‹ PoésiesChapitre 169 sur 177 · A SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

A SAINTE-BEUVE

Ami, pourquoi tant de silence?

Pourquoi t 'obstiner à cacher L'hymne brillante qui s'élance De ton cœur prompt à s'épancher.

Déserte pour un jour la prose:

Réveille, après un long sommeil, Ton doux vers plus frais que la rose Au premier baiser du soleil.

Dis à l'oiseau de rouvrir l'aile :

Laisse de sillon en sillon S'égarer la vive étincelle Que l'on nomme le papillon.

Rends-nous ton chant rempli de flamme.

Ton chant rival du rossignol ; Permets aux brises de ton âme De nous embaumer dans leur vol.

Et, puisque tu le peux, ramène Auprès de nous l'aimable cours De la poétique fontaine Que tu voudrais celer toujours.

Regarde : jamais dans ce monde L'horizon ne fut moins serein ; Jamais angoisse plus profonde >'e tourmenta le cœur humain.

Les temps sont lourds, les temps nous pèsent ;

Que devenir sous ces linceuls,

Si les plus doux chanteurs se taisent.

Ou ne chantent que pour eux seuls?

Si, dans la solitude aride, Qui n'a ni calme ni saveur, Il n'est pas un ruisseau limpide.

Il n'est pas un palmier sauveur '!

Oh ! viens, doux maître en rêverie, Viens reprendre ton beau concert ; Ne reste pas, puisqu'on t'en prie, A t'épanouir au désert.

Fleur odorante, fleur sonore, C'est trop te refermer; tu dois A ceux qu'un ciel brûlant dévore Ton frais parfum, ta fraîche voix.

Tu leur dois ton hymne hardie Plus suave de jour en jour, Et l'incessante mélodie De ton âme qui n'est qu'amour!

Édouakd Turquf.tv.

REPONSE

Mon cœur n'a plus rien de l'amour, Ma voix n'a rien de ce qui chante.

Ton amitié me représente Ce qui s'est enfui sans retour.

11 est un jour aride et triste Où meurt le rêve du bonheur ; Voltaire y devint ricaneur, Et moi, j'y deviens janséniste.

Ce qu'on appelle notre vol Ne va plus même en métaphore; Nos regards n'aiment plus l'aurore, Et l'on tuerait le rossignol.

flOTES ET SONHETS. 353

Oiseau, pourquoi celte allégresse, Orgueil et délices des nuits?

Ah! ce ne sont plus mes ennuis, Que ceux où ton chant s'intéresse !

Soupir, espoir, tendre langueur, Attente sous l'ombre étoilée !

Par degrés la lune éveillée Emplit en silence le cœur.

Pour qui donc fleurissent ces roses, Si ce n'est pas pour les offrir ?

Charmant rayon, autant mourir, Sans un doux front où tu te poses !

Tous les ruisseaux avec leurs voix Que sont-ils sans la voix qu'on aime ? Ce ne fut jamais pour lui-même Que j'aimai l'ombrage des bois.

Dans les jardins ou les prairies, Le long des buis ou des sureaux, Devant l'ogive aux noirs barreaux, Comme au vieux chêne des féeries;

Même sous l'orgue solennel, Au seuil de la chaste lumière, Même aux abords du sanctuaire Où toi, tu t'es choisi le ciel,

Dès l'enfance mon seul génie Ne poursuivit qu'un seul désir :

Un seul jour l'ai-je pu saisir?

Mais tout vieillit, l'âme est punie.

53i NOTES El SONNETS.

Et tes doux vers lus et relus iYont l'ait qu'agiter mon mystère :

Quoi donc! aime-t-on sur la terre, Depuis que, nous, nous n'aimons plus?

UN DERNIER RÊVE

Lt (joui- jamais, pour ne plus revenu'

Schubert, BaTCdTOUt.

Jamais , ù jamais plusl Madame ïastu .

11 fut court : il a commencé sur le plus vague el le plus tendre nuage de la poésie : il a fini au plus aride et au plus désolé du désert à jamais illimité du cœur.

Au dedans tout, rien au dehors. Voici les seuls vestiges : on les a réunis, même les moindres, comme on enfermerait quelques feuilles, quelques fleurs brisées, dans une urne.

UN DERNIER RÊVE

SONNET

TKADUIT D U1UAND

Deux jeunes filles, là, sur la colline, au soir, Sous le soleil couchant deux tiges élancées, Légères, le Iront nu, comme sœurs enlacées, S'appuyaient l'une à l'autre et venaient de s'asseoir.

L'une aux grands monts, au lac, éblouissant miroir, Du bras droit faisait signe, et disait ses pensées ; L'autre, vers l'horizon aux splendeurs abaissées, De sa main gauche au front se couvrait, pour mieux voir.

Et moi qui les voyais toutes deux... et chacune,

Un moment j'eus désir: « 01) ! pourtant, près de l'une

Être assis! n me disais-je; et j'allais préférer.

>40 UN DERNIER REVE

Mais, regardant encor les deux sœurs sous le charme, Mon désir se confond, tout mon cœur se désarme : « Non, ce serait péché que de les séparer! »

SONNETS

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