‹ PoésiesChapitre 39 sur 177 · VI · texte numérisé non relu

VI

Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère André Chénier. Cela se conçoit. André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poésie d'André Chénier n'a point de religion ni de mysticisme;

c'est, en quelque sorte, le paysage dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et d'une immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes', ses blés, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves ; mais le ciel est au-dessus, avec son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis, ses ondoyantes lueurs du malin et du son*, et, la nuit, avec ses fleurs d'or dont le lis est jaloux. Il est vrai que, du milieu du paysage, tout en s'y promenant, ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'œil humain du haut des nuages, l'œil d'Élie sur son char, ne verrait en bas la terre que comme une masse un peu confuse ; il est vrai encore que le paysage réfléchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée aussi bien que dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit pas les images projetées de la terre. Mais, après tout, le ciel est toujours le ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.

Un de mes amis a coutume de comparer les vers dithyrambiques d'André Chénier/où les coupes et les enjambements surabondent, à ces 'combats d'écorchés auxquels s'exerçait l'illustre et infortuné Géricault. Plus tard, si l'artiste avait vécu, il aurait peut-être jeté de la peau sur ces muscles.

— Un autre de mes amis a dit de certaines petites ballades de Victor Hugo, la Chasse du Margrave, le Pas d'armes du' roi Jean, que ce sont des vitraux gothiques. On voit à tout instant sur la phrase poétique la brisure du rhythme comme celle de la vitre sur la peinture. C'est impossible autrement. L'essentiel, en ces courtes fantaisies, c'est l'allure, la tournure, la dégaine cléricale, monacale, royale, seigneuriale, du personnage, et sa haute couleur.

— Le vers français, l'alexandrin (tel qu'on l'avait fait en dernier lieu), ressemble assez à une paire de pincettes, brillantes et dorées, mais droites et roides : il ne peut fouiller dans les recoins (1).

— Nos vers modernes sont un peu coupés et articulés à la manière des insectes, mais, comme eux, ils ont des ailes.

J'ai entendu critiquer ce vers de Lamartine :

Pareille au grand César, qui, quand l'heure fut prête, etc. ;

et, en général, on reproche à l'école nouvelle son luxe de qui, de que et de quand. Je doute pourtant qu'on en trouve nulle part, chez les poètes du jour, une aussi riche collection que dans ces quatre vers de Racine, trés-passables d'ailleurs à mon gré:

Britannicus est seul : quelque ennui qui le presse, 11 ne voit à son sort que moi qui s'intéresse, Et n'a pour tous plaisirs, Seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

Cette citation m'a fait relire Britannicus ; car, si Ton ouvre une fois Racine, il n'est pas facile de s'en arracher. J'y vois des vers que des critiques trop prompts et superficiels seraient peut-être tentés d'opposer à l'école moderne comme exemples de ces enjambements qu'elle croit avoir renouvelés de Régnier et de Ronsard. Ainsi Burrhus :

(1) Ce mot, qu'on peut lire dans la seconde édition de la Poésie française au seizième siècle (18-iô, page Cl), et que j'ai mis en circulation sous le couvert de Stendhal, avec un léger point d'interrogation, me parait pouvoir être restitué plus sûrement à Joseph Delorme, qui s'occupait de ces détails techniques autant et plus que personne.

Je parlerai, Madame, avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Un disciple d'André Ghénier aurait dit sans scrupule :

Je parlerai, Madame, avec la liberté D'un soldat; je sais mal farder la vérité.

Or, Racine ne se fût jamais avisé de pareille licence. Qu'aurait dit Boileau? Donc les innovations actuelles, bonnes ou mauvaises, ne sont pas chimériques et ne se retrouvent nullement dans Racine.

A propos de toutes les questions d'art poétique dans lesquelles j'ai la manie fort innocente de me délecter, il ne me vient jamais à l'esprit de citer l'abbé Delille, quoiqu'il ait essayé aussi d'innover.; mais il l'a fait si mesquinement, avec une intention si formelle de gentillesse et un dilettantisme si raffiné d'harmonie imitative, qu'il est allé précisément contre le but de l'art, et a retardé la réforme au lieu d'y aider. Delille était atteint de faux goût; et le faux goût, une fois infiltré dans un talent, le corrompt à tout jamais et jusqu'en ses meilleures parties. Les vrais talents ont leurs défauts sans doute, et souvent graves : la vigueur de l'un touche à la rudesse; la concision de l'autre, à l'obscurité. Celui-ci, d'une grâce si haute et si céleste, aura parfois une étrangeté d'élégance voisine de l'affectation; celui-là, si vif et si charmant, ne se gardera pas toujours d'une verve trop sémillante. Mais ces défauts tiennent à des qualités, et n'en sont même que l'exagération; ce sonl, pour ainsi dire, ues indispositions légères de gens sains et robustes; ils n'y perdront pas un seul jour de vie, et, avec le temps, leur constitution finira par en triompher. Oli ! combien

]Sà

je préfère ces défauts francs et de bonne nature aux qualités viciées des autres! On n'est jamais sûr, en effet, d'un talent de faux goût. Ses beautés mêmes se ressentent de la maladie et la trahissent. Jusque sous la fraîcheur de ce teint fleuri, j'entrevois un sang pauvre, des tissus en dissolution et l'ulcère des écrouelles. Et si la comparaison semble d'assez mauvais goût aux connaisseurs, je suis certain du moins qu'elle n'est pas de faux goût, car j'établis encore une distinction entre le mauvais et le faux, et je n'hésite pas au besoin à préférer l'un à l'autre.

Tel blet d'idée poétique qui, chez André Chénier, découlerait en élégie, ou chez Lamartine s'épancherait en méditation, et

en elegie, ou cliez Lamartine s epancnerait en méditation, et finirait par devenir fleuve ou lac, se congèle aussitôt chez moi, et se cristallise en sonnet ; c'est un malheur, et je m'y résigne. — Une idée dans un sonnet, c'est une goutte d'essence dans une larme de cristal.

Il y a dans la manière de madame Tastu une nuance d'animation si ménagée, une blanche pâleur si tendre et si vivante, une grâce modeste qui s'efface si pudiquement d'elle-même ; son vers est tellement pour sa pensée, comme le voile de Sophronie, sans trop la couvrir et sans trop la montrer,

- Non copri sue bellezze e non l'espose,

que, dans ces questions techniques de rhythrne pur, il ne s'est pas présenté à mon idée un seul de ses vers ravissants. De tels vers, nés du cœur, vivent tout entiers par lui, et sont insépa-

râbles du sentiment qui les inspire. Fleuris à l'ombre du gynécée, ils se faneraient dans les arguments des écoles ; et celte gloire discrète, encore tempérée de mystère, est, à mon sens, la plus belle pour une femme poète.

La critique littéraire, comme la politique, a inventé de nos jours je ne sais quel système de balance et de bascule qui consiste à rétrograder après s'être avancé, à défaire après avoir fait. Il y a assez longtemps que je loue Shakspeare, se dit un matin la Critique ; il est urgent de faire une réaction pour Racine. Et la voilà qui nous apprend comme une découverte toutes les belles qualités du poète; qu'il est pur, jamais enflé, d'une merveilleuse souplesse dans le mouvement du style. Grand merci, sans doute, de l'avertissement officieux ! Il est bon de ne pas tout à fait oublier ces sortes de clioses, quoique M. de La Harpe les ait répétées après Voltaire, il y a une trentaine d'années. Si du moins c'était là tout ! si l'on s'en tenait à Racine ! si même on allait seulement jusqu'à défendre le style équivoque des tragédies de Voltaire! il n'y aurait trop rien à redire, sinon : à quoi bon ? et qu'en voulez-vous conclure ? Mais la manie des réactions, qui est une véritable maladie de l'esprit critique, ne s'arrête pas en si bon train ; si je devine bien, et à en juger par quelques vagues symptômes, Delille, l'abbé Delille lui-même et son école sont à la veille d'une sorte de rébabilitation ; l'on se dira, comme une remarque toute neuve : « Mais, « après tout, il y a du bon chez cet abbé que vous méprisez « tant ; vous êtes bien souvent descriptifs à sa manière, et il est « bien souvent pittoresque à la vôtre. Imitez-le moins, ou esti- « mez-le davantage. » (Ju'il y ait du bon chez Delille, des traits heureux de pinceau, et, par exemple, quelque quatre ou cinq

beaux vers sur quarante, personne ne le niera, personne ne Pa jamais nié, et je ne vois pas ce qu'on gagnera à le proclamer bien haut. Mais que la manière de Delille ne soit pas radicalement fausse, que son badigeonnage descriptif se puisse comparer à la profusion pittoresque de nos jeunes modernes, que le lustre d'une miniature fardée ressemble à l'ardeur éblouissante du pinceau de Rubens ou de Titien, voilà ce qui est chose insoutenable selon moi, et ce qui marque un oubli complet du procédé des deux écoles.

Le procédé de couleur dans le style d'André Cbénier et de ses successeurs roule presque en entier sur deux points. 1° Au lieu du mot vaguement abstrait, métaphysique et sentimental, employer le mot propre et pittoresque : ainsi, par exemple, au lieu de ciel en courroux mettre ciel noir et brumeux; au lieu de lac mélancolique mettre lac bleu; préférer aux doigts délicats les doigts blancs et longs (I). Il n'y a que l'abbé Débile qui ait pu dire, en croyant peindre quelque ebose :

Tombez, altières colonnades,

Croulez, fiers chapiteaux, orgueilleuses arcades!

Racine ne peint guère davantage quand il fait d'un monstre marin un indomptable taureau, un dragon impétueux. Parny parle du tendre feu qui brille dans les yeux d'Éléonore. 2° Tout en usant habituellement du mot propre et pittoresque, tout en

(1) Tout ceci est trop tranché et devient inexact. Lamartine a dit admirablement :

Assis aux bords déserts des lacs mélancoliques.

Il n'y a pas de lac bleu qui équivaille à cela. C'est ce qu'on a eu occasion d'exprimer en maint endroit des Critiques et Portraits, notamment tome II (édition de 1836), à propos de madame Desbordes-Valmore.

ICO PENSEES

rejetant sévèrement le mot vague et général, employer à l'occasion et placer à propos quelques-uns de ces mots indéfinis, inexpliqués, flottants, qui laissent deviner la pensée sous leur ampleur : ainsi des extases choisies, des attraits désirés, un langage sonore aux douceurs souveraines; les expressions d'étrange, de jaloux, de merveilleux, d'abonder, appartiennent à cette famille d'élite. Il est aussi rare de les rencontrer chez Delille et ses disciples que d'y rencontrer le mot propre, le trait naïvement pittoresque. Le style d'André Chénier réunit ces deux sortes d'expressions et les relève l'une par l'autre. C'est comme une grande et verte forêt dans laquelle on se promène : à chaque pas, des fleurs, des fruits, des feuillages nouveaux ; des herbes de toutes formes et de toutes couleurs ; des oiseaux chanteurs aux mille plumages ; et çà et là de soudaines échappées de vue, de larges clairières ouvrant des perspectives mystérieuses et montrant à nu le ciel.

Depuis que nos poètes se sont avisés de regarder la nature pour mieux la peindre, et qu'ils ont employé dans leurs tableaux des couleurs sensibles aux yeux, qu'ainsi, au lieu de dire un bocage romantique, un lac mélancolique, ils disent un bocage vert et un lac bleu, l'alarme s'est répandue parmi les disciples de madame de Staël et dans l'école genevoise; et l'on se récrie déjà comme à l'invasion d'un matérialisme nouveau. La splendeur de cette peinture inaccoutumée offense tous ces yeux ternes et ces imaginations blafardes. On craint surtout la monotonie, et il semble par trop aisé et par trop simple de dire que les feuilles sont vertes et les flots bleus. En cela peut-être les adversaires du pittoresque se trompent. Les feuilles, en effet, ne sont pas toujours vertes, les flots ne sont pas toujours bleus;

ou plutôt il n'y a dans la nature, à parler rigoureusement, ni vert, ni bleu, ni rouge proprement dit : les couleurs naturelles des choses sont des couleurs sans nom ; mais, selon la disposition d'âme du spectateur, selon la saison de l'année, l'heure du jour, le jeu de la lumière, ces couleurs ondulent à L'infini, et permettent au poëte et au peintre d'inventer aussi à l'infini, tout en paraissant copier. Les peintres vulgaires ne saisissent pas ces distinctions ; un arbre est vert; vite du beau vert ; le ciel est bleu, vite du beau bleu. Mais, sous ces couleurs grossièrement superficielles, les Bonington, les Boulanger devinent et .,.■ reproduisent la couleur intime, plus rare, plus neuve, plus piquante; ils démêlent ce qui est de l'heure et du lieu, ce qui s'harmonise le mieux avec la pensée du tout; et ils font saillir ce je ne nais quoi par une idéalisation admirable. Le même secret appartient aux grands poêles, qui sont aussi de grands peintres. Nous renvoyons les incrédules à André Chénier, à Alfred de Vigny, à Victor Hugo. Qu'on se tranquillise donc sur cette monotonie prétendue. Le pittoresque n'est pas une boîte à couleurs qui se vide et s'épuise en un jour ; c'est une source éternelle de lumière, un soleil intarissable.

L'esprit critique est de sa nature facile, insinuant, mobile et compréhensif. C'est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des œuvres et des monuments de la poésie, comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles, et des vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun de ces objets du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que la tour féodale dédaigne le vallon, et que le vallon ignore le coteau, la rivière va de l'un à l'autre, les baigne sans les déchirer, les embrasse d'une

eau vive et courante, \es comprend, les réfléchit; et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une barque, elle le porte sans secousse, et lui développe successivement tout le spectacle changeant de son cours.

Il y a dans la poésie deux formes : 1° Tune qui lui est commune avec la prose, savoir : la forme grammaticale, analogique, littéraire; 2° l'autre qui lui est propre et plus intime que la précédente, savoir : la forme rhythniique, métrique, musicale. La forme suprême de la poésie consiste à concilier ces deux formes partielles, et à faire qu'elles subsistent Tune dans l'autre. Mais cette alliance n'est pas toujours facile, et le poète, lorsqu'il se croit dans la nécessité de sacrifier l'une à l'autre, incline naturellement à préférer la forme poétique, proprement dite. Cela est bon jusqu'à un certain point, surtout au commencement; pourtant, dés que le poète est entièrement sûr du moule, et qu"il possède la forme intime et essentielle, nous oserions lui conseiller de savoir y déroger parfois dans les cas douteux, et de se laisser aller de préférence à la forme vulgaire, bien que moins rigoureuse, quand elle a d'ailleurs sur l'autre l'avantage du naturel et de la simplicité.

Qu'a été jusqu'à ce jour l'élégie en France? Je laisse Marot, Ronsard, et, dans le siècle suivant, Pellisson et madame de La Suze. Parny a eu de son temps la réputation de Tibulle français,

DE JOSEPH DELORME. Ky

mais, pour qui le relit aujourd'hui sans prévention, son élégie, facile, élégante et assez vive, manque tout à fait de profondeur dans le sentiment et de couleur dans le style ; ce n'est bien souvent qu'une épigramme ou un madrigal. Le Brun-Pindare est frappé de sécheresse et d'érudition. Restent donc, pour créateurs de l'élégie parmi nous, André Chénier et Lamartine. ^ Ce dernier, en peignant la nature à grands traits et par masses, en s'altachant de préférence aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie, et sous ces horizons immenses, tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime, et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une seule fois possible. Le genre d'élégie créé par Lamartine a été clos par lui ; lui seul a le droit et la puissance de s'y aventurer encore : quiconque voudrait s'essayer dans le genre serait réduit à imiter le maître. Ce qui reste possible dans l'élégie, c'est quelque chose de moins haut et de plus circonscrit, ce sont des sentiments moins généraux encadrés dans une nature plus détaillée. On rentre alors dans le genre d'élégie d'André Chénier. Lorsqu'en effet ce grand poëte ne traite pas des sujets grecs, lorsqu'il s'occupe d'Euphrosiue, de Ghjcère, de Camille, et de toutes ces blanches aux yeux noirs qu'il a tant aimées, il nous offre le plus parfait modèle de Y élégie d'analyse, si l'on ^ peut ainsi s'exprimer. Il nous peint la nature avec curiosité, quoique sans minutie, et nous révèle son âme dans ses dispositions les plus délicates, mais sans tomber dans la psychologie; car c'est un écueil à éviter pour le poëte qu'une science de botanisle ou de métaphysicien, et plusieurs Lackistes ne paraissent pas s'en être assez gardés. Mais, même dans les limites convenables, le champ de l'élégie d'analyse est immense, et, après ^ André Chénier, il y a encore de quoi moissonner pour tous les talents. Pourtant, depuis André Chénier, on compte assez peu de productions de ce genre : deux élégies délicieuses de Charles

Nodier, quelques-unes de Jules Lefèvre, de madame Taslu, de notre grand et cher Béranger; celles d'Ulric Guttinguor, où tant d'âme et de grâce respire ; la jeune Emma, la Fête, d'Emile Deschamps, voilà jusqu'à ce jour presque, toutes nos richesses. Et moi aussi, je me suis essayé dans ce genre de poème, et j'ai tâché, après mes devanciers, d'être original à ma manière, humblement et bourgeoisement, observant la nature et l'âme de près, mais sans microscope, nommant les choses de la vie privée par leur nom, mais préférant la chaumière au boudoir, et, dans tous les cas, cherchant à relever le prosaïsme de ces détails domestiques par la peinture des sentiments humains et des objets naturels.

Le sentiment de l'art implique un sentiment vif et intime des choses. Tandis que la majorité des hommes s'en tient aux surfaces et aux apparences, tandis que les philosophes proprement dits reconnaissent et constatent un je ne sais quoi au delà des phénomènes, sans pouvoir déterminer la nature de ce je ne sais quoi, l'artiste, comme s'il était doué d'un sens à part, s'occupe paisiblement à sentir sous ce monde apparent l'autre monde tout intérieur qu'ignorent la plupart, et dont les philosophes se bornent à constater l'existence ; il assiste au jeu invisible des forces, et sympathise avec elles comme avec des âmes ; il a reçu en naissant la clef des symboles et l'intelligence des ligures : ce qui semble à d'autres incohérent et contradictoire n'est pour lui qu'un contraste harmonique, un accord à distance sur la lyre universelle. Lui-même il entre bientôt dans ce grand concert, et, comme ces vases d'airain des théâtres antiques, il marie l'écho de sa voix à la musique du monde. Cela est vrai surtout du poète lyrique, tendre et rêveur, et c'est ce

qui en fait le plus souvent un être si indifférent aux débats humains, et si impatient des querelles d'alentour. Lui aussi, il dirait volontiers en certains moments, comme le spirituel épicurien M. de Stendhal, à propos des airs de Cimarosa : « Quelle « folie de s'indigner, de blâmer, de se rendre haïssant, de s'oc- « cuper de ces grands intérêts de politique qui ne nous inté- « ressent point ! ■

o Amiamo or quando

« Esser si puote riamato arnando. »

Ou du moins, s'il ne parle pas ainsi à l'heure des grands périls et des crises nationales, il aura soif d'ordre, de liberté, de sécurité; et la chose publique une fois à l'abri d'un coup de main, laissant à d'autres plus empressés les soins d'une surveillance attentive et les tracas obscurs du ménage politique, il se rejettera bien avant dans sa solitude et son silence ; il en reviendra aux choses de l'âme, et à cette éternelle nature, si antique et chaque matin si nouvelle, si paisible à jamais et si peu muette ; il se mêlera tout entier à elle, et s'y oubliera par moments; puis, ramené à soi, se ressouvenant d'avoir senti, et voulant s'en ressouvenir toujours, il traduira tous ces bruits, toutes ces voix, en langage humain, et s'enchantera de ses propres chants. Et comme il y a des heures dans la vie où la contemplation accable, où la voix se refuse au chant, où une tristesse froide et grise passe sur l'âme sans la féconder, l'artiste alors, pour échapper à cet ennui stérile et désolé, cherchera une distraction ingénieuse dans les questions d'art pur, les séparant, autant qu'il le pourra, des querelles littéraires, toujours si aigres et si harcelantes ; il se complaira aux détails techniques, aux rapports finement saisis, aux analyses du style et de la forme ; il préparera de longue main à l'inspiration des ressources et des secrets dont elle s'aidera au besoin et qui la feront à son insu plus puissante et plus libre; il y gagnera pour le moment de combler

un vide dans sa vie ; et par degrés, 'à propos de la manière d'exprimer les choses, il se. sentira bientôt rendu au sentiment des choses exprimées. Pour moi, qui écris ces lignes, c'a toujours été mon vœu le plus cher qu'une destinée pareille. S'il m'avait été donné d'organiser ma vie à mon plaisir, j'aurais voulu qu'elle pût avoir pour devise : L'art dans la rêverie, et la rêverie dans l'art. *

Page 1