‹ PoésiesChapitre 151 sur 177 · A M. DE LURDE · texte numérisé non relu

A M. DE LURDE

Sur un front de quinze ans la chevelure est belle; Elle est de l'arbre en fleurs la grâce naturelle,

(1) Mademoiselle de Champlùtretix, aujourd'hui duchesse d'Ayen.

Le luxe du printemps et son premier amour : Le sourire la suit et voltige alentour ; La mère en est heureuse, et dans sa chaste joie Seule en sait les trésors et seule les déploie ; Les cœurs des jeunes gens, en passant remués, Sont pris aux frais bandeaux décemment renoués ; Y poser une fleur est la gloire suprême . Oui la pose une fois la détache lui-même.

Même aux jeunes garçons, sous l'airain des combats, La boucle à flots tombants, certes, ne messied pas ; Qu'Euphorbe si charmant, la tête renversée, Boive aux murs d'Ilion la sanglante rosée, C'est un jeune olivier au feuillage léger, Qui, tendrement nourri dans l'enclos d'un verger, N'a connu que vents frais et source qui s'épanche, Et, tout blanc, s'est couvert de fleurs à chaque branche ; Mais d'un coup furieux l'ouragan l'a détruit : Il jonche au loin la terre, et la pitié le suit.

Quand une vierge est morte, en ce pays de Grèce, Autour de son tombeau j'aperçois mainte tresse, Des chevelures d'or avec ces mots touchants : « De l'aimable Timas, ou d'Erinne aux doux chants, La cendre ici repose : à l'aube d'hyménée, Vierge, elle s'est sentie au lit sombre entraînée. Ses compagnes en deuil, sous le tranchant du fer, Ont coupé leurs cheveux, leur trésor le plus cher. »

Et que fait parmi nous, dans sa ferveur sacrée, Héloïse elle-même, Amélie égarée, Celle qui, sans retour, va se dire au Seigneur, Que fait-elle d'abord que de livrer l'honneur De son front virginal au fer du sacrifice,

Pour être sûre enfin que rien ne l'embellisse, Que rien ne s'y dérobe à l'invisible Époux.' Du rameau sans feuillage aucun nid n'est jaloux. Or, puisque c'est l'attrait dans la belle jeunesse Que ce luxe ondoyant que le zéphyr caresse, Et d'où vient jusqu'au sage un parfum de désir, Je veux redire ici, d'un vers simple à plaisir, Non pas le jeu piquant d'une boucle enlevée, Mais sur un jeune front la grâce préservée.

« J'étais, me dit un jour un ami voyageur, D'un souvenir lointain ressaisissant la fleur, J'étais en Portugal, et la guerre civile, Tout d'un coup s'embrasant, nous cerna dans la ville : C'est le lot trop fréquent de ces climats si beaux ; On y rachète Éden par les humains fléaux. Le blocus nous tenait, mais sans trop se poursuivre ; Dans ce mal d'habitude on se remit à vivre; La nature est ainsi : jusque sous les boulets, Pour peu que cela dure, on rouvre ses volets ; On cause, on s'évertue, et l'oubli vient en aide; Le marchand à faux poids vend, et le plaideur plaide ; La coquette sourit. Chez le barbier du coin, Un Français, un Gascon (la graine en va très-loin), Moi j'aimais à m'asseoir, guettant chaque figure : Molière ainsi souvent observa la nature. Un matin, le barbier me dit d'un air joyeux : « Monsieur, la bonne affaire! (et sur les beaux cheveux D'une enfant là présente et sur sa brune tète 11 étendait la main en façon de conquête), Pour dix francs tout cela! la mère me les vend.» — « Quoi! dis-je en portugais, la pitié m'émouvant, Quoi ! dis-je à cette mère empressée à conclure, Vous venez vendre ainsi la plus belle parure

De votre enfant; c'est mal. Le gain vous tente : eh Lien !

Je vous Tachèle double, et pour n'en couper r$en.

Mais il faut in amener l'enfant chaque semaine :

Chaque fois un à-compte, et la somme est certaine. » —

Qui fut sot? mon barbier. 11 sourit d'un air tin,

Croyant avoir surpris quelque profond dessein.

La mère fut exacte à la chose entendue :

Elle amenait l'enfant, et je payais à vue.

Puis, lorsqu'elle eut compris que pour motif secret

Je n'avais, après tout, qu'un honnête intérêt,

Elle me l'envoya seule ; et l'enfant timide

Entrait, me regardait de son grand œil hunnd1,

Puis sortait emportant la pièce dans sa main.

A force toutefois de savoir le chemin,

Elle s'apprivoisa : — comme un oiseau volage,

Que le premier automne a privé du feuillage,

Et qui, timidement laissant les vastes bois,

Se hasarde au rebord des fenêtres des toits ;

Si quelque jeune tille, âme compatissante,

Lui jette de son pain la miette finissante,

Il vient chaque matin, d'abord humble et tremblant,

Fuyant dés qu'on fait signe, et bientôt revolant;

Puis l'hiver l'enhardit, et l'heure accoutumée :

Il va jusqu'à frapper à la vitre fermée;

Ce que le cœur lui garde, il le sait, il y croit ;

Son aile s'enfle d'aise, il est là sur son toit;

Et si, quand février d'un rayon se colore,

La fenêtre enti'ouverte et sans lilas encore

Essaie un pot de fleurs au soleil exposé,

Il entre en se jouant, innocent et rusé ;

Il vole tout d'abord à l'hôtesse connue,

En sons vifs et légers lui rend la bienvenue,

Et becqueté son doigt ou ses cheveux flottants,

Comme un gai messager des bonheurs du printemps

« Telle de Maria (c'était ma jeune fille) Jusqu'à moi, du plus loin, la caresse gentille Souriait, s'égayait, et d'un air glorieux Elle accourait montrant à deux mains ses cheveux. Je pourrais bien ici faire le romanesque, Vous peindre Maria dans la couleur mauresque, Quelque gitana fiére, à l'œil sombre, au front d'or; Mais je sais peu décrire et moins mentir encor. Non, rien de tout cela, sinon qu'elle était belle, Belle enfant comme on l'est sous ce climat fidèle, Comme l'est tout beau fruit et tout rameau vermeil Prêt à demain éclore au pays du soleil. Elle avait jusque-là très-peu connu sa grâce; Elle oubliait son heure et que l'enfance passe. L'intérêt délicat qu*un regard étranger Marquait pour les trésors de son front en danger Éveilla dans son âme une aurore naissante : Elle se comprit belle, et fut reconnaissante. Pour le mieux témoigner, en son cliarme innocent, La jeune fille en elle empruntait à l'enfant; Ses visites bientôt n'auraient été complètes Sans un bouquet pour moi de fraîches violettes, Qu'elle m'allait cueillir, se jouant des hasards, Jusque sous les boulets, aux glacis des remparts.

« Souvenir odorant, même après des années ! Violettes d'un jour, et que rien n'a fanées ! J'ai quitté le pays, j'ai traversé des mers ; Ce doux parfum me suit parmi d'autres amers. Toujours, lorsqu'en courant je me surprends encore A contempler un front que son avril décore, Un cou d'enfant rieuse élégamment penché, Un nœud de tresse errante à peine rattaché,

Toujours l'idée eu moi renaît pure et nouvelle : Sur un front de quinze ans la chevelure est belle ' »

J'ai souvent essayé de l'élégie, et j'en ai fait de bien des sortes. En voici une que je crois pouvoir détacher d'une suite où elle était tout à fait à sa place, pour la présenter ici comme échantillon d'un genre assez nouveau : à la fois tendresse et pureté, et réalité toujours. C'est ainsi que j'essayais de pratiquer, dans mes cadres moyens, la poétique précédemment développée dans l'Épitre à M. Villemain.

Elle me dit un jour ou m'écrivit peut-être : « Ami, tâchez pour moi de voir et de connaître « Ces pauvres gens, ici nommés, dont on m'apprend « Détresse, maladie, un détail déchirant. « Allez, car dans ma vie et si pleine et si close « Je ne puis; mais sur vous, Ami, je m'en repose. »

Et j'allai, je courus avant le lendemain; Amour et charité n'étaient qu'un dans mon sein. Je sus ce que c'était d'avoir au cœur des ailes, Et tout ce qu'on nous dit des tendresses si belles Pour les pauvres du Christ; les chercher, se hâter; Demander d'être esclave afin de racheter; Prendre un enfant infirme, un vieillard 1ns de vivre; Partager un fumier avec ceux qu'on délivre ; Oh ! oui, je conçus tout, et dans l'instant, mon Dieu, De mon flambeau chéri je reçus tout ton feu! Oh! pardonne, et ton Christ me pardonna, j'espère, Car à Toi, car à Lui, dans l'instant salutaire, Je fis tout remonter, et le divin éclair,

2$l PENSEES D'AOUT.

En traversant mon cœur, y consuma la chair.

J'arrivai, je trouvai ceux dont la faim m'appelle.

Eli! que vis-je d'abord? ô misère réelle!

Oh! rien de gracieux et d'à plaisir rêvé,

Et qu'un premier sourire a bientôt relevé !

Pas de front virginal incliné vers la mère,

Pas de beaux cheveux blancs ! ô misère, misère!

Et pourtant, sous l'horreur des haillons amassés,

Comme arbres tout entiers en racines poussés,

Les vertus subsistaient depuis longues années,

Trésor tel, qu'en retour des oboles données,

Contemplant les devoirs pratiqués sans fléchir,

Pour une Éternité j'avais à m'enrichir!

Depuis ce moment-là, redoublant d'amour tendre.

De chaste et pur amour où l'Ange peut descendre,

Pour Elle, pour qu'à bien ceci lui soit compté,

.le soigne la famille, et quand j'ai suscité

Un bienfaiteur de plus, quelque bonté de femme

Comme il en est encor, je me dis dans mon âme :

« C'est Elle sous ce nom, Elle qu'ils vont bénir

(Nos noms, même en leurs vœux, ne doivent pas s'unir !

C'est Elle, sans savoir, que leur vive prière

Recommande surtout, c'est Elle la première,

Vigilante, invisible, et par qui Lieu voulut

Leur rouvrir son secours en cet humain salut ! »

La Charité fervente est une mère pure (Raphaël quelque part sous ces traits la figure). Son œil regarde au loin, et les enfants venus Contre elle de tous points se serrent, froids et nus. Un de ses bras les tient ; l'autre bras en implore ; Elle en presse à son sein, et son œil cherche encore. Ouelques-uns par derrière, atteignant à ses plis, Et sentis seulement, sont déjà recueillis.

Jamais, jamais assez, ô sainte hospitalière !

Mais ce que Raphaël en sa noble manière

Ne dit pas, c'est qu'au cœur elle a souvent son mal,

Elle aussi, quelque plaie à l'aiguillon fatal;

Pourtant, comme à l'insu de la douleur qui creuse,

Chaque orphelin qui vient enlève l'âme heureuse!

Et nous pouvons ainsi sans blasphème; Elle et moi Toucher à ces objets de prière et de foi. Souffrir et nous sevrer, aimer nos chemins sombres, C'est là notre lot même en ce monde des ombres. Les plus gais de nos jours et les mieux partagés Sont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers, Dans les petits sentiers du lointain cimetière Ensemble nous passons une heure tout entière. En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrés, Nos pas sont lents et doux, nos propos muni mes; Rarement le soleil, débordant sur nos têtes, Rayonne ces jours-là ; de nos timides fêtes Les reflets mi-voilés ont gagné la saison : C'est vapeur suspendue et tiède nuaison (1). Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre, Un cyprès qu'on détourne évite la rencontre. La piété funèbre, errant sous les rameaux, Donne au bonheur discret le souvenir des maux, Le prépare à l'absence; et quand, l'heure écoulée, On part, — rentré chacun dans sa foule mêlée, On voit longtemps encor la pierre où l'on pria, Et la tombe blanchir sous son acacia !

(1) Limes crat tenuis, longa subnubilus timbra.

Ovidk.

FAISANT COMME SllTE AUX PENSÉES D'AOUT

Tous sont divers, et ton; fuient vrais un moment Asdi\é Ohénieii.

SONNETS

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