. Je subis gravement l'arrêt du sort moqueur.
Et je dirai plus tard, insoucieux du bhlme :
Elle n'avait pas d'âme et n'avait pas de cœur,
Mais elle avait des sens qui valaient mieux qu'une àme.
L'EPHEBE
Jeune homme, sur ton front neigeux comme l'hermine,
Ta chevelure allume un céleste halo ; Ta joue immaculée où Tincarnat domine Eût ravi cet amant des roses, Murillo !
A l'époque païenne où Narcisse chemine.
Amoureux de ses pieds d'ivoire, au bord de l'eau, La Grèce eût reconnu, voyant ta belle mine, Le frère de Diane ou la sœur d'Apollo !
Mais, ces fronts éclatants de lueurs souveraines.
Les Dieux sont en mépris, les Dieux sont au tombeau :
Le nocher n'ouift plus la chanson des Sirènes;
Le ceste de Vénus est un vague lambeau ;
Toi seul, posthume enfant des époques sereines.
Tu portes fièrement la honte d'être beau 1
PANTELEIA
A Charles Bàudelaiiik.
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
Pentéleïa, qui parut dans la Revue fantaisiste^ fait partie de Philoméla (1863). Ce poème a été successivement réimprimé dans les Poésies de Catulle Mendés (Sandoz et Fischbacher, 1876) et dans les Poésies de Catulle Menées (Ollendorff, 1885, et Dentu, 1886).
PANTELEIA. 9»
Des murmures lointains s'élèvent des rivages ; L'écho répète, oreille et bouche des grands monts. Les fiers hennissements des cavales sauvages î
Une ardeur dévorante a séché les poumons
f Du troupeau qui se cabre en masse échevelée,
Et leurs yeux sont pareils à des yeux de démons !
Le poitrail palpitant, Tencolure renflée,
Elles fouillent le sol de leurs naseaux sanglants ;
Plus promptes que ne va la sagette envolée.
dOO . PANTELEIA.
Elles vont, sans relâche î et les sveltes élans
Qui franchissent les blés sans en courber les tiges,
Et les fins léopards auprès d'elles sont lents !
Le vent et la poussière effacent leurs vestiges ; Devant ce tourbillon sombre comme la nuit, Les immobilités sont prises de vertiges.
Vol effréné, torrent d'épouvante et de bruit, Où vont-elles, où va le troupeau des cavales ? La montagne s'ébranle et la forôt les suit î
C'est que voici le temps des fureurs estivales, L'instant du rut. L'appel lointain de l'étalon Fait tressaillir d'amour les superbes rivales,
Et le désir leur met des ailes au talon !
Leur amant est là-bas, parmi les herbes jaunes,
Derrière ces taillis qu'émonde l'aquilon,
PANTELEIA. 401
Rêveur, sur le penchant des monts aux vastes cônes, Où, seuls, dans les sapins frémissants comme un luth, Les aigles rois ont fait leurs nids qui sont des trônes ;
Et sans cesse enivré d'amour, cherchant le but, Par les rudes chemins et sous le ciel en flamme S'élance le troupeau dos cavales en rut î
Pareils, durant ces nuits où l'être entier se pâme Sous les baisers ardents de la Muse, pareils, Vers ridéal lointain nous allons, ô mon âme !
Nous allons, éveillés des terrestres sommeils ;
Notre élan, qui s'accroche à des broussailles d'astres,
Ainsi que des cailloux fait rouler les soleils !
Vers un palais d'argent aux lumineux pilastres
L'étoile d'Orion nous guide, clair flambeau ;
Le lest humain s'écroule en ténébreux désastres ;
102 PANTÉLEIA.
De la vie échappe sans entrer au tombeau, L*homme plane, et l'amour, rut de l'âme extatique, S'échauffe à la splendeur fécondante du Beau !
Les Édens parfumés comme un bois de l'Attique, L'aire où plane l'autel du mystique Baal S'ouvrent, et nous passons, tourbillon frénétique !
Le Lyrisme mugit comme un vent boréal.
Dans l'alcôve d'azur que l'étoile bigarre, L'âme un instant s'accouple au farouche Idéal,
Puis enfin, retombée à terre, aile d'Icare, Nostalgique du Beau qu'elle entrevit ailleurs, Garde un divin amour, où le rêve s'égare,
De l'étoile et du ciel, de la femme et des fleurs !
PANTELEIA. 103
Cypris, fille de l'onde, adorable chimère, Immortelle aux yeux noirs, Reine au cœur indulgent. Qui mires ta beauté dans les hymnes d'Homère,
Tu courbais sous tes lois les grands monstres nageant
Près des rochers moussus où Molpéa repose,
Et les bètes des bois léchaient tes pieds d'argent !
Et les oiseaux, légers habitants de l'air rose, Dont notre œil sous la nue à peine suit l'essor, La blonde mélisselte au sein dos Heurs éclosO;
404 PANTELEIA.
La gazelle qu'au fond des bois trouble le cor, A tes travaux charmants soumis avec délices.
T'adoraient, vierge auguste à la couronne d'or!
Sur la crête des monts, Diane aux jambes lisses, Qui, fière et dédaignant le chœur mélodieux De ses Nymphes, conduit les aboyantes lices
Dans le bois où l'attend le Faune insidieux.
N'évita point ton joug, ô terrible Aphrodite !
Et par toi les désirs naissaient au cœur des Dieux.
Les hommes enfouis dans leur fange maudite S'agenouillaient en foule à tes autels divins ; Le débauché qui rit, le sage qui médite.
Le poète qui va, troublé de songes vains.
Écouter la chanson des brises parfumées respirer la nuit douce dans les ravins,
PANTELEIA. 10
Le conquérant farouche, enivré de fumées,
Le bandit tjui s'embusque au détour du chemin.
L'hétaïre au péplum agrafé de camées,
Les vierges, la bacchante aux lèvres de carmin, Au col enguirlandé de pampres, et, dans Tombre. Les filles de Lesbos qui se tiennent la main,
Les gais adolescents, les vieux à Tâme sombre. Ceux qui vont à la nuit, ceux qui viennent au jour, A travers tous les temps, dans tous les lieux, sans nombre.
Qu'Usaient, à l'heure pâle où s'éveille l'amour,
Vu l'aube redorer les montagnes d'Asie
Ou faire étinceler les glaciers de Kear-Mour ;
Qu'ils aient brûlé leur âme aux genoux d'Aspasie, Ou nourri de leurs cœurs les filles de Paris, Ces succubes divins que rien ne rassasie.
106 PAXTELEIA.
En ce temps où le muse et la poudre de riz Attachent aux jupons soyeux des amoureuses Le troupeau suppliant des jeunes gens épris;
Tous, la poitrine sèche et les lèvres fiévreuses,
Par les mille sentiers que Thomme se fraya
Sur les sommets brûlants, dans les plaines poudreuses.
Dévorés d'une soif dont plus d'un s'effraya, Tous buvaient ta splendeur, o beauté surhumaine, Aphrodite, Astartè, Madeleine, Freya !
Mais Astartè, Freya, Vénus et Madeleine
Ont dédaigné l'amour des hommes, et, le soir.
Lorsque vers les hauteurs monte l'ombre sereine,
Sur une cime, ensemble, elles vinrent s'asseoir.. Le souffle qui passait les surprit enlacées. Et, blanches, les porta vers le firmament noir.
PANTELEIA. lOI
Elles prirent plaisir, les belles fiancées,
A regarder la nuit d'étoiles s'iriser ;
La nue enveloppa leurs formes balancées,
Et, pâles, savourant l'extase du baiser,
On vit leurs corps épris, ceints d'une lueur blonde,
Lentement se confondre et se vaporiser!
Il ne demeura plus qu'une écume féconde,
Blanche vapeur parmi l'air immatériel,
Et, surpassant Vénus, perle éclose de l'onde,
Pantéleïa naquit de l'écume du ciel !
lOS PANTÉLEIA.
Pantéleïa, flocon d'azur, je vous salue!
Dans le bois où les vents mugissent en courroux,
Au pied de la montagne énorme et chevelue,
Sui* les rocs sourcilleux, dans les taillis de houx. Dans Taiilnî où, sur des tas d'ossements verts de mousse, ii(We paisiblement l'auguste lion roux!
Prrs (lu riiiss<îau jaseur qui suit la pente douce Des c.oLcaux à travers les bleus myosotis, SiN" le pic où l'éclair, lame de feu, s'émousse,
PANTELEIA. 109
Dans l'ombre où les serpents, brisant les feuilletis, Près des restes broyés d'une louve poilue Digèrent, par le chaud soleil appesantis !
Partout où sous le ciel la Mère mamelue Fait pulluler la béte et fait germer les glands, Pantéleïa, flocon d'azur, je vous salue î
Vous n'avez pas laissé. Reine, vos talons blancs Se poser sur l'autel d'où notre encens s'élève, Et nul n'a vu s'ouvrir vos yeux étincelants I
Ceux qui portent le luth, ceux qui tiennent le glaive Auraient pu vous chanter et mourir à vos pieds ; ' Vous n'avez pas voulu, nul ne sait votre rêve !
Nul ne sait vos arilours vainement épiés 1
Mais, un soir, l'œil épris de ténébreux problèmes,
Au-desstis de la ville éteinte vous planiez;
ilO PANTELEIA.
A l'heure où le désir impur, gros de blasphèmes, Joint les hommes sans force aux femmes sans beauté. Votre parole émut les crépuscules blêmes !
« Je ne descendrai pas de ma sérénité Hautaine, pour poser mon talon dans la fange, Et nul ne me verra dormir à son côté.
Nulle voix parmi vous ne dira ma louange, Et nul n'arrachera de mon cœur les aveux!
Ghétifs, que pourri ez-vous me donner en échange ?
Vainement sur l'autel l'encens avec les vœux
S'élève, éparpillant de suaves arômes;
Plus doux est le parfum qui sort de mes cheveux I
Les pilastres d'argent qui soutiennent les dômes
Sont moins beaux que le cèdre au fond des creux ravins ;
Les arbustes des bois sacrés n'ont pas les baumes
PANTELEIA. Hl
Qui s'écoulent en pleurs de mes membres divins ; Je ne veux pas m'asseoir sur la cime du temple, Et je n inspire pas la voix de vos devins !
Sous la roche profonde et parmi la nuit ample, Immobile, à travers la fureur des vents noirs, Dans ma solennité, seule, je me contemple.
La nuit, les amoureux, dans les doux promenoirs. Enlacent mollement leurs bras et leurs pensées ; J'ignore les plaisirs comme les désespoirs.
Les hymnes du poète, aux lenteurs cadencées, Exaltent la valeur des jeunes hommes bruns.
Et chantent vos vertus, ô pâles fiancées I
Mais les rythmes du luth me seraient importuns ; Tous les peuvent entendre, et ma soif d'ambroisie Ne veut pas s'assouvir aux abreuvoirs communs.
112 PANTÉLEIA.
Vous passez aux genoux de la femme choisie Les sombres jours d'hiver, les claires nuits d'été; Ruisselante d'amour, votre âme s'extasie!
Si je daignais un jour en votre obscurité Luire, vous laisseriez vos plus chères amantes ; . Mais votre amour n'est pas digne de ma beauté. »
Elle dit, et les bois, où grondent les tourmentes, La revirent, lassée et croisant les genoux, S'étendre mollement sur les gazons de menthes.
Dans les antres moussus, dans les taillis de houx, Au pied de la montagne énorme et chevelue Où vague lentement Tauguste lion roux,
Pantéleïa, flocon d'azur, je vous salue î
PANTELEIA. H3
Le grand lion disait : « Vois, tes cheveux sont blonds, Et comme toi je porte une crinière blonde ; Pantéleïa, je t'aime et nous nous ressemblons !
Gomme tes yeux reluit ma prunelle profonde ; Ta marche lente imite en ses balancements Mon allure pareille aux mouvements de Tonde.
Si tu voulais m'aimer, perle des diamants, Tu poserais tes pieds sur mon échine rousse Sans crainte, et je serais le plus doux des amants!
414 PANTELEIA.
Pour te parler d'amour, ma voix qui se coiurouce Trouverait des accords divins, et, sur le sol, Humble, je lécherais Tongle blanc de ton pouce! »
L'aquilon qui passait interrompit son vol.
Et dit : « Pantéleïa, je vous aime! La brise D'un moins tendre baiser frôlerait votre col.
Je vous aime! laissez à mon haleine éprise
> Le soin de dénouer vos cheveux î Mais ton cœur
Est plus dur que le roc où mon élan se brise !
Si mon souffle pouvait attiédir ta rigueur,
Si tu voulais m'aimer, blanche parmi les blanches,
Tu suivrais dans les airs mon tourbillon vainqueur,
.l(^ to soulèverais doucement par les hanches. Et seuls, à la hauteur sereine des glaciers, Nous irions voir rouler les grandes avalanches! »
PANTÉLEIA. Ii5
Le serpent, dont les nœuds pareils à des aciers
Luisent, disait, caché parmi la pâle mauve :
« Je rampais après vous partout où vous passiez ;
Je respirais, la nuit, dressant ma tête chauve, Les émanations de vos seins onctueux !
N'écoutez pas le Vent, fuyez le Lion fauve,
Je suis plus fort que lui, je suis plus vite qu'eux, Et moi seul je pourrai vous donner la caresse De l'enveloppement humide et tortueux. »
Un doux myosotis près de l'enchanteresse
S'éteignait sur le sol de brins verts chevelu :
« Pantéleïa, je meurs, ton poids divin m'oppresse;
Peut-être, pâlissant déjà, s'il avait plu.
J'aurais pu vivre encor jusqu'à la nuit prochaine ;
Mais je meurs près de vous ainsi que j*ai voulu! »
H6 PANTELEIA.
Sur les pics où le rude aquilon se déchaîne Et fait mugir l'écho dans la sublimité Des sphères, s'éleva la forte voix du chêne
€ Tel que sur l'humble saule et le frêne argenté Plane mon front, de même au-dessus des plus belles Se dresse fièrement ta grande vénusté!
Les timides enfants dorment sous les ombelles ; Viens rêver dans mon ombre immense, et que le vent Secoue en vain ma force et ta beauté rebelles !
Je t'aime ! Souviens-toi, Déesse, que souvent J'écartai de tes yeux les rayons et la brise. Lorsque tu reposais sous mon dôme mouvant.
Quand les oiseaux chanteurs menaçaient la cerise
ï)e ta lèvre, un rameau tressaillait, et l'essaim De reprendre son vol, craignant quelque surprise.
PANTÉLEIA. 117
Viens, je te donnerai pour décorer ton sein Des glands encore verts, de belles feuilles lisses, Et ton bonheur sera mon unique dessein! »
Les abeilles sortaient à dernî des calices :
« Pantéleïa, je t'aime et je ferai du miel Dans ta bouche, alvéole aux humides délices!
« Pantéleïa, disait le nuage du ciel,
Je t'aime et je voudrais t'enlever dans l'espace,
Vers les palais d'azur où sont les Ariel ! »
« Je t'aime et je suis doux, » dit l'épervier rapace. « Je t'aime et je suis fort, » dit le ramier tremblant. « Je t'aime, » dit l'essaim des colombes qui passe !
« Pantéleïa, disait la Lune au front dolent, Sœur des étoiles d'or, tes farouches prunelles Effaceraient l'éclat du Sirius brûlant I
i!8 PANTELEIA.
Fille (lu cîel, remonte aux sphères maternelles, Et l'homme émerveillé nommera de ton nom L'étoile qui luira belle parmi les belles I »
Mais Pantéleïa, calme, a fait signe que non.
PANTELEIA. UD
Ce fut tout, et la nuit redevint solitaire.
L'astre dans Tonde noire éteignit son reflet. Et le grand chêne dit au lion de se taire.
Seule, Pantéleïa, qu'une flamme brûlait, Se dressa lentement sur la mousse flétrie, Et dan» la solitude elle se contemplait!
Elle se contemplait avec idolâtrie!...
Son regard indolent, nuage oîi dort Téclair,
Mesure de son corps la belle symétrie.
120 PANTELEIA.
Ses deux bras éployés se frôlent parmi Tair, Sa tète fière plane, et son âme se noie Dans réblouissement sublime de la chair I
L'aile de son désir a découvert sa voie ; Elle s'élève enfin, bondissante d'orgueil, Vers la sérénité profçnde de la joie 1
De chauds rayonnements l'attirent, son grand œil S'aveugle à voir de près l'Idéal, temple auguste Dont elle est à la fois la vestale et le seuil.
« Nul amour n'a courbé ma volonté robuste,
Et sur le piédestal de la virginité.
Seule, j'ai vu briller la gloire de mon buste.
3Ies seuls yeuX, jusqu'au bout du temps illimité, Sans que jamais leur feu ne s'apaise ou ne dorme, Posséderont mon corps par riion corps convoité;
PANTÉLEIA. iy4
Et je m'abîmerai dans le délice énorme
D*ètre tout le désir et toute la beauté
Fondus dans la splendeur unique de nm Uniiii' f /
Comme la mer, le rêve a son immcMisilé 1,,, Puis elle s'accroupit, d'elle-même ébhnili», Blanche, sans mouvement, neige, nmrlnM» Nriilhl^'.
Et le ciel contempla cette extase inouïe.
'La niSa que k mi me quiera Ha de ser con condicion, Que en haciendole yo una seBn, Ha de salir al balcon.
ESTUDIANTINA.
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
Les Sérénades, écrites peu de temps après Pantéleia, ont paru pour la première fois en volume dans les Poésies de Catulle Mendès (Sandoz et Fischbacher, 1876). Ces petits poèmes ont été réimprimés dans le second des sept volumes intitulés les Poésies de Catulle Mendès (OUendorff, 1885, et Dentu, 1886).
PREL UDE
Qui frappe au balcon ? moi, personne.
L'enfant né de rois inconnus Qui dort nu-tête et court pieds niLS De ce qui brille à ce qui sonne, \
Que me veùt-il? Ils sont venus, Sa guitare et lui, de Solsone, Cœur qui tremble et bois qui frissonne.
Vous chanter des vers ingénus,
La chanson est-elle jolie ?
Elle pleure; Vair est ancien Et triste jusqu'à la folie.
Pourquoi donc ce musicien Pleure-t'il ? c'est, doha Clélie, Pour ton plaisir y et pour le sien.
Wandrich in dem Wald des Abends, In dem ir&umerischen Wald.
Henri Heine.
Dans la forêt que crée un rêve, Je vais le soir dans la. forêt :
Ta frêle image m'apparaît Et chemine avec moi sans trêve.
N'est-ce pas là ton voile fin, Brouillard léger dans la nuit brune?
Ou n'est-ce que le clair de lune A travers Tombre du sapin?
Et ces larmes, sont-ce les miennes Que j'entends couler doucement?
Ou se peut-il réellement Qu'âmes côtés, en pleurs, tu viennes?
Incessu patuit avis, colore flos.
JoACHiM DD Bellay.
Elle marche d'un pas distrait, Légèrement, comme une oiselle; Elle a l'air d'un lys qui serait Une rose; je n'aime qu'elle.
Elle a des goûts séditieux En fait de vers et de toilettes ; Je n'aime qu'elle. Ses doux yeux Disent : Mes sœurs, aux violettes.
Mais est-elle toujours ainsi Qu'elle m'est, un soir, apparue?
Car voici bien longtemps, voici Bien longtemps que je ne l'ai vue!
Heu I lacrymis infantla lumina turgent.
iskv Second.
Naguère, au temps des églantines, J'avais des peines enfantines.
Mon cœur se gonflait sans raison Sous les lilas en floraison.
A respirer, les chauds calices Je goûtais d*amères délices.
Sous les étoiles, pâle et coi,
Je pleurais sans savoir pourquoi..
Et maintenant je pleure encore, Le long des soirs comme à l'aurore;
En hiver, sur le blanc grésil.
Sur les roses pendant l'avril,
Meâ larmes tombent à toute heure :
Mais je sais bien pourquoi je pleure I
Ros unus, color unus, et unum mane duorum.
AUSONB.
Quand vient l'automne nébuleux Avec ses pâleurs de chlorose, Tu caches les avrils frileux Dans un pli de ta jupe rose.
Les mélancoliques buveurs D'aube vermeille et de rosée S'en abreuvent dans les saveurs
De ta lèvre en songe baisée!
L'àme des papillons défunts
(Car octobre a des deuils sans nombre !)
Ti'ouve asile dans les parfums
De tes cheveux poudrés d'or sombre;
Et, renonçant aux longs exils, C'est vers le ciel de tes prunelles Nuage par l'ombre des cils Que s'envolent les hirondelles !
Moi^en liebe, was bis heute Nie der Liebe sich gefreut.
G. A. Bdrgkr.
Laisse-les dire ! Nous irons Dans le bois décorer nos fronts De liane et de liserons î
La douleur n'est pas éternelle :
On reverra frémir une aile Sur réglantier de la venelle.
Elle reviendra, la saison
Des vers luisants sous le gazon
Les amoureux seuls ont raison.
Quand la sève gonfle la vigne, La froide neige se résigne A fleurir, lys, à voler, cygne î
Malgré l'effort des envieux, Mes lèvres au bord de tes yeux Boiront des pleurs délicieux,
Et nous fuirons sous les tonnelles. Course folle où tu t^échevèles, En chantant mes odes nouvelles !
Florinda perdiô su flor.
Romancero del Rey.
Le matin riait, ingénu;
Tu m'as dit : Viens! je suis venu.
Un peu plus tard, tu m'as dit : Chante!
J'ai chanté ta grâce méchante.
Mais vint la nuit, la nuit d'été; Tu m'as dit : Pars! je suis resté.
Mais on souflEre toujours un peu, Rêveur sombre, sous le ciel bleu.
Albert Mérat,
Ton cœur est d'or pur; tout est vrai,.
Net et loyal dans ta nature; Mais l'espoir dont je m'enivrai S'achève en doute et me torture.
Ah ! ma sœur, j'ai vu si souvent, A l'heure morne où la nuit tombe.
Mes rêves dispersés au vent Comme des plumes de colombe t
i34 SÉRÉNADES.
Ocelluli protervuli I Oceiluli mollicelli t
Jean Bonnefon».
Tes yeux méchants et captieux Gomme le regard des Chimères, Je veux les voir, bien que ces yeux Causent des peines très amères.
Mais tes^yeux doux, couleur des cieux.
Tes yeux sans haine ni malice, Cache-les-moi : ces tendres yeux Infligent .un trop dur supplice !
Wie sch&ndlich du gehandelt,
Ich hab' es den Menschen verhehiet.
Henri Heine.
Jamais aux passants je ne conte Ta honte ni mon mal amer, Mais je suis allé sur la mer Et j'ai dit aux poissons ta honte.
Vous triomphez encor, ma mie, Sur terre ferme, effrontément; Mais dans tout l'abîme écumant On connaît bien ton infamie î
Ço dit Isolt : « Jo 1' sai pur veir, Sachez que le sigle est tut neir. n
Thomas.
Le ciel est très bas; rien ne bouge
Sur la noire mer; l'horizon /
Se rapproche, obscure cloison
Que défonce une lune rouge.
OCi sont les joyeux promontoires Dorés par le soleil levant?
Mon vaisseau qui n'a plus le vent Laisse pendre ses voiles noires.
In der NachtI In der Nacht!
Comte de Platen.
Lune froide et sans auréole, Avec des langueurs de créole Vous rêvez douloureusement Dans l'infini du ciel dormant,
Tandis que, des claires fontaines.
Comme un son de flûtes lointaines, S'exhale vers les cieux blafards La tristesse des nénuphars ! .
Yo sospecbo
Que en eslos disgustos ay Algunos gustos secretos.
LOPE DB VSGA.
Querelleuse, va! j'aime encor Ton regard quand il se courrouce, Car dans tes yeux d'émail et d'or La colère elle-môme est douce.
L'amour aux délicates lois Sur la lèvre qui nous attire Se plaît à faire quelquefois Succéder la moue au sourire.
Prudent, il donne aux amoureux, Pour chasser les langueurs moroses Qui bercent les cœurs trop heureux, Les querelles, ces fouets de roses.
So'hath it been, so be it; For who shall livG and flee it?
AlGKRNON C. SwiXBURNE.
Un jeune pâtre chante au bois,
Et récho dit : « Je suis la voix ! »
Sous La vitre qu'un rideau voile
La lampe dit : t Je suis étoile! »
Aux lacs où le roseau se plaît, « Je suis roseau », dit le reflet.
Mais plus fausse, oh! plus fausse encore, La voix qui m'a dit : « Je t'adore ! »
Cor mihi te furto surripuisse queror.
Théodorb de Bèze.
Dans Bethsaïde, en Galilée, Quand l'époux a baisé les yeux De la vierge enfin dévoilée,
Il la conduit, mystérieux.
Par des escaliers et des routes Sans nombre, au trésor des aïeux.
« Resplendissantes sous les voûtes, Voici mes richesses, dit-il ; Elles sont à toi seule, toutes. »
SÉRÉNADES. Ul
Llduméenne au doux profil Répond d'une voix plus légère Que le chant du souffle en avril
« Le ciel confie à Tétrangère
Tes trésors pour qu'elle en ait soin
Comme une bonne ménagère. »
Or, un soir, grave, sans témoin, Dans l'ombre d'une vague allée, J'ai conduit une femme, au loin ;
Pareil au Juif de Galilée;
J'ai soumis à Tamour vainqueur
Mon opulence inviolée.
« Chère femme ! Voici mon Cœur Ruisselant comme un noble vase D'une chaude et rouge liqueur!
Voici mon Ame où vit Téxtase
Adorable des paradis
Épars sous les brumes de gaze ;
Ame-cygne des lacs tiédis Par le jour sans fin qui caresse Les Édens à l'homme interdits!
Et lorsque j'eus, dans ma tendresse.
Livré mon trésor opulent,
Je m'endormis, bonne maîtresse.
Mais toi, furtive, reculant
Le long des rampes, sans chandelle,
Tu t'es enfuie en me volant,
Gomme une servante infidèle !
SERENADES. UZ
Da sass ein loses Nônnchen Das that, als'wennes sciilicf.
LiBD Poi*ULAIRB.
Ecoutez bien î J'étais allé, De nuit, vers un bois désolé.
Là, j'ai surpris mon Ennemie Dans ses cheveux bruns endormie.
Elle souriait dans les flots
De ses cheVeux bruns, les yeux clos.
« Ce sourire, par un prodige Cruel, tu me Tas pris, lui dis-je,
iU SÉRÉNADES,
•'Wlm
Et tu dors, succube assouvi, Le sommeil que tu m'as ravi ! »
Alors, j'ai tué TEnnemie
Dans ses cheveux bruns endormie.
Son sang fatal, de-ci, de-là.
Sur la ronce éparse coula.?.
Son sang fatal parmi les branches Déshonora les roses blanches.
Vous avez bu sa vie, ô fleurs D'où s'égouttent d'étranges pleurs.
Les pourpres sombres de sa plaie Éclatent dans la roseraie.
Oh ! s'enfuir! et ne vous voir plus.
Floraisons roUgôs du talus I,
Mais le Charme avec ses délices Mornes revit dans les calices.
La langueur de l'ancien poison Pèse dans leur exhalaison.
cœur vaincu î tu désespères De quitter jamais les repaires
Du vaste bois ! cœur exilé, Par les roses ensorcelé !