DE BALLAIGUES A ORBE, JURA
11 octobre.
Sur ce large versant, au dernier ciel d'automne, Les arbres étages mêlent à mes regards Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards, Chacun différemment effeuillant sa couronne.
L'un, pâle et jaunissant, amplement s'abandonne; L'autre, au bois nu, mais vert, semble au matin de mars ;
D'autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars D'un rouge glorieux dont tout ce deuil s'étonne.
Les sapins cependant, les mélèzes, les pins,
D'un vert sombre, et groupés par places aux gradins,
Regardent fixement ces défaillants ombrages,
Ces pâleurs, ces rougeurs, avant de se quitter... Et semblent des vieillards, qui, sachant les orales ■ Et voyant tout finir, sont tristes de rester.
DE BALLAIGULS A JOUGNE, AU RETOUR.
Le i juin.
J'ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle, J'ai monté le versant fraîchement tapissé. A ces fronts rajeunis chaque vert nuancé l'eignait diversement la teinte universelle :
Près du fixe sapin à verdure éternelle Le peuplier mouvant, le tremble balancé, Et le frêne nerveux tout d'un jet élancé, De feuille tendre encor comme la fraxinelle.
Le mélèze lui-même, au fond du groupe noir, Avait changé de robe et de frange flottante; Autant qu'un clair cytise il annonçait l'espoir.
SOTES ET SONSETS. 289
0 mon Ame, disais-je, ayons fidèle attente! Ainsi dans le fond sûr de l'amitié constante (le qui passe et revient est plus tendre à revoir.
Lorsque j'arrivai à Lausanne pour y commencer un cours, MM. les étudiants de la société dite de Zofuujuc m'adressèrent un chant de bon accueil et d'hospitalité; j'y répondis la veille du 1" janvier par la pièce suivante, où il est l'ait allusion, vers la (in, à la perte récente d'un jeune et bien regrettable poète, qui aurait fait honneur au pays.
Pour répondre à vos vers, à vos chants, mes Amis, Je voulais, plus rassis de ma prose, et remis,
Attendre au moins les hirondelles; Je voulais, mais voilà, de mon cœur excité, . Que le chant imprévu de lui-même a ch;mté
Et vers vous a trouvé des ailes.
Il a chanté, croyant dès l'hiver au printemps, Tant la neige à vos monts, à vos pics éclatants
Rit en fraîcheurs souvent écloses; Tant chaque beau couchant, renouvelant ses jeux, A tout ce blanc troupeau des hauts taureaux neigeux
Va semant étoiles et roses !
Même aux plus sombres jours, et quand tout se confond, Quand le lac, les cieux noirs et les monts bleus nous font
Leurs triples lignes plus serrées, 11 est de prompts éclairs partis du divin seuil, Et pour l'esprit conforme à ce grand cadre en deuil
Il est des heures éclairées.
200 ÎSOTES ET SONNETS.
Tout ce que d'ici l'œil embrasse el va saisir, Miroir du cbasle rêve, horizon du désir,
Autel à vos âmes sereines ; Là-bas aussi Montreux, si tiède aux plus souffrants, Et fidèle à son nom ce doux nid de Clarens,
Où l'hiver même a ses baleines ;
Oui, tout!... j'en comprends tout, je les aime, ces lieux; J'en recueille en mon cœur l'écho religieux
S'animant à vos voix chéries, A vos mâles accords d'Helvétie et de ciel ! Car vous gardez en vous, iils de Tell, de Davel (1),
Le culte uni des deux patries.
Oh ! gardez-le toujours, gardez vos unions ; Tenez l'œil au seul point où nous nous appuyons
Si nous ne voulons que tout tombe.
La mortelle patrie a besoin, pour durer, D'entrer par sa racine, et par son front d'entrer
En celle que promet la tombe.
Fils au cœur chaste et fort, gardez tous vos saints nœuds. Ce culte du passé, fécond en jeunes vœux,
Cet amour du lac qui modère, Cet amour des grands monts qui vous porte, au pied sûr, Dès le printemps léger, dans la nue et l'azur
D'où vous chantez la belle terre.
Et si quelqu'un de vous, poëte au large espoir (2), Hardi, l'éclair au front, insoucieux de choir, S'il tombe, hélas! au précipice,
(1) Le major Davel, patriote et religieux, exécuté en 1723 pour avoir tenté d'affranchir le Pays de Yaud de la domination bernoise. •
(2) Frédéric Monneron, jeune poète qui promettait de prendre un essor élevé; mort à la Heur de l'âge, dans l'égarement de l'esprit.
Gardez dans votre cœur, au chantre disparu, Plus sûr que l'autre marbre auquel on avait cru, Un tombeau qui veille et grandisse.
A ceux, aux nobles voix qiïencor vous possédez, A ceux dont vous chantez les chants émus, gardez
Amour constant et sans disgrâce ; Toutes les piétés fidèles à mûrir ; Et même un souvenir, qui n'aille pas mourir,
A celui qui s'asseoit et passe.
51 décembre 1837.
Oh ! laissez-moi quand la verve affaiblie Par les coteaux m'égare avec langueur, Quand pourtant la mélancolie Demande à s'épancher du cœur,
Oh! laissez-moi du poëte que j'aime Bégayer le vague et doux son, Glaner après lui ce qu'il sème, Et de Collins, d'Uhland lui-même Émietter quelque chanson.
Je vais, traduisant à ma guise Un vers que je détourne un peu; C'est trop ma douceur et mon jeu Pour qu'autrement je le traduise.
C'est proprement sur mon chemin Tenir quelque branche à la main Que j'agite quand je respire.
C'est sous nies doigts faire crier, C'est mâcher un brin de laurier, Comme nos maîtres l'osaient dire.
Quel mal d'avoir entrelacé, Même d'avoir un peu froissé Deux fleurs dans la même couronne?
La. fleur se brise dans l'essai; L'arbre abondant me le pardonne.
Et puis j'y mêle un peu de moi, Et ce peu répare ma faute.
Souvent je rends plus que je n'oie Par un nouvel et cher emploi.
Ainsi, quand, après des journées D'étude et d'hiver confinées, Je quitte, un matin de beau ciel, Mon Port-Royal habituel ; Si devant mon cloître moins sombre, Au bord extrême du préau, M'avançant, je vois passer l'ombre, Ombre ou blanc voile et fin chapeau De jeune fille au renouveau Courant au tournant du coteau,
Alors, pour peindre mon nuage, M'appliquant tout à fait l'image Du Brigand près du chemin creux, Uhland, j'usurpe ton langage;
Et, si je n'en rends le sauvage, J'en sens du moins le douloureux.