ÉGLOGUE ANGÉLIQUE
ASIEL
Tandis qu'en la musique éparse du cinnor Nous passons, longue troupe ailée, aux robes d'or, Dans la rose nuée où vont tes ailes, rose Étiniah?
ETINIAH
La route est longue et d'ombres close Qui mène vers le but qui m'attire.
ASIEL
Ton vol Chante comme la voix triste du rossignol Qui pleurait autrefois sous les cèdres des temples. Oùva-t-il?
ÉTINIAH
Asiel ! Asiel ! qui contemples La parfaite splendeur de l'hymen infini !
Ne sais-tu pas qu'un ange adorable est banni ; Qu'il a redescendu les échelons sans nombre (Car il est un chemin qui va du jour à Tômbre, Plus noir à chaque pas ou plus éblouissant Selon que notre pied le monte ou le descend), Et que, privé du nom céleste dont le nomme Encorrécho,plusqu'un démon, mais moinsqu'unhomme, Hélial, au-dessous des nuages rosés Et pâles, où ses pieds vermeils s'étaient posés. Frôle, déchu, la Terre aux saisons condamnée, Et gémit, souffle épars dans l'automne fanée : « Roses mourantes, lys penchés, bleuets éteints. Esprits! reverrons-nous les éternels matins? J)
t>:;0 SOIRS MOROSES.
ASIEL
Ortes, tu maudiras réternité des heures,
Dolente Étiniah qui t'inclines et pleures
Vers la Terre bornée à de brèves saisons ;
Mais quel crime, car nul n'est puni sans raisons,
A fait ddchoir, d'un pur brasier scindant les flammes^
Celle qui t'est la plus chère de tes deux âmes?
ETINIAH
Dca le commencement je l'aimai ! car Celui
Qui voi;t l'isolement d'un ange avec ennui
Et sourit à l'hymen des âmes enlacées.
Nous avait dit : c Allez, vous êtes fiancées,
Jeunes âmes! » Sur terre, où j'ai pleuré longtemps,
Je l'aimai. Que les cœurs humains sont peu constants!
Il riait, infidèle, aux bras d'une autre épouse.
J'étais femme, j'étais belle, je fus jalouse,
Et je mourus, farouche, en détestant l'amour.
Le temps est infini. Quand je revis le jour,
Ayant dans un corps vil pour geôlier mon blasphème,
Je l'aimai sans pouvoir dire ces mots ; « Je t'aime! »
SOIRS MOROSES. "loi
Car j'étais l'iiumble chien de garde sur le seuil Du logis où sa joie assombrissait mon deuil, Et, morne, je voyais entrer la préférée, Femme, belle, et les yeux riant d'être adorée; Mais je fus très heureuse un jour qu'il me battit! Cependant, vers les cieux primitifs, il partit, Et l'âme du chien mort suivait l'âme du maître. O douceur d'être purs et de se reconnaître,
Et, quoique épars, liés indissolublement
Par réternel amour dans l'éternel moment.
De s'épanouir, fleur à la double corolle.
Et de n'avoir, étant deux voix, qu'une parole,
Et de n'avoir qu'un seul regard, étant deux yeux,
Dans la clarté du vaste azur délicieux
D'où nous voyons, si loin, si bas, sous tant de voiles.
Frémir, comme des points ténébreux, les étoiles !
Mais celle qui lui plut, hélas! dans les séjours
D'exil où les nuits sont plus longues que les jours,
Ame aussi, rayonna dans la claire demeure.
Il la vit, — ah! le sort défend qu'un ange meure,
Puisque je souffre encore, Asiel! — et Celui
Pour qui l'isolement d'un cœur est un ennui,
Détournant du pécheur ses sublimes prunelles :
So-î SOIRS MOROSES.
« Puisque tu romps l'accord des amours éternelles, Dit-il avec tristesse, et des pactes conclus. Val retombe! » Hélial partit. Le ciel n'est plus.
ASIEL
llélial est tombé très justement des gloires Célestes dans la nuit des maux expiatoires ; Et tu dois le haïr, bien que haïr soit dur.
Cependant vers quels cieux fuit ton aile d'azur Où l'on voit je ne sais quel soir étrange poindre?
ÉTINIAH
Le haïr? Je l'adore, et je vais le rejoindre I
SOIRS MOROSES. 2o3