IMITÉ DE L'ANGLAIS DE SOUTIIKV
Mon, cher Wolmar, non pas! Pour moi, l'année entière, Dans sa succession înuahle et régulière. Ne m'offre tour à tour que diverses beautés. Toutes en leur saison. — Au déclin des étés. Ce feuillage, là-bas, dont la frange étincelle, Et qui, plus jaunissant, rend la forêt plus belle
Quand un soleil oblique y prolonge ses feux,
Tout ce voile enrichi ne présente à tes yeux
Que .L'hiver, — l'hiver inorne, aride. En ta pensée
Se dresse tout d'abord son image glacée :
Tu vois d'avance au loin les bois découronnés,
Dans chaque arbre un squeletle aux longs bras décharnés;
['lus de fleurs dont l'éclat au jour s'épanouisse;
Plus d'amoureux uiseaux dont le chant réjouisse;
La Nature au linceul épand un vaste effroi. —
Pour toi quand tout est mort, Ami, tout vil pour moi :
Ce déclin que l'Automne étale avec richesse
Me parle, à moi, d'un temps de fête et d'allégresse,
Du meilleur des saints jours, —alors qu'heureux enfants,
Sur les bancs de la classe, eu nos vœux innocents,
Les feuilles qui tombaient ne nous disaient encore
Que le très-doux Noël et sa prochaine aurore.
Pour tout calendrier j'avais ma marque en bois; •
Et là, comptant les jours recomptés tant de fois,
Vite, chaque matin, j'y rayais la journée,
Impatient d'atteindre à l'aube fortunée. —
Pour toi, dans ses douceurs la mourante saison
N'est qu'un affreux emblème, et le dernier gazon
Te rappelle celui de la tombe certaine,
Durant ce long hiver où va La race humaine.
Tu vois l'homme écrasé, débile, se traînant
Sous le faix, et pourtant à vivre s'acharnant ;
Car cette vie est tout. Pour moi, ces douces pentes
Me peignent le retour des natures contentes,
L'heureux soir de la vie, — un esprit calme et sûr
Qui, pour la tin des ans, réserve un fruit plus mûr;
Dans un œil languissant je crois voir l'étincelle.
Un céleste rayon d'espérance fidèle,
La jeunesse du cœur et la paix du vieillard. —
Tout, pour toi, dans ce monde est ténèbres, hasard :
Un grand principe aveugle, un mouvement sans cause
Anime, tour à tour et détruit chaque chose;
Par tons les éléments, sons les eaux, dans les airs,
Chaque être en tue un nuire : ainsi vit l'Univers;
Et dans ce grand chaos, bien plus chaos lui-même,
L'homme, insondable sphinx, ajoute son problème,
(liime et misère, en lui, qui se donnent la main ;
La douleur ici-bas, et point de lendemain —
Oh! ma croyance, Ami, (pie n'est-elle la tienne!
Que n'as-tu, comme moi, l'espoir qui te soutienne,
Qui te montre la vie en germe dans la mort,
Le mal à se détruire épuisant son effort!
Dans la confuse nuit où l'orage nous laisse,
Que ne découvres-tu l'Etoile de promesse,
Qui ramène l'errant vers le bercail chéri !
Alors, Ami blessé, ton cœur serait guéri ;
( iliaque vivant objet, que la trame déploie,
Te rendrait un écho d'harmonie et de joie;
Ht soumis, adorant, tu sentirais partout
bien présent et visible, et tout entier dans km! !
Je ferai ici comme j'ai lait an sujet de Joseph Delorme, je rassemblerai les preuves tant publiques que particulières de l'impression que produisit quand il parut en 1850, dans les derniers mois de la Restauration, et comme un dernier fruit de cette époque d'activité intellectuelle, de loisir et de rêve, le Recueil des Consolations.
Le journal le Globe, auquel j'avais appartenu dès l'origine, mais dont je m'étais un peu séparé depuis ma liaison avec l'école poétique de Victor Hugo et par mes propres essais trop marqués, donna, à la date du lundi 15 mars 1830, un extrait du Recueil, en le faisant précéder de ces lignes bienveillantes qui l'enfermaient un premier jugement :
« 11 y a un an environ, il parut un livre de poésies, tableau déchirant des souffrances morales d'un pauvre jeune étudiant mourant à l.i fois de langueur et de travail; tantôt appelé par la tendresse de son âme aux rêveries les plus douces et les plus élevées, l ntôl ra-
baissé par le malheur el pur la vie des amphithéâtres et des hôpitaux à un sensualisme ironique, et amoureux de la laideur par amertume contre l'humanité. Ici les mystérieuses délicatesses d'un amour religieux et pur, là les ivresses insensées d'un plaisir sans choix, se disputaient cette âme de poëte; et par-dessus tout cela le doute, on plutôt le désespoir d'une incrédulité savante el réfléchie, avec toutes les angoisses de la mauvaise fortune. Dans les salons dorés, au milieu des élégances aisées d'une vie sans privation et sans contrainte, ce livre fut accueilli comme œuvre de mauvais ton : il Fut reçu avec enthousiasme dans les rangs de cette classe' moyenne que notre système politique provoque à toutes les ambitions, et qui rencontre partout pour s'élever des obstacles toujours cruels, souvent infranchissables, contre lesquels s'use la vie et le génie même, l'ne analyse profonde, une recherche un peu systématique, mais cependant toujours vraie, des plus humbles détails, un style grave el tendu, chargé de couleurs toujours étincelanlcs, quoique quelquefois se heurtant ou s'éteignant dans le vague, une harmonie douloureuse, si je peux m'exprimer ainsi, ébranlèrent tontes les imaginations rêveuses el maladives. Les esprits froids se vengèrent par la raillerie d'une exaltation qui les humilie toujours. Quelques affectations de manière et de versification leur donnèrent beau jeu, et il fut convenu, parmi les élégants et les académiciens, que rien de ce petit livre n'était ni de bon sens ni de bon style, dépendant bientôt le veut a change'', la laveur est revenue au poëte pour ses rêves et ses folies de douleur aux lieux d'où naguère il était banni comme immoral. Le voici aujourd'hui suivant, libre et sincère, le progrès de son esprit, dépouillant sa maladive incrédulité, et s élançant presque consolé dans le sein d'un mysticisme à moitié philosophique et à moitié chrétien. Ce n'esl pas encore la foi ni la piété, mais c'est déjà le désir et l'aspiration à Dieu : c'est l'heure de passage de la vie telle que nous la vivons, faibles et corrompus, à la vie telle que nous devrions la vivre, purs et saints, sous la garde d'une religion qui malheureusement ne répond plus ni aux besoins de notre cœur, ni aux convictions de notre intelligence. Nous-n'avons certes aujourd'hui ni l'envie ni la prétention de juger. Ce livre des Consolations enferme d'assez hautes et profondes idées, une poésie assez originale, pour qu'il faille le méditer : il fera bien lui-même son sort, sans l'appui des amitiés. Plus tard nous le reprendrons avec charme et profit. En ces temps de passion et de colère, à la veille peut-être de misérables mais cependant cruelles agitations, il y a plaisir use reposer sur de grandes pensées d'art et de religion, exprimées avec énergie, grâce cl douceur. « Nous choisissons comme extrait les deux pièces suivantes, qui
nous semblent assez bien faire comprendre l'esprit de tout le livre. Nous no saurions trop recommander aux lecteurs que celle amorce tentera de bien lire chaque pièce en situation, comme on dit au théâtre* c'est-à-dire à sa place dans l'ouvrage; car il en est des Consolations comme des Poésies de Delorme : c'est le roman d'une idée ou d'un sentiment, marchant et se développant par accès lyriques, par fantaisies détachées, mais cependant toutes parfaitement coordonnées au but de l'ensemble. »
Le Globe citait ensuite la pièce W du Recueil :
Ami, soit qu'emporté de passions sans nombre ;
et la pièce XVII tout entière :
Jla barque est tout à l'heure aux bornes de la vie....
L'article d'examen et de tond ne parut que le vendredi 7 mai, il était signé 0, et de la plume de cet homme d'esprit, M. Duvergier de Hauranne, qui partageait alors entre la littérature et la politique son actif intérêt et sa sagacité vigilante. Rien, dans ce qui a suivi, ne saurait me faire oublier ce qu'à la plus belle heure de ma jeunesse j'ai dû d'encouragement et de douceur à l'indulgent suffrage d'un critique exact et probe que l'amitié elle-même d'ordinaire ne fléchissait pas. Je donnerai cet article tout entier comme un de mes titres d'honneur :
<c 11 y a quelques années, une réputation de poète se gagnai! en France à bon marché. On apprenait en seconde ou en rhétorique à faire des vers; puis, maître de la césure et de la rime, on cherchait dans les livres quelque lieu commun de morale philosophique, ou dans la nature quelque sujet banal de description. Cela fait, on se niellait a son bureau, et il n'est pas qu'après s'èlre cinq ou six heures passé la main sur le front, on n'en tirât à la fin une centaine de vers raisonnables et corrects. Quand on n'aspirait qu'à l'épîlre ou à la satire, deux ou trois séances suffisaient. On les multipliait si l'on Voulait s'élever à la tragédie ou au poëme épique J car, entre les unes et les autres, ce n'était à vrai dire (prune différence de longueur et de temps. Venaient ensuite les lectures confidentielles d'à-
bord, puis l'Almanach des Muses, puis l' impression ou la représentation; épreuves plus effrayantes que dangereuses, et dont, à l'aide de quelques précautions, on se lirait avec honneur. Ainsi paisiblement et sans bruit une renommée grandissait, jusqu'à ce qu'elle reçût enfin de l'Académie une éclatante sanction.
« Aujourd'hui les choses se passent moins bien. D'un côté, les poêles i|iit' nous venons de décrire ont singulièrement baissé dans l'opinion; de l'autre, ceux qui voudraient les remplacer n'avancent dans la carrière qu'à la sueur de leur front. Il est en effet bon nombre de gens encore pour qui la poésie est tout entière dans les mots. Prenez les sentiments les plus insignifiants, les images les plus ternes; puis, que dans des lignes régulièrement mesurées et rimées ces sentiments et ces images se déguisent en périphrases pompeuses, ou s'habillent de sonores épithètes ; et. pourvu qu'il n'y ait rien dans tout cela de trop nouveau, ces gens-là battront des mains et vous proclameront poète. Mais pour ces mouvements secrets de l'âme qui se traduisent en paroles simples et littérales, pour ces brillantes créations de l'esprit qui impriment au style leur forme et leur couleur, n'attendez de telles gens ni grâce ni indulgence. Tarée qu'ils ne sentiront pas, ils nieront qu'il y ail sentiment; parce qu'ils ne comprendront pas, qu'il y ait pensée.
« Ainsi l'on a lait quand les Consolations ont paru. Par un travers assez rare dans notre vieille école poétique, l'auteur sent à sa manière et écrit comme il sent ; de plus le mètre n'est pour lui que le moyen, non le but. Triste et souffrant, il a donc fait un livre empreint d'un bout à l'autre de tristesse et de souffrance. Toutes ces choses sont dans un certain monde de mauvais exemple et de mauvais goût. Aussi les a-t-on tout d'ibord déclarées artificielles ri systématiques. Pour nous, nous l'avouons, si jamais œuvre nous parut émanée d'un sentiment véritable et profond, c'est celle que nous annonçons. Que ce sentiment déplaise, nous le concevons; qu'on le trouve mal ou faiblement exprimé, nous le concevons encore : mais il y a, ce nous semble, étrange aveuglement à le nier, ou plutôt il y a parti pris. Car si la petite église poétique à laquelle t'ait profession d'appartenir l'auteur des Consolations a d'extravagants sectateurs, elle a des ennemis qui ne sont guère plus sages. Pour les uns, tout est admirable et sublime; tout est, pour les autres, absurde et ridicule. Mais au milieu se trouve un public impartial et sincère qui, sans fermer les yeux sur les défauts, ne demande qu'à goûter les beautés, public jeune en général, el que n'égarent ni de vieux ni de nouveaux préjugés, '.'est à ce public que nous essaierons de parler.
JUGEMENTS El TÉMOIGNAGES. 111
« On se souvient d'un modeste volume qui parut l'an dernier sous le titre de Poésies de Joseph Delorme. Ce volume, où il y avait beaucoup à louer et beaucoup à reprendre, fut, comme il arrive toujours, fort diversement jugé. Ceux qui prirent la peine de le lire en entier y trouvèrent, en général, une rare originalité, et tous les germes d'un talent qui devait se développer et grandir. Ceux, au contraire, qui ne le connurent (pie par deux ou trois pièces eboisies maladroitement ou à mauvaise intention, déclarèrent l'auteur indigne de tout examen sérieux. Cet auteur est encore celui des Consolations, et, quand il ne l'avouerait pas dans sa préface, de l'un à l'autre de ces ouvrages il y a filiation évidente : ce sont en quelque sorte le premier et le second chapitre d'un roman qui est encore loin d'être fini. Joseph Delorme, en un mot, exprime un certain état de l'âme; les Consolations, un autre état de la même âme; mais chacun des deux volumes n'en exprime qu'un seul. De là, si on veut le comprendre et le sentir, la nécessité, cette fois comme l'autre, de lire toutes les pièces dans leur ordre. Isolées, elles perdent leur sens, ou seulement mises bois de leur place : ce ne sont plus alors que des fragments séparés d'une œuvre qui se lie; ce ne sont plus que les membres disjoints d'un corps qui se tient. 11 y a dans cette manière de procéder quelque chose d'un peu lent et peut-être d'assez monotone, mais qui ne manque pas de charme. Ou aime à suivre celte pensée unique à travers tous ses détours et sous toutes ses transformations; à la voir avancer doucement, puis se replier sur ellemême, puis avancer de nouveau. Ainsi elle se produit bien plus complète, elle se développe bien plus large que si, conçue par un esprit vif et encadrée dans cinq ou six strophes, elle y brillait un moment pour disparaître après.
f< Nous avons dû commencer par cette observation, parce qu'elle est capitale. Elle explique comment des esprits judicieux et droits se sont, complètement mépris sur le livre de M. Sainte-Beuve; elle nous explique à nous-même comment, éprouvant d'abord peu de sympathie pour son talent, nous nous sommes par degrés laissé prendre et entraîner. Une poésie un peu intime a d'ailleurs besoin, même chez le lecteur, de solitude et de méditation. Jetée comme délassement au milieu des préoccupations politiques, ou prise après dîner pour stimuler la langueur d'une conversation qui ennuie, comment pourrait-elle être sentie?
« Maintenant disons quel esl le sujet des Consolations. Joseph Delorme nous avait montré un pauvre jeune homme «loué de belles (acuités, mais brisé par le malheur, aigri par la pauvreté, égaré par le désespoir, mélange douloureux de sentiments élevés et de
ll'i JUGEMENTS ET TÉMOIGNAGES
basses fantaisies, rêvant un inonde meilleur, et remuant avec joie toutes les fanges de la vie; repoussant l'idée de Dieu, et iricessammenl poursuivi de la pensée du suicide. Ici le désespoir a l'ait place à une douce tristesse, l'impiété s'est convertie en un vague sentiment religieux. Vous vous souvenez des admirables leçons où M. Cousin nous a si bien peint l'état singulier de ces âmes qui, par dégoût du scepticisme, se jettent dans le mysticisme, et l'embrassent avec amour. Eh bien! on pourrait dire que les Poésies de Joseph Delorme et les Consolations sont les deux chaînons qui unissent l'un à l'autre. Le scepticisme, dans Joseph Delornir. n'était pas encore parti, mais il s'en allait.Le mysticisme, dans les Consolations, n'est pas encore venu, mais il vient. Ce n'est point l'orgueilleuse et triste incrédulité de lord Byron, encore moins la foi paisible et pure de M. de Lamartine : c'est un état bien plus commun aujourd'hui, état d'incertitude et de transition, penchant vers la philosophie par l'esprit, vers la religion par le cœur, ne croyant pas, mais aspirant à croire. En un mot, pour parler comme l'auteur, la maladie commence à céder, et c'est à la poésie d'abord, c'est surtout à l'amitié qu'il en est redevable. Aussi dans celte nouvelle phase de son existence la poésie et l'amitié sont-elles intimement unies. Chaque morceau du recueil porte le nom d'un ami, non par une vaine affectation, mais parce que le souvenir de cet ami était en effet présent, lorsque le morceau a été composé. Et si, parmi ces noms, il en est un qui revient sans cesse, c'est que celui que ce nom désigne n'est, jamais absent de la pensée de l'auteur; c'est, que, plus que personne, cet ami a su décider en lui la crise dont il se réjouit. îsous savons tout ce que peuvent prêter au ridicule ce dévouement sans bornes et celle admiration sans limites; mais nous sentons aussi tout ce qu'ils ont de sincère et par conséquent de touchant.
« Un le voit : ici l'auteur et le livre sont tellement identifiés, que, raconter l'histoire de l'un, c'est presque rendre compte de l'autre. Assurément, (pie l'état que nous venons de décrire soit ou non raisonnable et lion, il est vrai, il est profond, et par conséquent éminemment poétique. Reste à savoir si l'exécution n'a pas manqué à la conception et l'artiste au penseur. Car ce n'est pas tout de renfermer en son sein une mine de poésie abondante el riche; il tant encore l'en extraire et la montrer pure et brillante au dehors. D'après ce que nous avons dit en commençant, ou connaît déjà un des caractères principaux de la forme poétique de M. Sainte-Beuve : c'est la lenteur avec laquelle sa pensée se développe. Un ne peut donc, nous le répétons, le juger sur un fragment détaché, ni même sur une pièce entière isolée des pièces qui précèdent et qui suivent.
Cependant nous en citerons une, qui, jointe à celles que le Globe a déjà citées, pourra, ce nous semble, donner des autres une assez jusle idée. Quand on l'aura lue pour en goûter l'ensemble, nous prions de la relire pour en examiner les détails; nulle part peut-être la facture de M. Sainte-Beuve ne se montre plus à nu :
Dans l'ile Saint-Louis, le long d'un quai désert....
(Suit la pièce entière dédiée à M. Auguste Le l'révost, qui commence par ce vers.)
« Nous ne savons, mais rien dans notre langue ne nous lait éprouver le même genre de plaisir que ce morceau si touchant et si simple. Il semble que nous marchions côte à cote avec l'auteur, et que le long de ce quai désert notre pensée erre avec la sienne et se prenne machinalement aux mêmes vieux souvenirs, s'abandonne aux mêmes réflexions. C'est une rêverie comme dans nos moments de paisible contemplation nous nous y sentons tous entraînés. Telle est en effet l'imagination, ou, si l'on veut, la muse de M. Sainte-Beuve. Il ne ai faut ni grandes catastrophes ni sublimes spectacles. Plus modeste et plus bourgeoise, elle loge en garni, dine à table d'hôte, se promène sur les quais ou les boulevards, et partout s'inspire dd ce qui l'entoure, s'anime de ce qu'elle voit. Tout, en un mot, est pour elle source d'émotion et de poésie: une vieille maison qui projette son ombre sur le quai, une sculpture abandonnée dan- une cour, une branche d'arbre qui pend devant sa fenêtre, tout, jusqu'aux recoins poudreux de sa chambre. C'est de là que toujours elle part pour s'élever aux méditations les plus hautes ; c'est là qu'ensuite elle vient se reposer, et prendre des forces nouvelles.
« Plusieurs poètes en Angleterre ont ainsi procédé ; mais aucun en France. Aussi, comme toute innovation, celle-ci fait-elle jeter de grands cris. « C'est, dit-on, rabaisser la poésie que de la faire descendre à de si vulgaires détails. La poésie est fille des dieux et ne doit pas déroger. » Admirable critique ! Faut-il cent fois répéter que la poésie est partout où il existe un poëte, et là seulement? Que d'honnêtes jeunes gens nous avons connus qui, au sortir du collège, se mettaient en quête de poésie au delà des Alpes ou des Apennins ! Les cheveux longs et la barbe touffue, on les voyait le matin errer dans les rues de Pompéia, gravir le Vésuve, s'asseoir au Colisée; el, malgré tout cela, cette" inspiration qu' ils étaient venus chercher si loin les fuyait comme à Paris ou à Lyon. « J'ai du malheur, nous disait un d'eux, un jour que nous le rencontrâmes dans les cala-
combes de Naples. Je me promène ici depuis bientôt six heures, et je ne trouve rien : cependant les catacombes sont Lien poétiques. » C'est que si la nature extérieure a sa poésie, celte poésie n'esl qu'un germe que peut seule féconder une âme poétique; c'est de plus .qu'en poésie comme en amour les penchants sont divers. Il n'est pas sûr que le Pausilippe inspirât M. Sainte-Beuve aussi bien que son boulevard d'Enfer.
« Toutes les pièces du recueil ne sont pourtant pas du même genre. Souvent le poète nous initie moins au travail de son imagination, et l'inspiration nous apparaît sans que nous la voyions venir. Nous citerons, par exemple, la pièce adressée à mademoiselle ***, chef-d'œuvre, selon nous, de sensibilité et de grâce; nous citerons la Harpe éolienne, traduction ravissante du poète anglais Colerid^e. avec lequel M. Sainte-Beuve a de si remarquables rapports. Nous citerons enfin l'admirable morceau sur l'art, que le Globe a inséré (oui entier. Il n'y a poinl là de ces détails qu'on appelle vulgaires; mais ce n'en est pas moins une poésie de même nature. Bien différent de ces poètes qui font des vers pour en faire, M. Sainte-Beuve pense ri seul, el ses pensées comme ses sentiments débordent en poésie.
« Pour parler à fond du style, il nous' faudrait presque un second article. Le style de M. Sainte-Beuve, en effet; a deux caractères, l'un qui lui est propre, et l'autre qu'il tient de l'école à laquelle il appartient. Cette école, on le sait, croit, et nous croyons avec elle, que la langue poétique de la France a, depuis Corneille et Molière, été continuellement s'effaçant. C'est donc au commencement du dixseptième siècle, au delà même de Racine qu'elle cherche à remonter. Là, selon elle, est un instrument souple et fort, plein et varié, instrument que les poètes du dernier siècle ont à tort délaissé, et (pie leurs successeurs doivent tâcher de ressaisir. Telle est, en fait de style, la révolution, ou, si l'on veut, la restauration, qu'avec persévérance et courage poursuivent en ce moment les poètes de la nouvelle école. Mais une restauration est toujours pleine de difficultés cl de dangers, et peut-être n'ont-ils pas su toujours s'en garantir. Peut-être, par haine de la régularité monotone du vers qu'ils attaquent, ont-ils trop brisé leur vers, et, par ennui du solennel, trop recherclié le familier. De là. plusieurs singularités qui, comme on l'a déjà dit dans ce journal, sont en quelque sorle leur cocarde. Cetle cocarde, M. Sfainte-Beuve la montre beaucoup moins dans ce nouveau recueil que dans le premier ; mais il no la cache pas encore tout à lait. Quant à son style propre, il est, si nous pouvons parler ainsi, tout d'une pièce avec la pensée, el c'est ce qui le rend de
JUGEMENTS ET TÉMOIGNAGES. lia
temps en temps traînant et pénible. Le sentiment restanl toujours un
peu vague, l'expression en effe! n'en saurait être parfaitement précise. La période va donc s'allongeant et s'étendant sans mesure. En un mot, c'est avec quelque effort <pie la pensée se dégage el se produit au dehors, ce qui nous paraît tenir surtout à la pensée ellemême. Nous ne disons pourtant pas que la difficulté ne pût être plus heureusement surmontée. M. Sainte-Beuve (il le reconnaît quelque part lui-même n'est pas encore parfaitement maître de la langue poétique : il faut, pour la dompter, qu'il Utile et se débatte ; et la victoire quelquefois peut rester incomplète.
« En résumé, en France, où nous avons si peu de poésie personnelle, M. Sainte-Beuve est, nous le croyons, appelé à tenir un haut rang. 11 est, d'ailleurs, ce que ne sont pas tous les poètes, un penseur el un homme desprit. Qu'on ne cherche en lui ni vif intérêt dramatique, ni morceaux de bruit et d'éclat ; le bruit dérangerait ses rêveries, l'éclat conviendrait mal à ses habitudes craintives et simples. Nous avons entendu reprocher à M. Sainte-Beuve d'avoir imité M. Victor Hugo; pour nous, à quelques prétentions de style près, nous ne connaissons pas deux poètes plus dissemblables. M. Hugo est surtout un poète d'imagination, M. Sainte-Beuve un poète de pensée. C'est par l'image que le premier arrive presque toujours au sentiment; par le sentiment, que le second arrive à l'image. Nous pourrions pousser plus loin ce parallèle ; mais cet article est déjà trop long. Répétons donc en terminant que de Joseph Détonne aux Consolations il y a progrès très-notable. Nous avons la confiance que l'auteur ne s'arrêtera pas là.
" O. DUVERGIBR DE H.VURANNE.') »
Tous les journaux ne me furent pas aussi favorables : le Xational, par la plume de M. Louis Peisse, se montra d'un classicisme rigoureux. Je ne reproduis pas (ce serait trop d'humilité), mais je signale aux lecteurs qui aiment la contradiction cet article d'un esprit exact, sobre et un peu chagrin (k28 mars 1850). Armand Cartel lui-même, que je connaissais peu alors, voulu! bien, à la lin d'une série d'articles sur llemani (29 mars 1850), déplorer avec politesse mon égarement : « On ne peut, disait-il en terminant, attaquer par trop d'endroits à la fois une production pareille, quand on voit, par la préface des Consolidions, la
déplorable émulation qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste. »
Le mot d'émulation n'était peut-être pas trés-justenient choisi; et bien que tous mes vœux fussent certainement pour le succès d'Hernani, l'esprit du Recueil des Consolations et toute l'intention de la préface étaient plutôt en faveur de l'inspiration lyrique et intérieure, de manière même à faire contraste avec le mouvement dramatique dans lequel on se lançait. Il semblait déjà qu'il y eût de ma part un léger regret et une plainte.
Carrel n'y regardait pas de si près en littérature. Mais la plupart des esprits purement littéraires me furent favorables. Dans les lettres nombreuses qui m'arrivèrent alors et dont j'ai conservé quelques-unes, je me hasarde à choisir celles qui ont quelque chose de remarquable par les noms des signataires ou par les jugements. Je laisse au lecteur le soin d'y faire la part du compliment et de l'opinion sincère.
M. de Chateaubriand m'écrivait :
i 30 mars 1830.
'( Je viens, monsieur, de parcourir trop rapidement vos Consolations; des vers pleins de grâce et de charme, des sentiments tristes et tendres se font remarquer à toutes les pages. Je vous félicite d'avoir cédé à votre talent, en le dégageant de tout système. Ecoute/ votre génie, monsieur ; chargez votre muse d'en redire les inspiralions, et pour atteindre la renommée, vous n'aurez besoin délie porté dans le casque de personne 1 .
« Recevez, monsieur, je vous prie, mes sentiments les plus empresses et mes sincères félicitations.
a Chateaubriand. ».
Lamartine n'avait été qu'à demi satisfait de Joseph Delorme . il y voyait pour la forme une imitation d'André Chénier qu'il
'1) L'est une allusion au sonnet à Victor lluyo wini, où il est dil :
Cornue un guerrier de fer, un raillant homme d'armes. S'il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes,
11 le prend Unis son casque ci le porte en chemin.
prisait peu alors ; il me récrivit en des termes plus indulgents pour moi que justes pour A. Chénier. Mais la première pièce des Consolations qu'il avait lue un jour manuscrite chez Victor Hugo sur la marge d'un vieux Ronsard in-folio qui nous servait d'album, l'avait tout à fait conquis. Je le connus personnellement dans l'été de cette année 1829, et en souvenir d'une promenade et d'un entretien au Luxembourg, je lui adressai la pièce qui est la VIe des Consolations. Il y répondit aussitôt, et le jour même où il la recevait, par une Épître qu'il griffonna au crayon sur son album. Quelques jours après il me l'envoyait copiée avec ce mot :
« Saint-Point, 24 août 1829.
« Je vous tiens parole, mon cher Sainle-Beuve, plus tôt que je ne complais. Voici ces vers que je suis parvenu à vous griffonner en trois jours sur les idées que votre épître délicieuse m'avait inspirées quand je la reçus, et qui étaient ensevelis et effacés sur mon album au crayon...
« Pardonnez-moi de vous répéter en vers mes injures poétiques sur quelques morceaux de Joseph Delorme, vous verrez qu'elles sont l'ombre de la lumière qui environnera son nom. Et si ce sans-façon poétique vous déplaît, déchirez-les.
« Adieu et mille amitiés à vous et à nos amis (1).
« Lamartine. »
Ce fut dans l'été de 1850 que parurent les deux volumes des Harmonies, sur lesquels je fis des articles au Globe. Lamartine m'en remercia par une lettre qui exprime bien les préoccupations et les pensées de ce temps, et qui en fixe exactement la
(1) Ces amis, c'étaient Hugo, David le sculpteur, de Vigny; mais de Vigny demeurait alors dans le quartier du Roule, où il habite encore aujourd'hui ; et nous, au contraire, Hugo, moi-même, David ainsi que les Dévéria, nous étions dans la rue Notre-Dame-des-Champs ou aux environs: c'était toute une petite colonie qui fut au complet de 18-27 jusqu'à l'automne de 1850. — Ne pas confondre celte période plus ancienne de la jeunesse de Victor Hugo avec l'époque de la Place Royale qui fut un cadre et un monde tout différents.
nuance. Il y mêle son jugement sur lés Consolations, lequel est si favorable qu'il y aurait pudeur à le produire, si lui-même, bien des années après, n'avait dit les mêmes cboses, et en des termes presque semblables, dans un dé ses Entretiens familiers sur la littérature.
« Au château de Saint-Point, il juin 1850.
c Recevez mes bien vifs remercîments; mon cher Sainte-Beuve, pour toute la peine que vous a donnée le laborieux enfantement de mes deux volumes au jour. J'ai lu avec reconnaissance les doux articles du Globe. On m'a dit que/e Constitutionnel même avait parlé assez favorablement. Le grand nombre de lettres particulières d'inconnus que je reçois tous les jours me fout assez bien augurer pour l'avenir de cette publication...
<( Je suis enfin au lieu du repos ; les élections l'ont un moment troublé; mais elles sont partout connue ici. si prononcées dans un sens hostile qu'il n'y a plus rien à faire qu'à s'envelopper de sou manteau et à attendre les événements. Lorsque, comme nous, ou déplore les sottises des deux partis, on passe sa vie à gémir. Tout marche à un renversement de l'État, provisoirement tranquille, où nous étions depuis quelques années; hâtez-vous de faire entendre votre voix poétique pendant qu'il y a encore au moins le silence de la terreur; bientôt peut-être on n'entendra plus que le cri des combattants. Les symptômes sont alarmants; vos paisibles amis de Paris (iui font de la politique avec leur encre et leur papier dans la liberté des théories, verront à quels éléments réels ils vont avoir affaire. La plume cédera au sabre. Soyez-en sûr 1 .
« Hier j'ai relu les Consolations pour me consoler de ce que j'entrevois; elles sont ravissantes. Je le dis et je le répète; ; c'est ce que je préfère dans la poésie française intime. Que de vérité, d'âme, d'onction et de poésie! J'en ai pleuré, moi qui oneques ne pleure,
1 1 Ou trouvera peut-être que M. de Lamartine se méprenait ici dans ses présages trop sombres. Mais le poète voit de loin; et en ISôi), si .M. de Lamartine s'est trompé dans ses prévisions immédiates, ce n'était qu'affaire de temps et de distance; il anticipait 1848 et 1851 ; il vovait deux ou trois horizons à la fois. Ce qu'il ne prévoyait pas, c'est qu'il serait l'Orphée qui plus tard dirigerait et réglerait par moments de son archet U'nr cette invasion de barbares.
JUGEMENIS ET TEMOIGNAGES. 119
Soyez en repos contre vos détracteurs; je vous réponds de l'avenir avec une telle poésie : croissez seulement et multipliez. « Adieu. Mille amitié-.
« A. de Lamartine. »
Béranger, de son côté, avec une indulgence presque égale, mais aussi avec cette malice légère dont il savait assaisonner les éloges et en ne craignant pas de badiner et de sourire à de certains passages, m'écrivait :
.< Marsl8â0.
>< Mon cher Delorme,
■< Sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet d' Hernani, peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je veux me faire le thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en garde! et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remercîments poules doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il esl tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style sV.si épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant tout ignorant que je suis), je trouverais bien encore à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases; mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vousmême, qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. G'esl ce que je vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.
u Savez-vous une crainte que j'ai? c'est que vos Consolations ne soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont mis tant et si fort la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas dû vous consoler sitôt; gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses, •le suis un peu de ces mauvais cœurs. Toutefois, j'ai du bon ; aussi vos touchantes Consolations m'ont pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poètes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre
un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de Seigneur, vous me tuiles penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il nie semble que c'est à quelque beauté, tendrement superstitieuse, que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de critique impie. Je suis croyant, vous le savez et de trèsbonne foi; mais aussi je tâche d'être vrai en tout, et je voudrais que tout le monde le fût, même dans les moindres détails. C'est le seul moyen de persuader son auditoire.
« Qu'allez-vous conclure de ma lettre? Je ne sais trop. Aussi, je , sens le besoin de me résumer.
«A mes yeux vous avez grandi pour le talent et grandi beaucoup. Le sujet de vos divers morceaux plaira peut-être moins à ceux qui vous ont le plus applaudi d'abord ; il n'en sera pas ainsi pour ceux d'entre eux qui sont sensibles à tous les épanchemënts d'une âme aussi pleine, aussi délicate que la vôtre. L'éloge qui restera commun aux deux volumes, c'est de nous offrir un genre de poésie absolument nouveau en France, la haute poésie des choses communes de la vie. Personne ne vous avait devancé dans cette route ; il fallait ce que je n'ai encore trouvé qu'en vous seul pour y réussir. Vous n'êtes arrivé qu'à moitié du chemin, mais je doute que personne vous y devance jamais ; je dirai plus : je doute qu'on vous y suive. Une gloire unique vous attend donc; peut-être l'avez vous déjà complètement méritée; mais il faut beaucoup de temps aux contemporains pour apprécier les talents simples et vrais ; ne vous irritez donc point de nos hésitations à vous décerner la couronne. Mettez votre confiance en Dieu ; c'est ce que j'ai fait, moi, poëte de cabaret et' de mauvais lieux, et un tout petit rayon de soleil est tombé sur mon fumier. Vous obtiendrez mieux que cela et je m'en réjouis. A vous de tout mon cœur.
« Bkraxger. »
Ce n'est pas sans uu sentiment de plaisir mélangé de tristesse et d'étonnement, après tant d'années durant lesquelles ont eu le temps de se refroidir ou de s'altérer les vives et faciles attractions de la jeunesse, que je retrouve, au sujet du même Recueil, des lettres toutes tendres de M. Vitet, tout aimables de M. Du-
châtel, de M. Edmond de Cazalès qui avait rendu compte du livre dans le Correspondant, une pièce de vers en strophes lyriques que m'adressait Alexandre Dumas, une lettre de Bûchez le saint-simonien, non encore catholique, et qui, au nom même de mes sympathies, me conviait à une direction religieuse nouvelle (51 mars 1850) :
« Monsieur, je viens de lire vos Consolations; et je ne puis résister an désir de vous écrire. Yo s êtes poëte ; il faut que je vous parle encore : vous êtes poëte, m'écouterez-vous ? écouterez-vous des mots que je crois simples, qui sont durs, peut-être? Vous m'avez fait pleurer, et, cependant, je suis déjà vieux. Au nom de ces pleurs, je vous parle... »
Suivait une discussion, une allocution pressante et chaleureuse, un Compelle intrare dans la religion de l'avenir.
Mais je dus à Beyle (Stendhal), le spirituel épicurien et l'un des plus osés romantiques de la prose, un des suffrages qui étaient le plus faits pour me flatter. Il était peu disposé, en général, en faveur des vers, et des vers français en particulier. Dans un premier écrit sur le Romantisme en 1818, il avait dit :
« La France et l'Allemagne sont muettes : le génie poétique
éteint chez ces nations n'est, plus représenté que par des foules de versificateurs assez élégants, mais le l'eu du génie manque toujours; mais si on veut les lire, toujours l'ennui comme un poison subtil se glisse peu à peu dans l'âme du lecteur; ses yeux deviennent petits, il s'efforce de lire, mais il bâille, il s'endort et le livre lui tombe des mains. » '
Quelle fut donc ma surprise quand je reçus de lui, avec qui je n'avais eu d'ailleurs que des relations assez rares et de rencontre, une lettre ainsi conçue !
« Après avoir lu les Consolations trois heures et demie de suite, le vendredi 26 mars (18Ô0).
« S'il y avait un Dieu, j'en serais bien aise, car il me payerait de son paradis pour être honnête homme comme je suis.
» Ainsi je ne changerais rien ;'i ma conduite, et je serais récompensé pour faire précisément ce que je fais.
« Une chose cependant diminuerait le plaisir que j'ai à rêver avec les douces larmes que l'ait couler une bonne action : cette idée d'en être payé par une récompense, un paradis.
«Voilà, monsieur, ce que je vous dirais en vers, si je savais en faire aussi bien que vous. Je suis choqué que vous autres qui croyez en Dieu, vous imaginiez que, pour être au désespoir trois ans de ce qu'une maîtresse vous a quittés, il faille croire en Dieu. De même un Montmorency s'imagine que, pour être brave sur le champ de bataille, il faut s'appeler Montmorency.
«Je vous crois appelé, monsieur, aux plus grandes destinées littéraires, mais je trouve encore un peu d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage à ceux de La Fontaine. Vous parlez trop de gloire. On aime à travailler, mais Nelson lisez sa Vie par l'infâme Soutliey . Nelson ne se fait tuer que pour devenir pair d'Angleterre. Qui diable sait si la gloire viendra! Voyez Diderot promettre l'immortalité à M. Falconet sculpteur.
« La Fontaine disait à la Champmeslé : « Nous aurons la gloire, moi pour écrire et vous pour réciter, » 11 a deviné. Mais pourquoi parler de ces choses-là? La passion a sa pudeur, pourquoi révéler ces choses intimes/ pourquoi des noms.' Cela a l'air d'une prônerie, d'un puff.
« Voilà, monsieur, ma pensée et toute ma pensée. Je crois (pion parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que les Consolations, quelque chose de plus fort et de plus pur. »
Ce même Beyle, quelques mois après et au lendemain de la révolution de Juillet, nommé consul à Trieste, et se croyant prêt à partir (il n'obtint pas YExequatur), m'écrivait cet autre billet tout aimable, qui me prouvait une fois de plus qu'il augurait bien de moi et qu'il ne tenait pas à lui que je ne devinsse quelque chose :
>• "I, rue Richelieu, ce 29 septembre ISôO.
« Monsieur, on m'assure à l'instant que je viens d'être nommé consul à Trieste. On dit la nature belle en ce pays. Les îles de l'Adriatique sont pittoresques. Je fais le premier acte de consulat en vous engageant à passer six mois ou un an dans la maison du cou-
sul. Vous seriez, monsieur, aussi libre qu'à l'auberge ; nous ne nous verrions qu'à table. Vous seriez tout à vos inspirations poétiques.
« Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués,
« Deyle. »
C'était aux Consolations et aux espérances qu'elles donnaient que je devais tous ces témoignages
Parmi mes amis du Globe ou qui appartenaient par leurs idées à ce groupe, il en est deux de qui je reçus des marques de sympathie accompagnées de quelques indications justes et dont j'au- ' rais pu profiter. M. Yiguier, l'un des maîtres les plus distingués et les plus délicats de l'ancienne Ecole normale, à qui j'avais dédié l'une des pièces (la IIe) du Recueil, après m'avoir remercié cordialement, après m'avoir dit : « Ce n'est pas un livre, c'est « encore cette fois une âme vivante que vous m'avez fait lire; « telle est votre manière : entre votre talent et votre manière « morale il y a intimité; » ajoutait ces paroles que j'aurais dû peser davantage et dont j'ai vérifié depuis la justesse :
« Voilà donc nue phase nouvelle, un autre degré de l'échelle poétique et morale. Il faudra bien vous laisser dire que l'on ne voit pas assez clairement le point où vous arrivez dans la loi, ni celui où vous tendez ; que le désespoir, avec tous ses scandales, l'ait plus pour le succès et pour une certaine originalité qu'un premier retour à des pensées religieuses; que vous paraissez menacé du mysticisme dévot, et qu'en attendant, le mysticisme d'une rêverie toute subjective ne laisse pas assez arriver dans ce sanctuaire toujours tendu de deuil l'air du dehors, le soleil, la vie du inonde. Qu'importe? ce n'est encore qu'une seule année de votre vie! L'unité du Ion, quand il est vrai, fort et animé, n'est point la monotonie. Ce n'est pas la popularité, c'est la durée qui doit l'aire votre succès. Vous n'avez qu'à vivre pour varier les applications d'un si beau talent. Vivez donc, mon cher Sainte-Beuve, et vivez heureux ! Que le bonheur vous inspire aussi bien (pie les chagrins et la pénitence: ce sera une double satisfaction pour ceux qui vous aiment, s
L'ami intime de M. Viguier, Farcy, qui devait quelques mois
après tomber sous une balle royaliste dans le combat des derniers jours de Juillet, et avec qui je m'étais lié depuis peu, ne me parlait pas différemment, et de plus il fixait par écrit pour lui-même ses observations critiques dans des pages qui ne m'ont été communiquées qu'après sa mort. Les voici : c'est une appréciation critique complète de mes deux premiers Recueils, et bien que les pages soient restées inachevées, elles ne laissent rien à désirer pour le sens : combien j'en ai admiré la pénétration et reconnu au dedans de moi la portée exacte et précise! Farcy •avait touché tous les points secrets :
« Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme), disait-il, c'était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens (pu emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit ; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée à L'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune. .
« Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil cœur,' bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.
« Aujourd'hui (dans les Consolations il sort de sa débauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la joie.
« Il n'est pas sorti de sou abattement par une violente secousse : c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant beaucoup ; il n'a rien en lui pour être épris éperdumenl et pousser si passion avec emportement et audace; plu- lard peutêtre... Aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.
« Mais son cœur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié, l'occupent si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art noblement cornu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son àme et de sa vie habituelle. — Il comprend tout, aspire à lout. et n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakespeare Lear, etc. . qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.
« Ces goûts changeront ; cette sincérité s'altérera ; le poëte se révélera avec plus de pudeur ; il nous montrera les blessures de son àme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les ilétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furlil, une confession bonteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé, à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.
<( L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste ; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui le gène, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée : on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force cl la plénitude de sa vie: ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.
« Il s'efforce d'aimer et de croire, parce (pic c'est là-dedans qu'es! le poëte : niais sa marche vers ce sentiment est critique et
logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité' à l'élan vers Dieu.
« Cette amitié n'est m morale ni poétique... »
Il avait raison. — lime fut difficile, pourquoi ne Tavouerais-je pas? de tenir tout ce que les Consolations avaient promis. Les raisons, si on les cherchait en dehors du talent même, seraient longues à donner, et elles sont de telle nature qu'il faudrait toute une confession nouvelle pour les faire comprendre. Ceux qui veulent bien me juger aujourd'hui avec une faveur relativement égale à celle de mes juges d'autrefois, trouveront une explication toute simple, et ils l'ont trouvée : « Je suis critique, disentils, je devais l'être avant tout et après tout; le critique devait tuer le poète, et celui-ci n'était là que pour préparer l'autre. » Mais cette explication n'est pas, à mes yeux, suffisante.
En effet, la vie est longue, et avant que la poési.'. « cette maîtresse jalouse et qui ne veut guère de partage, » songeât à s'enfuir, il s'écoula encore bien du temps. J'étais poète avant tout en 1829, et je suis resté obstinément fidèle à ma chimère pendant quelques années, la critique n'étant guère alors pour moi qu'un prétexte à analyse et à portrait. Ou'ai-je donc fait durant les saisons qui ont suivi? La Révolution de Juillet inter* rompit brusquement nos rêves, et il me fallut quelque temps pour les renouer. Moi-même, à la lin de l'année 1850, j'éprouvai dans ma vie morale des troubles et des orages d'un genre nouveau. Des années se passèrent pour moi à souffrir, à me contraindre, à me dédoubler. Je confiai toujours beaucoup à la Muse, et le Recueil qu'on va lire (les Pensées daoùl), aussi bien que les fragments dont j'ai l'ait suivre précédemment l'ancien Joseph Delorme et que j'ai glissés sous son nom, le prouvent assez. Le roman de Volupté fut aussi une diversion puissante, et ceux qui voudront bien y regarder verront que j'y ai mis beaucoup de cette matière subtile à laquelle il ne manque qu'un rayon pour écloreen poésie.
Mais l'impression même sous laquelle j'ai écrit les Consolalions n'est jamais revenue et ne s'est plus renouvelée pour moi. « Ces six mois célestes de ma vie, » comme je les appelle, ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens, qui taisaient un charme, cela en effet ne pouvait durer; et ceux de mes amis (il en est) qui auraient voulu me fixer et comme m'immobiliser dans cette nuance, oubliaient trop que ce n'était réellement qu'une nuance, aussi passagère et changeante que le reflet de la lumière sur des nuages ou dans un étang, à une certaine heure du malin, à une certaine inclinaison du soir.
« Tous |t\s pelils sujets qui se présentent, rendez-les chaque jour dans leur fraîcheur; ainsi vous ferez de toute manière quelque chose de bon, et chaque jour vous apportera
"ne joie... Toutes mes poésies sont des poésies de circonstance : elles sont, sorties de la réalité, et elles y trouvent leur fonds et leur appui. Pour les poésies en l'air, je n'en fais aucun cas. »
Paroles de Gojlhe à Eckermann.
OCTORRt Ifiô'i
Le titre général de ce volume est tiré de la première pièce, comme c'était la coutume dans plusieurs des recueils poétiques des Anciens. Ce titre exprime d'ailleurs avec assez de justesse la disposition (faut-il dire l'inspiration?) d'où sont nés presque tous ces vers. Il en est qui ont été composés sans doute à d'autres instants de l'année que ceux que le nom d'Août signale; mais, si l'on considère la saison morale de rame, on verra qu'ils sont, en effet le fruit quelquefois, et plus souvent le passe-temps des lents jours et des heures du milieu. Que ces heures ne paraissent pas trop lentes et sommeillantes, c'est seulement ce que je désire. Si j'avais suivi mon vœu, ces vers, au lieu de paraître réunis dans un petit volume à part et d'appeler sur eux une attention toujours redoutée, se seraient ajoutés et glissés à la suite d'une édition in-8° des Consolations, non pas dans le courant de ce recueil dont la nuance est close et veut ne pas être rompue, mais comme appendice et complément du volume. J'avais même essayé déjà d'en insérer quelques-uns à la suite de l'édition in-8° de 1835; mais les éditions futures pouvant tarder in-
définiment, les vers pourtant s'accumulaient; je les dispersais çà et là dans des journaux et recueils périodiques, je les mêlais à mes articles de critique, où ils n'étaient pas lus comme il convient à des vers; et le reproche m'était fait par plusieurs personnes indulgentes de garder, depuis un recueil favorablement reçu, un silence sans cause. Ce que j'assemble est donc uniquement pour montrer que je n'ai jamais déserté un ail chéri. Depuis mars 1830, époque où parurent les Consola! ions. et à travers toute espèce de distractions dans les choses ou dans les pensées, j'ai fait beaucoup de vers : j'en ai l'ait surtout de deux sortes. Je me trouve avoir en ce moment, et sans trop y avoir visé, deux recueils entièrement finis. Celui qu'aujourd'hui je donne, le seul des deux qui doive être de longtemps, de fort longtemps publié, n'est pas, s'il convient de le dire, celui même sur lequel mes prédilections secrètes se sont le plus arrêtées. Il n'exprime pas, en un mot, la partie que j'oserai appeler la plus directe et la plus sentante de mon âme en ces années. Mais on ne peut toujours se distribuer soi-même au public dans sa chair et dans son sang, et après l'indiscrétion naïve des premiers aveux, après l'effusion encore permise des seconds, il vient un âge où la pudeur redouble pour ce qu'on a, une troisième et dernière lois, exprimé; soit qu'on ait exprimé des sentiments qui bientôt eux-mêmes expirent, mais que rien ne remplacera désormais, soit qu'on ait préparé en silence le monument de ce qui durera en nous autant que nous, de ce qui ne changera plus. Ce recueil actuel, tout autre, n'est donc, si on le veut bien, que le snpeillu des heures, leur agrément, leur ennui, l'attente, l'intervalle, la réflexion parfois monotone et bien sérieuse, parlois le retour presque riant et qu'on dirait \olage; mais on y retombe vite toujours au mélancolique et au grave, on n'y perd jamais trop de vue le lointain religieux, et surtout, dans l'ordre des affections exprimées, bien qu'elles puissent sembler éparses et nombreuses, on n'y sort jamais de la vérité intime des sentiments. L'unité peut être ailleurs, la sincérité du inoins est par-
tout ici. L'amitié encore a la [tins grande part de ces chants ; et si ce n'est plus, comme dans le précédent recueil, une amitié presque unique ef dominante qui inspire, c'est toujours l'amitié choisie, le plus souvent l'amitié profonde.
Septembre 18Ï17,
P. S. Lin mot encore, pour préciser davantage le genre et la manière de ce qui suit. L'auteur a composé en tout quatre recueils de vers, dans chacun desquels, n'aimant pas trop à se répéter, il aurait voulu avoir fait quelque chose de nouveau et de distinct. On a dans Joseph Delorme et les Consolations les deux premiers de ces recueils; les Pensées d' Août sont le quatrième. Entre celui-ci et les Consolations il y a donc, à certains égards, une lacune, un intervalle : la nuance certainement est autre. Dans les Pensées d'Août, le poète, plus désintéressé, plus rassis, moins livré désormais aux confidences personnelles, aurait désiré établir un certain genre, moyen ; développer, par exemple, l'espèce de récit domestique et moral déjà touché dans l'anecdote du vicaire John Kirkby (X° pièce des Consolations), puis aussi entremêler certaines épîtres à demi critiques, comme celles qu'on lira adressées à M. Villemain, à M. Patin. En ajoutant aux Pensées d'Août, dans cette réimpression, VÊpîlre a Boileau et l'anecdote de Maria, l'auteur rentre tout à l'ait dans cette double pensée, et il offre, en ces deux cas du moins, un échantillon final très-net de ce qu'il aurait voulu.
Décembre 1S44.
Assis sur le versant des coteaux modérés D'où l'oeil domine l'Oise et s'étend sur les prés ; Avant le soir, après la chaleur trop brûlante, A cette heure d'été déjà plus tiède et lente; Au doux chant, mais déjà moins nombreux, des oiseaux ; En bas voyant glisser si paisibles les eaux. Et la plaine brillante avec des places d'ombres, Et les seuls peupliers coupant de rideaux sombres L'intervalle riant, les marais embellis Qui vont vers Gouvieux finir au bois du Lys, Et plus loin, par delà prairie et moisson mûre Et tout ce gai damier de glèbe et de verdure, Le sommet éclairé qui borne le regard Et qu'après deux mille ans on dit Camp de César,
Comme si ce grand nom que toute foule adore
Jusqu'au vallon de paix devait régner encore!...
M'asseyant là, moi-même à l'âge où mon soleil,
Où mon été décline, à la saison pareil;
A l'âge où Ton s'est dit dans la fête où Ton passe :
« La moitié, sans mentir, est plus jeune et nous chasse ; »
— Rêvant donc, j'interroge, au tournant des hameaux,
La vie humaine entière, et son vide et ses maux:
Si peu de bons recours où, lassé, Ton s'appuie;
Où, la jeune chaleur trop tôt évanouie,
On puise le désir et la force d'aller,
De croire au bien encor, de savoir s'immoler
Pour quelqu'un hors de soi, pour quelque chose belle.
Aux champs, à voir le sol nourricier et fidèle,
Et cet ensemble uni d'accords réjouissants,
Comment désespérer? Et pourtant, je le sens,
Le mal, l'ambition, la ruse et le mensonge,
Faux honneur, vertu fausse, et que souvent prolonge
L'histoire, ambitieuse autant que le César,
Grands et petits calculs coupés de maint hasard,
Voilà ce qui gouverne et la ville et le monde.
Où donc sauver du bien l'arche sainte sur l'onde?
Où sauver la semence? en quel coin se ranger?
Et quel sens a la vie en ce triste danger?
Surtout le premier feu passé de la jeunesse,
Son foyer dissipé de rêve et de promesse,
Après l'expérience et le mal bien connu,
Que faire? Où reporter son effort soutenu'.'
Durant cette partir aride et monotone
Qui, bien avant l'hiver, dès le premier automne
Commence dans la vie, et quand par pauvreté,
Malheur, faute (oh! je sais plus d'un sort arrêté),
Tout espoir de choisir la chaste jeune fille
Et de recommencer sa seconde famille
Dont il sera le chef, à l'homme est refusé,
Où si1 prendre? où guérir un cœur trop vite usé?
En cette heure de calme, en ce lieu d'innocence,
Dans ce fond de lointain et de prochain silence,
La réponse est distincte, et je l'ont nds venir
Du Ciel et de moi-même, et tout s'y réunir.
Oh ! oui ; ce qui pour l'homme est le point véritable,
La source salutaire avec le rocher stable ;
Ce qui peut l'empêcher ou bien de s'engourdir
Aux pesanteurs du corps, ou bien de s'enhardir,
S'il est grand et puissant, à l'orgueilleuse idée
Qu'il pose ensuite au monde en idole fardée
Et dans laquelle il veut à tout jamais se voir,
Ce qu'il faut, c'est à l'âme un malheur, an devoir !
— Un malheur (et jamais il ne tarde à s'en faire). Un malheur bien reçu, quelque douleur sévère Qui tire du sommeil et du dessèchement, Nous arrache aux appâts frivoles du moment, Aux envieux retours, aux aigreurs ressenties; Oui mette bas d'un coup tant de folles orties Dont avant peu s'étouffe un champ dans sa longueur, Et rouvre un bon sillon avec peine et sueur! — Un devoir accepté, dont l'action n'appelle M l'applaudissement ni le bruit après elle. Qui ne soit que constance et sacrifice obscur; Sacrifice du goût le plus cher, le plus pur, Tel que l'honneur mondain jamais ne le réclame, Mais voulu, mais réglé dans le monde de l'âme. Et c'est ainsi qu'il faut, au Ciel, avant le soir, A son cœuv demander an malheur, un devoir!
Marèze avait atteint à très-peu près cet âge Où le (lut qui poussait s'arrête et se partage ;
Jusqu'à trente-trois ans il avait persisté Avec zèle et succès au sentier adopté, Sentier sombre et mortel aux chimères légères. Il tenait, comme on dit, un cabinet d'affaires; De finance ou de droit il débrouillait les cas, Et son conseil prudent disait les résultats Or, Marèze cachait sous ce zèle authentique Un esprit libre et grand, peut-être poétique. Ou politique aussi, mais capable à son jour D'arriver s'il voulait, et de luire alentour. A sa tâche, où le don inoccupé se gâte, Trop longtemps engagé, tout bas il avait hâte De clore et de sortir, et de recommencer Une vie autre et vraie, appliquée à penser. Plus rien n'allait gêner son être en renaissance . Son cabinet vendu lui procurait aisance, Sa sœur avait famille en un lointain pays, El son père et sa mère étaient morts obéis Car l'abri paternel qui protégé et domine S'abattant, on est maître, hélas! sur sa colline.
Dans ce frais pavillon au volet entrouvert. Où la lune en glissant dans la lampe se perd, Devant ce Spasimo (1) comme une autre lumière Dont la paroi du fond s'éclaire tout entière, Près des rayons de cèdre où brillent à leur rang Le poète d'hier aisément inspirant, L'ancien que moins on suit plus il convient d'entendre, Que fait Marèze? Il veille et se dit d'entreprendre. Depuis un an passé qu'il marche vers son vœu. Le joug est jeté loin; il s'en ressouvient peu. Hors pour mieux posséder sa pensée infinie.
\i) La gravure du heau tnhleau de Raphaël qui porte cp nom.
Cet esprit qu'aussi bien on salûrait génie. Retardé jusque-là, mais toujours exercé, Arrive aux questions plus ferme et plus pressé. Poëte et sage, il rêve alliance nouvelle ; Lamartine rémeut, Montesquieu le rappelle; Il veut être lui-même, et que nul n'ait porté Plus d'élévation dans la réalité.
Solennel est ce soir, car son âme qui gronde Sent voltiger plus prés et sa forme et son monde. Marèze est sur la pente; il va gravir là-haut. Où tant de glorieux montent comme à l'assaut. Disant Humanité pour leur cri de victoire, Nommés les bienfaiteurs, commençant par le croire, Et qui, forts de trop faire et de régénérer, Finissent par soi-même et soi seuls s'adorer.
Mais on frappe; une femme entre et se précipite : — « 0 mon frère! » — « 0 ma sœur ! » — Explosion subite, .loie et pleurs, questions, les deux mains que l'on prend, Et tout un long récit qui va comme un torrent : Un mari mort, des noirs en révolte, la ville Livrée au feu trois jours par un chef imbécile, La fuite avec sa tille au port voisin, si bien Qu'elle n'a plus qu'un frère au monde pour soutien. Marèze entend : d'un geste il répond et console, Il baise au front l'enfant, beauté déjà créole, Et, comme à ces discours on oublîrait la nuit. Jusqu'au lit du repos lui-même les conduit.
Le voilà seul. — Allons! ose, naissant génie; Il faut à ton baptême annoncer l'agonie. Dix ans s'étaient passés à comprimer l'essor, A mériter ton jour; donc, recommence encor! Devant ces vers du maître harmonieux et sanc.
Devanl ce Raphaël et sa sublime page,
Au plus mourant soupir du chaut du rossignol,
Au plus fuyant rayon où s'égarait ton vol.
Dis-toi bien : Toul ce beau n'est que faste et scandale
Si j'hésite, etsi l'ombre à l'action s'égale.
Marèze un seul instant n'avait pas hésité; Il s'est dit seulement, dans sa force excité, Que peut-être il saurait, son œuvre commencée, Nourrir enfant et sœur du lait de sa pensée. Il hésite, il espère en ce sens, et bientôt. L'aube éteignant la nuit, son œil plus las se clôt.
Au matin un réveil l'attendait qui l'achève. Une ancienne cliente à lui, madame Estève, Avait, par son conseil, confié le plus clair D'une honnête fortune à quelque premier clerc Etabli depuis peu, jusqu'alors sans reproche; Mais le voilà qui pari, maint portefeuille en poche. La pauvre dame est là, hors d'elle, racontant. Marèze y perd aussi, peu de chose pourtant ; Mais il se croit lié d'équité rigoureuse A celle qu'un conseil a faite malheureuse. Courage! il rendra tout; il soutiendra sa sœur, Il marîra sa nièce; et, sans [dus de lougueui, Il court chez un ami : tout juste un commis manque ; Commis le lendemain, il entre en cette banque; Et là, remprisonné dans les ais d'un bureau, Sans verdure à ses yeux que le vert du rideau, Il vit, il y blanchit, régulier, sans murmure, Heureux encor le soir d'une simple lecture A côté de sa sœur, — un poète souvent . Qu'un retour étouffé lui rend trop émouvant. Et sa voix s'interrompt;... — lecture plu- sacrée
PENSÉES D'AOUT, lit
A L'âme délicate et tout le jour sevrée !
11 a gagné pourtant en bonheur : jusque-là. Plus d'un mystère étrange, et que Dieu nous voila. Avait mis au défi son âme partagée.
La vérité nous fuit par l'orgueil outragée. Mais alors, comme au prix d'un sacrifice cher, Sans plus qu'il y pensât en Prométhée amer, De vertus en vertus, chaque jour, goutte à goutte. La croyance, en filtrant, emporta tout son doute; La persuasion distilla sa saveur, Et la pudique foi lui souffla la ferveur.
— Doudun (exemple aussi) n'est pas, comme Marèze, De ceux qui sentiraient leur âme mieux à l'aise A briller au soleil et mouvoir les humains Qu'à compter pas à pas les chardons des chemins. Il chemine et se croit tout en plein dans sa trace. Très-doux entre les doux et les humbles de race, 11 n'a garde de plus, ne prévaut sur pas un : Celui seul qui se baisse a connu son parfum ; La racine en tient plus, et la Heur dissimule. Son prix, son nom nommé lui serait un scrupule. Enfant, simple écolier, se dérobant au cîioix, Avant qu'il eût son rang il se passait des mois : II n'en tachait pas moins, sans languir ni se plaindre. Mais comme au fond craignant de paraître et d'atteind re. Jeune homme, étroitement casé, non rétréci, Cœur chaste à l'amitié, n'eut-il donc pas aussi Quelque passion tendre, humble, et, je le soupçonne, Muette, et que jamais il n'ouvrit à personne, Mais pour qui sa rougeur parle encore aujourd'hui. Si l'objet par hasard est touché devant lui? \vant tout il avait sa mère bien-aimée,
Infirme plus que vieille, assez accoutumée
A l'aisance, aux douceurs, et dont le mal réel
Demandait pour l'esprit éveil continuel.
Il la soigna longtemps, et lui, l'épargne même.
Pour adoucir les soirs de la saison suprême,
N'eut crainte d'emprunter des sommes par deux. fois,
S'obérant à toujours; mais ce fut là, je crois,
Ce qui, sa mère morte, a soutenu son zèle
Et prolongé pour lui le but qui venait d'elle :
Car, à cet âge, avec ces natures, l'effort
Souvent manque, au dedans s'amollit le ressorl ;
Le vrai motif cessant, on s'en crée un bizarre,
Et la source sans lit dans les cailloux s'égare.
Doudun, que maint caillou séduit, s'en est sauvé;
Le soin pieux domine, et tout est relevé.
En plein faubourg, là— haut, au coin de la mansarde. Dans deux chambres au nord, que l'étoile regarde; A cinq heures rentrant ; ou l'été, matinal ; Un grand terrain en face et le triste canal (1) (Car, presque chaque jour allant an cimetière, 11 s'est logé plus près), voyez! sa vie entière, Son culte est devant vous : un unique fauteuil Où dix ans s'est assis l'objet saint de son deuil, Un portrait au-dessus; puis quelque porcelaine Où la morte buvait, qu'une fois la semaine 11 essuie en tremblant ; des Heures en velours Où la morte priait, dont il use toujours! Le maigre pot de fleurs, aussi la vieille chatte : Piété sans dédain, la seule délicate!
Comme écho de sa vie, il se dit à mi-voix Quelque air des jours anciens qui voudrait le hautbois,
(I) Probablement le canal Saint-Martin, du côté du Père La Chaise.
PENSEES D'AOUT. li"
Quelque sentimentale et benne mélodie,
Paroles de Sedaine, autrefois applaudie
Des mères, que chantait la sienne au clavecin.
Comme Jean-Jacque aussi, dont il sait le Devin,
Il copie, et par là dégrève un peu sa dette,
Chaque heure d'un denier. Son équité discrète
A taxé ce travail de ses soirs, mais si bas,
Que, s'il fallait offrir, on ne l'oserait pas.
Au delà sa pudeur est sourde à rien entendre;
Et quand l'ingrat travail a quelque page tendre,
Agréable, on dirait qu'en recevant son dû
il se croit trop payé du charme inattendu.
— Hier ses chefs le marquaient pour avancer en place ;
11 se fait moins capable, empressé qu'on l'efface.
0 vous, qui vous portez, entre tous, gens de cœur ; Qui l'êtes, — non pas seuls, — et qui, d'un air vainqueur, Écraseriez Doudun et cette élite obscure, Leur demandant l'audace et les piquant d'injure: Ne les méprisez pas, ces frères de vertu, Qui vous laissent l'arène et le lot combattu! Si dans l'ombre et la paix leur coeur timide habile. Si le sillon pour eux est celui qu'on évite, Que guerres et périls s'en viennent les saisir: Ils ont chef Catinat, le héros sans désir!
Et cette âme modique, à plaisir enfouie. Ce fugitif qui craint tout éclair dans sa vie, Qu'à l'un des jours d'essor, de soleil rayonnant * Comme on en a chacun, il rencontre au tournant Du prochain boulevard quelque ami de collège Qui depuis a pris gloire et que le bruit assiège, Sympathique talent resté sincère et bon, Oh ! les voilà bien vite aux nuances du ton.
L'artiste est entendu tout bas du solitaire : Quel facile unisson aux cordes de mystère! Que d'échanges subtils au passage compris! Et cette âme qui va diminuant son prix., Comme elle est celle encor que devrait le génie Vouloir pour juge en pleurs, pour cliente bénie!
.Mais ce n'est pas aux doux et chastes seulement. Aux intègres de cœur, que contre un flot dormant Un malheur vient rouvrir les voiles desserrées Et remorquer la barque au délit des marées : Un seul devoir tombant clans un malheur sans fond Jette à l'àme en désastre un cable qui répond; Fait digue à son endroit aux vagues les plus bautes: Arrête sur un point les ruines îles fautes; Et nous peut rattacher, en ces ans décisifs. Demi-déracinés, aux rameaux encor vifs.
Iîamon de Santa-Cruz, un homme de courage Et d'ardeur, avait, jeune, épuisé maint orage, Les tlots des passions et ceux de l'Océan. Commandant un vaisseau sous le dernier roi Jean En Portugal, ensuite aux guérillas d'Espagne. Le Brésil et les mers et la rude montagne L'avaient vu tour à tour héroïque d'effort; Mais l'àme forte avait plus d'un vice du fort. Pour l'avoir trop aidé, proscrit du roi son maître; A Bordeaux. — marié. — des torts communs peut-être, Ses âpretés surtout et ses fougues de sang Éloignèrent sa femme après un seul enfant. A Paris, de projets en projets, et pour vivre. Ayant changé son nom, il entreprit un livre. Quelque Atlas brésilien-espagnol-et-naval Alors je le connus: — mais. L'affaire allant mal.
[1 courut de ces mots qu'à la légère ou sème, Et j'en avais conçu prévention moi-même. Pourtant quelqu'un m'apprit ses abîmes secrets, Et l'ayant dû chez lui trouver le jour d'après. Oh! je fus bien touché!
— Tout d'abord à sa porte Affiches, prospectus, avis de toute sorte, Engagement poli d'entrer et de tourner : Comme c'était au soir, il me fallut sonner. Une dame fort vieille, et de démarche grande Et lente, ouvrit, et dit sur ma simple demande Son fils absent : c'était la mère de Ramon. Mais quand j'eus expliqué mon objet et mon nom : « Attendez, attendez; seulement il repose, « Car il sort tout le jour; mais, à moins d'une cause, x J'évite d'avertir. » Elle entra, je suivis, Déjà touché du ton dont elle a dit Mon fils. Pendant qu'elle annonçait au dedans ma venue. Je parcourais de l'œil cette antichambre nue, Et la pièce du fond, et son grillage en bois Mis en hâte, et rien autre, et le gris des murs froids. Au salon vaste et haut qu'un peu de luxe éclaire, L'ombre est humide encore au mois caniculaire; La dame s'en plaignit doucement : j'en souffris Songeant à quels soleils burent leurs ans mûris. Mais rien ne m'émut tant que lorsqu'une parole Soulevant quelque point d'étiquette espagnole, — D'étiquette de cour, — Ramon respectueux Se tourna vers sa mère, interrogeant des yeux. Oh! dans ce seul regard, muette déférence, Que d'éveils à la fois, quel appel de souffrance A celle qui savait ce pur détail royal Pour l'avoir pratiqué dans un Escurial !
1iG PENSÉES D'AOUT.
Et du trouble soudain où mon âme en Rit mise,
Sans aller saluer la vieille dame assise,
Tout causant au hasard, du salon je sortis:
El je m'en ressouvins et je m'en repentis,
Craignant de n'avoir pas assez marqué d'hommage;
Car tout aux malheureux est signe et témoignage.
Et depuis lors, souvent je me suis figuré
Quels étaient ces longs soirs entre l'homme ulcéré
De Rio, de Biscaye et des bandes armées,
Et des fureurs de cœur encor mal enfermées,
Proscrit qui veut son ciel, père qui veut son fils, —
Entre elle et lui, navrés ensemble et radoucis.
Oh! si toujours, malgré l'amertume et l'entrave,
Il maintint sur ce point cette piété grave,
Qu'il ait été béni! Que son roc, sans fléchir.
Ait pu fondre au cœur même, et son front s'assagir !
Qu'il ait revu l'enfant que de lui l'on sépare,
Et Lisbonne, meilleure au moins que sa Navarre (1 ) !
Un but auprès de soi, hors de soi, pour quelqu'un, Lu seul devoir constant; — hélas! inoins que Doudun, Que Ramon et Marèze, Aubigmé le poète L'a compris, et son cœur aujourd'hui le regrette: Poète, car il l'est par le vœu du loisir, Par l'infini du rêve et l'obstiné désir. En son fertile Maine, aux larges Ilots de Loire. Bocagère et facile il se montrait la gloire, Se disant qu'aux chansons on l'aurail sur ses pas Comme Ânnette des champs dont l'amour ne ment pas. Tandis qu'après René plu nuit l'astre d'Elvire,
1) L'Étranger, en effet, dont on veut ici parler, est mort depuis à Li bonne; il avait fait partie de l'expédition de don l'edro, et occupait un rang distingué dans l'armée portugaise. Au moment où l'on écrivait cette pièce, on pouvait encore dire que Lisbonne était meilleure que la Navarre.
.lean-Jacque et Bernardin composaient son délire, Et tardif, ignorant ce monde aux rangs pressés, Il s'égarait sans fin aux lieux déjà laissés. Vainement les parents voulaient l'état solide : Pour lui, c'était assez si, VÉmile pouï guide, Le havre-sac au dos, léger, pour de longs mois 11 partait vers les monts et les lacs et les bois. Pèlerin défilant ses grains de fantaisie, — Fantassin valeureux de libre poésie (1). Aux rochers, aux vallons, combien il en semait! Aux buissons, à midi, sous lesquels il dormait! Combien alors surtout en surent les nuages! Infidèles témoins, si Ton n'a d'autres gages: Car, prenant le plus beau du projet exhalé, Ils ne reviennent plus, et tout s'en est allé. La fable des enfants parle encore aux poètes : Rêveurs, rêveurs, semez aux chemins que vous faites Autre chose en passant que ces miettes de pain : Les oiseaux après vous mangeraient le chemin!
Du moins, si visitant, comme il lit, ces contrées, Grandes, et du génie une fois éclairées, Meillerie et Clarens, noms solennels et doux, Bosquets qu'un enchanteur lit marcher devant nous, — S'il gravit tour à tour à la cime éternelle, Redescendit au lac, demanda la brunelle (2) A l'île de Saint-Pierre, et, d'un cœur palpitant,
(1) Fantaisie, /Vzwl.assin; ces rencontres de sons, ces conformités amenées à dessein ou en jouant n'ont rien en elles-mêmes qui doivent déplaire. C'est ce que les Anciens appelaient -v.ryrly.'ri^'-~ ; les exemptes en sont fréquents chez eus; voyez chez Homère, si vous êtes curieux, un exemple tout pareil (Odyssée, IX, lui, 155); consonances, assonances, allitérations de toutes sortes. — M. Nettement, qui se moque de nous à ce sujet, appelle cela des oblitérations; et voilà nos Aristarques!
(i) l'élite fleur fort affectionnée de Rousseau, durant le séjour qu'il lit en cette ile. Voir ses Rêveries, cinquième Promenade.
Aux Charmettes cueillit la pervenche eu montant; S'il revit l'œil en pleurs ce qu'avait vu le maître, Que ne Fa-t-il donné quelquefois à connaître, . D'un vers rajeunissant, qui charme avec détour, Et laisse aussi sa trace aux lieux de son amour! C'est qu'à moins du pur don unique, incomparable, L'effort seul initie à la l'orme durable, Secret du bien-parler que d'un Virgile apprend Même un Dante, et qui fuit tout vaporeux errant. Aubignié, sans dédain, effleura le mystère Et ne l'atteignit pas. Que d'essais il dut taire, Au hasard amassés! Et les ans s'écoulaient; Les plaintes des parents, plus hautes, s'y mêlaient ; Les dégoûts, les fiertés, une àme déjà lasse, L'éloignaient chaque jour des sentiers où l'on passe ; 11 n'en suivit jamais. S'il tente quelque abord, Tout lui devient relus, et son rêve est plus fort. Puis, plus on tarde, et plus est pénible l'entrée : La jeunesse débute, et sa rougeur agrée; Elle ose, on lui pardonne, on l'aide à revenir : Mais, quand la ride est faite, il faut mieux se tenir. La main se tend moins vite à la main déjà rude. Bref, d'essais en ennuis, d'ennuis en vague élude. Des parents rejeté, qui, d'abord complaisants, Bientôt durs, à la Gn se sont faits méprisants, Ambignié, ce cœur noble et d'un passé sans tache, Usé d'un lent malheur qu'aucun devoir n'attache, Ne sait plus d'autre asile à ses cuisants affronts, A ses i;ènes, hélas! que quand aux bûcherons Des forées d'Oberman (1), et les aidant lui-même, Il va demander gite, ajournant tout poème, Ou toujours amusé du poëme incertain
1) Probablement la forêt de Fontainebleau.
Qu'il y vit. une fois flotter à sou matin.
De Jean-Jacque il se dit la gloire commencée
Tard : — rappel infidèle! — Ame à jamais lassée!
Vous dont j'ai là trahi le malheur, oh! pardon! Ami, vous qui n'avez rien que d'honnête et bon, Et de grand en motif au but qui vous oppresse, Au fantôme, il est temps, cessez toute caresse. Rejoignez, s'il se peut, à des efforts moins hauts Quelque prochain devoir qui tire fruit des maux, Et d'où l'amour de tous redescende et vous gagne, — Afin que, revenant au soir par la campagne, Sans faux éclair au front et sans leurre étranger, Il vous soit doux de voir les blés qu'on va charger Et chaque moissonneur sur sa gerbe complète; Et là-haut, pour lointain à l'âme satisfaite, Au sommet du coteau dont on suit le penchant, Les arbres détachés dans le clair du couchant.
Précy.