‹ PoésiesChapitre 38 sur 177 · ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

ESPÉRANCE

A mon ami Ferdinand D (dénis).

Ce soleil-ci n'est pas le véritable.j e ra'allends à mieux. Dixis.

Quand le dernier reflet d'automne À fui du front chauve des bois; Qu'aux champs la bise monotone Depuis bien des jours siffle et tonne, Et qu'il a neigé bien des fois ;

Soudain une plus tiède haleine A-t-elle passé sous le ciel :

Soudain, un matin, sur la plaine, De bruines et de glaçons pleine, Luit-il un rayon de dégel :

Au soleil, la neige s'exhale;

La glèbe se fond à son tour ;

Et sous la brise matinale,

Comme aux jours d'ardeur virginale,

La terre s'enfle encor d'amour.

L'herbe, d'abord inaperçue,

Reluit dans le sillon ouvert;

La sève aux vieux troncs monte et sue :

Aux flancs de la roche moussue

Perce déjà le cresson vert.

Le lierre, après la neige blanche, Reparaît aux crêtes des murs ; Point de feuille, au bois, sur la branche) Mais le suc en bourgeons s'épanche, Et les rameaux sont déjà mûrs.

Le sol rend l'onde qu'il recèle ; Et le torrent longtemps glacé Au front des collines ruisselle, Comme des pleurs aux yeux de celle Dont le désespoir a passé.

Oiseaux, ne chantez pas l'aurore, L'aurore du printemps béni; Fleurs, ne vous pressez pas d'éclore :

Février a des jours encore, Oh ! non, l'hiver n'est pas fini.

Ainsi, dans l'humaine vieillesse, Non loin de l'éternel retour, La brume par moments nous laisse, Et notre œil, mflgré sa faiblesse, Entrevoit comme un nouveau jour :

Étincelle pâle et lointaine

Le soleils plus beaux et meilleurs,

Reflet de l'ardente fontaine.

Aurore vague, mais certaine.

Du printemps qui commence ailleurs

Joseph avait l'habitude d'écrire sur des feuilles volantes, suide petits carrés de papier, et quelquefois aux marges de ses livres, les idées, les remarques qu'il avait entendues de ses amis, ou qui lui venaient, à lui-même, dans ses lectures et ses promenades. Nous en avons ici réuni quelques-unes sous le titre de Pensées. Ces Pensées ont trait à divers points spéciaux de poésie et d'art, auxquels Joseph avait beaucoup réfléchi vers les derniers temps, et elles ne seront peut-être pas sans intérêt pour les lecteurs curieux de ces sortes de questions.

La vérité, eh toutes choses, à la prendre dans son sens ie plus pur et le plus absolu, est ineffable et insaisissable : en d'autres termes, une vérité est toujours moins vraie, exprimée, que conçue. Pour l'amener à cet état de clarté et de précision qu'exige le langage, il faut, plus ou moins, mais nécessairement

144 l' EN SE ES

el toujours, y ajouter et on retrancher; rehausser les teintes, repousser les ombres, arrêter les contours; de là tant de vérités exprimée*, qui ressemblent aux mêmes vérités conçues, comme, en sculpture, des nuages de marbre ressemblent à des nuages. C'est souvent un peu la faute de l'ouvrier, c'est toujours et surtout la faute de la matière. Est-ce à dire qu'il faille prendre garde d'exprimer la vérité, de peur de l'altérer? Non, certes. Mais, quelque idée qu'on exprime, on ne saurait trop se souvenir de ce qu'on en laisse et de ce qu'on y met, y apporter, mentalement au moins, toutes les restrictions que supprime la tranchante célérité du langage, et avoir constamment sous l'œil de l'esprit le vaste et flottant exemplaire dans lequel on a taillé. Si l'écrivain philosophe et critique doit ainsi procéder pour se bien comprendre lui-même et ne pas être dupe de ses formules, à plus forte raison le lecteur de bonne foi doit-il s'habituer à voir les choses sous les mots, à tenir compte, chemin faisant, de mille circonstances sous-entendues, à suivre avec son auteur la large et moyenne voie, plutôt que d.» s'accrocher, comme un enfant mutin, aux ronces du fossé. De la sorte, que de discussions évitées, qui ne servent qu'à retarder et à fourvoyer auteur et lecteur ! Pour entendre celte note et la trouver vraie, on a besoin de faire ce que j'y conseille.

« Il y a toujours les trois quarts d'absurde dans tout ce que nous disons, » a dit un homme de génie de nos jours (1), et ce

(1) Un homme de génie, ou du moins qui joue à merveille le génie, qui frise le génie, — M. Cousin. II ne lui a manqué peut-être, pour être v\n rentable homme de génie, qu'un peu de plomb dans la ceinture. Ce n'est pas l'élément igné ni volatil, c'est plutôt l'élément ferreux qui lui a l'ait faute; il s'emporte, il enjambe, il outrepasse. Mais dans le premier entrain de la marche, on n'épiloguait pas tant avec ses amis et maîtres, avec ses chefs auxiliaires; on était lancé au pas de course sur toute la ligne, heureux de suivre et d'applaudir ceux qui précédaient. .

mot profond, quand il échappa à l'illustre professeur, était accompagné de ce demi-sourire socratique qui fait justice d'avance des moqueurs et de tous les gens d'esprit qui ne comprennent pas. Dans ce que nous écrivons, il y a toujours et presque nécessairement les trois quarts d'inexact, d'un incomplet qui a besoin de correctif, et qui donne beau jeu aux lecteurs de mauvaise volonté. Mais qui est-ce qui écrit pour les lecteurs de mauvaise volonté?

Dans toutes les querelles littéraires du temps, M. de Chateaubriand est hors de cause ; et ce n'est pas là seulement un pur hommage rendu à l'illustre écrivain, c'est une justice. En répandant ses fécondes et salutaires influences sur tout le siècle, M. de Chateaubriand a mérité, pour mille raisons, de n'être pas plus spécialement adopté par certaine classe d'esprits que par certaine autre. Chacun l'admire à sa façon, et trouve pour ainsi dire son compte avec lui. Tout ce qu'il y a de jeune et de distingué se ressent de sa présence, et s'anime à quelques-uns de ses rayons. Avec Bonaparte, M. de Chateaubriand ouvre le siècle et y préside ; mais on ne peut dire de lui, non plus que de Bonaparte, qu'il ait fait école (1).

Il n'en est pas ainsi d'André Chénier ni de madame de Staël; et, à vrai dire, l'ancien parti classique étant définitivement ruiné, c'est entre les disciples ou plutôt les successeurs de ce jeune poëte et ceux de cette femme célèbre que s'agite la que-

(1) On voit avec quelle déférence el quelle révérence la jeune école romantique traitait M. de Chateaubriand, et comme elle s'efforçait de le mettre à l'aise à son égard. 11 n'en a pourtant jamais su prendre son parti et n'a pu s'accommoder de cette génération de poètes qui n'attendaient qu'un signe de lui, le grand aïeul, pour le saluer de plus prés.

relie. Cela devait être. Lancée avant dans les choses de ce monde, mêlée à toutes les agitations politiques du temps, d'un infatigable mouvement d'esprit et d'une curiosité immense, improvisant et proclamant chaque jour dos idées vraies ou fausses, mais neuves avant tout, prompte à deviner, à admirer et à transmettre ses admirations, madame de Staël semble avoir décidé de la vocation de beaucoup d'esprits distingués; ou plutôt, les mêmes circonstances qui ont produit madame de Staël, agissant sur d'autres esprits de la même nature, les ont poussés dans les mêmes voies. Sans doute, depuis elle, des études philosophiques, historiques et littéraires, plus précises et plus profondes, sont venues donner aux esprits de celte école une maturité et un aplomb qui n'étaient ni du sexe ni de la position de l'illustre prêcheuse. Mais ce qui leur est resté commun avec elle, c'est la curiosité dans toutes les directions de la pensée humaine, une vaste et rapide intelligence des époques et des hommes, une mobilité et une capacité d'admiration excessives, un besoin d'expansion qui leur fait débiter toujours et partout leurs doctrines. Au milieu d'un pareil tourbillon d'idées et de paroles, on sent que la forme, le style (à prendre ce mot dans son sens le plus étendu), a dû être négligé souvent et brusqué quelquefois, sinon avec intention, du moins par nécessité. C'a été là le côté infirme du talent de madame de Staël et de ses disciples. En sentant fortement et même en régénérant l'art par de vivifiantes croyances, ils n'ont pas exécuté d'oeuvre; VExegi momimenlum n'a pas été leur devise; ils ont improvisé en causant; ils ont esquissé au trait et moulé en argile; ils n'ont pas achevé de tableau, ni sculpté en marbre. D'un autre côté, les successeurs d'André Chénier, isolés à l'origine par des circonstances particulières de naissance, de condition sociale et, si l'on veut, de préjugés, nourris et vivant au sein d'idées, étroites peut-être, mais hautes et fortes, se sont retirés de lionne heure des discussions et des tracasseries politiques, où une première fougue chevaleresque les avait lancés ; ils se sont

fait, à part, et dans une atmosphère sereine, une vie de calme et de loisir; laissant à d'autres les théories et la polémique, ils ont abordé l'art en artistes, et se sont mis amoureusement à créer. Mais, tout isolés qu'ils étaient du tourbillon, l'air du siècle montait jusqu'à eux, et ils le respiraient avec bonheur. Les 'vieux préjugés s'évanouissaient insensiblement à leurs yeux, et ne conservaient que leur sens mystique et sublime. Les grands résultats historiques et philosophiques du temps obtenaient de leur esprit, sinon adhésion complète, du moins examen sérieux; et s'il leur reste encore aujourd'hui quelque progrès à faire de ce côté, si, de leur part, toute justice n'est pas rendue encore à certains travaux et à certains hommes, le temps achèvera ce qui est si bien commencé; et, d'ailleurs, ce sont là des dissidences à peu près inévitables entre contemporains. Ce qui était surtout inévitable, et ce qui arrive en ce moment, c'est la querelle de la forme ou du style qui occupe si fort les deux écoles. Il n'y a pas bien longtemps qu'elles se sont aperçues combien elles différaient d'opinion sur ce point. Les voilà donc aux prises ; mais, selon nous, l'école poétique a pour elle ici toutes raisons de gagner sa cause. Car, ne pouvant nier la gravité du style et delà forme dans l'art, l'autre école est réduite à rappeler que le style et la forme ne viennent qu'après les idées, les conceptions et les sentiments; que réduire l'art à une question de forme, c'est le rapetisser et le rétrécir outre mesure ; qu'à force de s'attacher à la forme, on court risque de tomber dans la science et de lâcher la poésie; qu'on peut être grand poëte avec beaucoup d'indifférence pour les détails de facture, etc., etc. : toutes remarques fort justes que les successeurs d'André Chénier sont les premiers à reconnaître, et qui ne louchent en rien au fond de la question. Et, en effet, parce qu'on donne certains conseils de style et qu'on révèle certains secrets nouveaux de forme, on ne prétend pas contester la prééminence des sentiments et des conceptions ; et, si l'on ne juge pas à propos d'en parler, c'est que la critique éclairée des dis-

ciples de madame de Slaël laisse peu à dire sur ce sujet, et que les idées en circulation, touchant la vc'rilé locale, la peinture fidèle des caractères, la naïveté des croyances, le cri instinctif et spontané des passions, sont plus qu'il n'en faut au génie, sans pouvoir jamais suffire à la médiocrité. Quant aux détails techniques dont il s'agit, au contraire, le génie n'est pas tenu de les deviner du premier coup, et, lorsqu'on l'en aura averti, il ne sera ni moins grand ni moins libre pour s'y conformer. Les successeurs d'André Chénier, d"ailleurs, sont poêles avant tout : ils laissent dire à d'autres tout ce qu'on peut dire d'excellent et de général sur l'art sans être artiste et praticien; ils se contentent d'appeler l'attention sur un petit nombre d'articles de fine et délicate critique dont les poètes seuls ont conscience, et que, seuls, ils peuvent signaler. Or, à examiner ces articles de très-prés, il est difficile, selon moi, de ne pas être de l'avis des poètes.

Un des premiers soins de l'école (1) d'André Chénier a été de retremper le vers flasque du dix-huitième siècle, et d'assouplir le vers un peu roide et symétrique du dix-septième; c'est de l'alexandrin surtout qu'il s'agit. Avec la rime riche, la césure mobile et le libre enjambement, elle a pourvu à tout, et s'est créé un instrument à la fois puissant et souple. Ceci pourtant demande quelques restrictions, ou plutôt quelques explications.

1° Même sous le régime de Boileau et de Y Art poétique, le vers du drame (tragédie ou comédie) avait conservé certaines franchises refusées au vers de l'épître, de la satire et de l'élégie.

(1) Ce mot d'école et de disciple qui revient souvent, parce qu'il simplifie le langage, n'implique aucune idée d'imitation servile; il exprime seulement une certaine communauté de principes et de vues sur l'art.

2° Le vers de la comédie en particulier, sous la plume de Molière, avait été tout ce qu'il pouvait être; la comédie des Plaideurs ne laisse rien non plus à désirer sur ce point.

5° Avant le régime de Boileau, Corneille avait mêlé le vers comique au tragique, comme dans le Cid et Nicomède.

Mais le Cid et Nicomède, les Plaideurs et les pièces en vers de Molière mis hors de cause, l'alexandrin de l'école nouvelle lui est tout à fait propre, et, pour en retrouver d'anciens exemples, il ne faut pas remonter moins haut que Régnier, Baïf et Ronsard. Cette prétention irrite beaucoup certains critiques, qui, sans trop désapprouver les coupes et les enjambements de l'école nouvelle, répugnent à lui faire honneur de l'invention, et se piquent de retrouver dans l'alexandrin tragique de Racine tous ces prétendus perfectionnements modernes de mécanisme et de facture. A les entendre, lorsque André Chénier fait de bons vers, il ne les fait pas autrement que Racine. En supposant l'assertion exacte, ce serait déjà une innovation d'André Chénier d'avoir introduit dans le vers d'épitre et d'élégie les franchises réservées jusque-là au vers tragique ; ce serait avoir marché d'un pas au delà de Boileau. Mais, malgré notre respect et notre admiration sans bornes pour l'alexandrin tragique de Racine, nous ne pouvons y voir que la vieille forme merveilleusement traitée, et nous défions qui que ce soit d'y découvrir rien de pareil à quelques exemples que nous allons citer en échantillons de la forme nouvelle.

André Chénier, après l'invocation de son Aveugle à Sminthée-ApoIlon, dit :

C'est ainsi qu'achevait l'Aveugle en soupirant,

Et près des bois marchait (1), faible, et sur une pierre

S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

(I) L'exaelitude grammaticale exigerait il marchait ; mais l'exemple ne subsiste pas moins.

Et plus loin, dans le chant de l'Aveugle :

Commençons parles Dieux: — Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout : et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs Dieux des vengeances trop lentes, Salut! venez à moi, de l'Olympe habitantes, Muses; vous savez tout, vous, Déesses! et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.

Le vieillard divin poursuit : il chante l'origine des choses; le débrouillement du chaos, les premiers arts, les guerres des Dieux et. des héros ; puis les combats humains, les assauts, les sacs de ville ;

Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, etc.

El dans une élégie, chef-d'œuvre de grâce et de mollesse :

Les belles font aimer; elles aiment. Les belles

Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles!

Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment;

Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment,

Quel jeune homme aux yeux bleus, etc.

Emile Deschamps, dans une épître à son ami Alfred de Vigny, lui parle de cette lyre antique,

Que Chénier réveilla si fraîche, et dont l'ivoire S'échappa sanglant de ses mains.

Dans la traduction déjà célèbre, quoique inédite encore, de Romeo et Juliette, Mercutio, blessé à mort, s'écrie en plaisantant :

Le coup n'est pas très-fort; non, il n'est pas, sans doute, Large comme un portail d'église, ni profond Comme un puits; c'est égal; la botte est bien à fond.

Victor Hugo dit dans un de ses chants grecs :

In Klephte a pour tout bien l'air du ciel, l'eau des puits. Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis La liberté' sur la montagne.

Pierre Lebrun, dont le" style chaud et franc est bien supérieur à celui de son homonyme, tout blasonné de mythologie et de majuscules (1), dit au second chant de son Voytige en Grèce :

Les platanes épais

Près des sources encor se plaisent à s'étendre

En dômes transparents ; leurs rameaux n'ont jamais

Sur la terre laissé tomber un jour plus tendre.

Barthélémy et Méry, au second chant du dernier et du plus beau de leurs poèmes :

Aux premières lueurs de l'aube, sur la rive, Épuisé de sa course un messager arrive.

Alfred de Vigny, dans la Dryade :

Ida ! j'adore Ida, la légère bacchante: Ses cheveux noirs, mêlés de grappes et d'acanthe, Sur le tigre attaché par une agrafe d'or, Roulent abandonnés; sa bouche rit encor Enchantant Ëvoé; sa démarche chancelle; Ses pieds nus, ses genoux que la robe décèle, S'élancent; et son œil, de feux étincelant, Brille comme Phœbus sous le signe brûlant.

Al. Soumet, qui est souvent de l'école de Racine, s'en sépare lorsqu'il dit :

Oui, disait l'une, c'est notre douce patronne. La sainte du berceau, l'ange des cœurs souffrants, Oh! venez sous mon toit guérir mes vieux parents Qui sont malades.— L'autre en souriant la prie, etc.

Moi-même, s'il est permis de me citer après de tels noms sur une question de fait, trouverai-je chez Racine des exemples qui me justifieraient d'avoir écrit :

(1) On a été plus juste ailleurs envers Le Brun le pindarique; mais il est trés-sensible, en cet endroit, que Joseph Delorme cherchait à rallier et

rattacher à la cause de la rénovation poétique le plus de partisans et d'autorités possible parmi les poètes contemporains distingués.

Les malins de printemps, quand la rnsée enivre Le gazon embaumé, je sors avec un livre Par la porte du bois.

Et dans un sonnet :

Ce n'est pas un aveu que mon ardeur réclame;

Ce n'est pas d'enlacer en mes bras le contour

De ces bras, de ce sein; d'embraser de ma flamme

Ces lèvres de corail si fraîches; non, Madame, etc.

Et en parlant de ma Muse :

Elle n'est pas la vierge ou la veuve éplorée • Qui d'un cloître désert, d'une tour sans vassaux Solitaire habitante, erre sous les arceaux, Disant un nom; descend aux tombes féodales, etc.

El pour dernière citation :

... Oh ! ce n'est pas une scène sublime,

In fleuve résonnant; des forêts dont la cime

Flotte comme une mer, ni le front sourcilleux

Des vieux monts tout voûtés se mirant aux lacs bleus.

Ira-t-on conclure de ces différences essentielles que la forme de Racine ne se rencontre jamais chez André Chénier et ses successeurs? Rien ne serait moins exact. En se permettant de jeter souvent le vers dans un nouveau moule, on ne s'est pas interdit de s'en tenir à l'ancien quand il suffisait; suivant l'adage vulgaire, qui peut le plus peut le moins, et, envisagé de la sorte, l'alexandrin de Racine n'est qu'un cas particulier de la formule générale d'André Chénier. Nous reconnaîtrons même très-volontiers que ce cas doit rester le plus fréquent dans l'application. Sur vingt bons vers de l'école moderne, il y en aura toujours quinze qu'à la rigueur Racine aurait pu faire.

On rencontre de par le monde des critiques qui emploient tout

leur esprit, et ils en ont beaucoup (1), à obscurcir les questions. Ne pouvant rompre la cbaîne de certaines idées, ils se plaisent à l'embrouiller ; faisons-leur toucher au doigt deux ou trois anneaux ; et après cela qu'ils nient encore, s'ils le veulent obstinément.

1° L'alexandrin de Ronsard, de Raïf, de Régnier, est-il au fond le même que celui d'André Chénier? Évidemment oui.

2° L'alexandrin d'André Chénier est-il celui de Racine ? Évidemment non.

5° Est-il davantage celui de Delille? Pas le moins du monde.

4° Or, maintenant, l'alexandrin de l'école moderne ressemble-t-il à l'alexandrin d'André Chénier plus qu'à celui de Racine ou qu'à celui de Delille? Évidemment oui.

La question une fois posée et résolue en ces termes, hâtonsnous d'ajouter que les poètes modernes n'y mettent pas plus d'importance qu'il ne convient. On a commencé par les accuser de mépriser la forme ; maintenant on leur reproche d'en être esclaves. Le fait est qu'ils tiennent à la fois au fond et à la v forme; mais, celle-ci une fois trouvée, comme elle l'est aujourd'hui, ils n'ont plus guère à s'en inquiéter, et les chicanes que l'école critique soulève à ce propos ressemblent à une escarmouche d'arrière-garde, quand la tête de la colonne est passée.

Outre les circonstances matérielles de coupes et d'enjambements qui distinguent l'alexandrin moderne de l'ancien, il y a

(1) Celte pensée, ainsi que la XIV% s'adressait à des critiques voisins et d'ailleurs amis, notamment à ceux du Globe qui, tout en favorisant devant le public les tentatives de l'école poétique, la surveillaient de coté, la harcelaient même et lui décochaient mainte objection. Joseph Delormeen avait pris un peu d'impatience.

entre ces deux sortes de vers d'autres différences non moins caractéristiques, quoique à peu près indéfinissables. Ainsi les poètes de la nouvelle école abondent en une espèce de vers dont Rotrou a comme donné le type dans le second des deux suivants; c'est saint Genest qui parle des chrétiens :

Moi-même les ai vus, d'un visage serein,

Pousser des chants aux deux dans des taureaux d'airain.

Les vers de cette espèce sont pleins et immenses, drus et spacieux, tout d'une venue et tout d'un bloc, jetés d'un seul et large coup de pinceau, soufflés d'une seule et longue baleine; et, quoiqu'ils semblent tenir de bien près au talent individuel de l'artiste, on ne saurait nier qu'ils ne se rattachent aussi à la manière et à la facture. On en trouve très-rarement de pareils dans la vieille école, même chez Racine, et les nouveaux poètes en olfrent des exemples en foule.

L'or reluisait partout aux axes de tes chars.

André Chénibr,

Car, en de longs détours de chansons vagabondes, Jl enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, etc.

A.NDRÉ CllÉNIEr..

Ainsi le grand vieillard en images hardies

Déployait le. tissu des saintes mélodies.

Les trois enfants, émus à son auguste aspect,

Admiraient, d'un regard de joie et de respect,

De sa bouche abonder les paroles divines,

Comme en hiver la neige au sommet des collines.

Axdré Cbé.nier.

Le rayon qui blanchit ces vastes flancs de pierre, En glissant à travers les pans flottants du lierre, Dessine dans l'enceinte un lumineux sentier.

Lamartine.

La ruine, abaissant ses voûtes inclinées.

Lamartink.

Tout jetait des éclairs aulour du roi superbe,

Victor Higo.

Les monts dont un rayon baigne les intervalles.

Victor Hcgo,

Ondoyer sous les vents l'albâtre des panaches.

Emile Deschamps.

Le soleil et les vents dans ces bocages sombres Des feuilles sur ses traits [irisaient flotter les ombres,

Alfred de Vigny.

Les gants rompus livrant les bras, les mains trahies.

Paul Folcher.

Ces sortes de vers se lient assez intimement à la facture pour que moi, qui dans ma première manière ne m'en serais jamais avisé, j'en aie rencontré plus d'un depuis que je travaille à la moderne, ou, ce qui revient au môme, à la manière des vieux d'avant Boileau :

De grands tas aux rebords des carrières de plâtre

Remêlant quelque poudre au fond d'un verre d'eau

A genoux, de velours inonde au loin les dalles.

Qu'ont de commun entre eux tous ces vers que je viens de citer et tous ceux que j'omets? se ressemblent-ils autrement que par le plein, le large et le copieux? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils me font, à moi et à plusieurs de mes amis, l'effet d'être de la même famille.

Les langues anciennes ont à chaque pas de tels vers, et c'est le grand courant de leur ileuve en poésie. Pourquoi faut-il qu'en français on les compte?

Depuis quelque temps la mode s'introduit d'opposer Lamartine aux poètes de la nouvelle école, comme s'il n'en était pas,

lui, le plus cher ornement et la plus noble gloire. « Vous par- « lez d'innovations, de réformes matérielles dans le vers, nous « dit-on; voyez Lamartine, il est parvenu à rendre tout ce « qu'il y a de plus rêveur et de plus insaisissable dans l'âme « humaine, et pourtant la facture de notre vers ne s'est guère « modifiée sous sa main; il suit l'ancienne manière, non celle « de votre André Chénier; il est négligé sans doute, incorrect « et vague, mais jamais tendu ni pédant. »

Non, Lamartine ne suit pas la manière d'André Chénier, et, n'en eût-il jamais lu un seul vers, il ne serait ni moins grand ni autre qu'il n'est aujourd'hui ; mais soutenir que Lamartine suit la manière de Racine et de J. B. Rousseau, parce qu'on ne rencontre chez lui qu'un assez petit nombre de coupes et d'enjambements, c'est ignorer qu'il y a d'autres éléments intégrants de la forme poétique, lesquels, pour être plus mobiles et plus fluides, ne sont pas moins distinctifs et réels. L'insouciance et la profusion qui donnent une allure si particulière aux larges périodes de notre poète, cette foule de participes présents tour à tour quittés et repris, ces phrases incidentes jetées adverbialement, ces énuméralions sans fin qui passent flot à flot, ces si, ces quand, éternellement reproduits, qui rouvrent coup sur coup des sources imprévues, ces comparaisons, jaillissantes qu'on voit à chaque instant éclore et se briser comme un rayon aux cimes des vagues ; tout cela n'est-il donc rien pour caractériser une manière? Mais ce sont là des défauts, des incorrections, direz-vous : allez dire à l'Éridan, roi des fleuves, qui coule par les campagnes et sous les grands horizons de Lombardie à nappes épanchées, recevant ondées du ciel et ruisseaux tributaires, rapide et irrésistible à son milieu, comme incertain et avec des courants en tous sens vers les bords, y déposant et reprenant au hasard roseaux et branchages flottants, et jonchant ses crêtes écumantes de mille geijies de feu sous le soleil ; allez lui dire qu'il a tort de s'épandre et de se jouer en telle licence ; et, si votre voix charitable peut percer à travers sa grande voix,

expliquez-lui bien comment, à part ces légères différences de nappes épanchées et de course vagabonde, il ressemble tout à fait d'ailleurs au noble et beau lleuve qui découle majestueusement dans la ville capitale entre deux quais réguliers de pierre de taille. C'est là, en effet, toute la ressemblance entre Racine et Lamartine. Et ce dernier, à prendre les choses par le fond, à examiner le moule intérieur de la forme et les traits caractéristiques du dessin, aurait plus de parenté encore, selon moi, avec André Chénier qu'avec l'illustre auteur d'Athalie. Qu'on relise, par exemple, l'Homère de Chénier, et ces paroles divines qui abondent de la bouche du grand vieillard,

Comme en hiver la neige au sommet des collines,

et puis qu'on décide après si, à l'exception d'une curiosité plus attentive et de quelque chose de plus gracieusement étrange dans le détail, ces flots de saintes mélodies ne se déroulent pas à la manière du grand fleuve Éridan; si cet Homère de Chénier n'est pas le frère jumeau de celui de Childe-Harold, et si l'un comme l'autre poète moderne n'aurait pas le droit de dire de lui-même, à la face de Racine étonné :

Quelquefois seulement, quand mon àme oppressée Sent en rhythmes nombreux déborder ma pensée, Au sou file inspirateur du soir dans les déserts, Ma lyre abandonnée exhale encor des vers! J'aime à sentir ces fruits d'une sève plus mûre Tomber, sans qu'on les cueille, au gré de la nature; Comme le sauvageon secoué par les vents, Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants Laisse tomber ses fruits que la branche abandonne, Et qui meurent au pied de l'arbre qui les donne.

[Méditations.)

Mais, quand les fruits sont tombés, ou plutôt à mesure qu'ils tombent, la Muse d'André Chénier est là comme une jeune fille qui passe ; et elle les reçoit et les range dans une corbeille de jonc tressée de ses mains; et, avant de les porter en offrande à

l'autel de l'aies, la jeune fille au teint frais et vermeil s'est mirée à la fontaine,

Et pour paraître belle.

L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants;

D'une étroite ceinture elle a pressé ses lianes,

Et des fleurs sur son sein, et des Heurs sur sa tête,

Et sa flûte à la main

(hhjllcs.)

La Muse de Lamartine ne se soucie pas même de celle parure agreste et naïve qui charme singulièrement dans, l'autre Muse, sa sœur; il semble qu'elle n'ait jamais pensé, elle, à se mirer, à se regarder rêver ou marcher, à tourner la tête pour voir flotter ses cheveux au vent ou sa robe aux buissons. Et pourtant que de charme aussi dans ce laisser-aller sans corbeille et sans ceinture ! Quelle simplicité irréfléchie, sans retour sur elle-même, si parfaite qu'elle ne va pas jusqu'à paraître naïve! que de noblesse dans cet abandon, et souvent cl à la fois quelle grâce suprême ! Ainsi, vers la fin de l'admirable pièce des Étoiles, quand le poëte, épris de ces fleurs du ciel dont le lis est jaloux, voudrait fleurir aussi, et bien loin de cette terre.

.louchant d'un feu de plus les parvis du saint lieu, Éclore tout d'un coup sons les pas de son Dieu ;

quand il raconte alors comment, se ressouvenant du globe natal, il reviendrait chaque nuit briller sur les monls qu'il aimait, glisser dans les rameaux, dormir sur les prés,

. Et s'il est icUbas

l'n front pensif, des yeux qui ne se ferment pas,

les caresser d'une lueur fraternelle, se fondre en eux jusqu'à l'aube, et qu'au moment de s'évanouir.

Sou rayon, en quittant leur paupière attendrie, Leur laisserait encor la vague rêverie, Et la paix et l'espoir; .

dans tout ce morceau, au milieu de la sublimité la plus tendre et ses plus divins épancheinents, règne cette forme exquise aux douceurs souveraines, cette grâce choisie qu'André Chénier connut si bien, mais dont certes il n'a donné nulle part un plus merveilleux exemple.

D'ailleurs, quand Lamartine, exprimant ce qu'il y a de plus rêveur et de plus inexplicable en l'âme humaine, se serait souvent passé avec bonheur d'une forme précise et sévère, en pourrait-on sérieusement conclure qu'il est, à plus forte raison, inutile de s'y asservir dans l'expression de sentiments moins fugitifs, dans la peinture d'un monde moins métaphysique et d'une vie plus réelle ? Parce qu'un beau nuage d'or flotte admirablement sur un horizon bleu, parce qu'une belle eau courante se joue et déborde au penchant du vallon, faut-il interdire au château gothique ses fenêtres en ogive et ses tours à créneaux? à l'église romane ses pleins cintres massifs et ses huit angles de pierre en écailles sculptées? au baron son armure d'acier à charnières, et la dentelle de sa colte-de-mailles? Conclusion étrange, en vérité ! Disons tout le contraire : c'est f précisément à mesure que la poésie se rapproche davantage de la vie réelle et des choses d'ici-bas, qu'elle doit se surveiller avec plus de rigueur, se souvenir plus fermement de ses religieux préceptes, et, tout en abordant le vrai sans scrupule ni fausse honte, se poser à elle-même, aux limites de l'art, une sauvegarde incorruptible contre le prosaïque et le trivial*

Page 1