REPRISE
C'est fait, mon Cœur, quittons la liberté;
Etienne de [.\ Boétie, Sonnets.
Si faut-il une fois brûler d'un feu durable, La Fontaine, Élcg. u,
N'avoir qu'un seul désir, n'aimer qu'un être au monde,
L'aimer d'amour ardente, idéale et profonde;
Voir presque tous les jours, et souvent sans témoins,
Cette beauté, l'objet de mes uniques soins;
Lui parler longuement desdoux secrets de l'àme.
De l'une et l'autre vie; et, sitôt que la flamme
Qui sort de son regard s'est trop mêlée au mien ,
Ralentir tout à coup le rapide entretien;
Sous ma paupière en pleurs noyer mon étincelle ;
Refouler les torrents de mon cœur qui ruisselle;
Me taire, ou lui parler d'un accent moins aimant,
De peur de donner jour à l'attendrissement;
DE JOSEPH DELOKME. 219
— Ou bien quand, près de moi, muette, indifférente, Elle livre au hasard sa rêverie errante,
Moi devant qui toujours elle est seule, elle est tout, Etre là comme un meuble, en silence, debout; N'oser, même d'un mol, ramener sa pensée, Mais grossir lentement ma douleur amassée. Et quand j'ai le cœur plein, sortir au désespoir,
— Sortir, — pour que peut-être elle songe, le soir, Que je fus bien distrait, bien ennuyé près d'elle, Pour que je lui paraisse un ami peu fidèle,
E£ que, si quelque absence un jour nous séparait, A m'oublier longtemps elle ait moins de regret ; Vivre ainsi, se gêner, mentir à ce qu'on aime; Enchaîner cet aveu qui vole de lui-même ; Mordre sa lèvre en sang, pétrifier ses yeux ; En pâlir, en mourir,... — et sentir que c'est mieux!
Oh! que son jeune cœur soit paisible et repose, Que rien n'attriste plus ses yeux bleus obscurcis ! Pour Elle le sourire ou les larmes sans cause! Pour moi les vrais soucis !
Pour moi le sacrifice et sa brûlante veille, Le silence et l'ennui de ne rien exprimer, Comme au novice amant qui croit que c'est merveille Qu'on puisse un jour l'aimer!
Pour moi, lorsqu'on passant son irais regard m'attire El dit avec bonheur : Ami, ne viens-tu pas?
Pour moi, comme un fardeau, d'hésiter à lui dire Mon cœur et ses combats ;
De moins souvent mêler mon haleine à la sienne, Et le soir, à l'abri du monde et des rivaux, De n'oser éclairer sa tendresse ancienne A des rayons nouveaux !
Pour moi de ne plus lire à sa face pâlie Les signes orageux d'un céleste avenir ! Pour Elle les trésors de la mélancolie , La paix du souvenir ;
Le bonheur souverain de gouverner une âme , De la sentir, à soi, muette, à son côté : Des gazons sous ses pas, et son pur front de femme Dans la sérénité;
Un sommeil sans remords avec l'essaim fidèle Et les songes légers d'un amour sans effroi ! Amour! abeille d'or! ô tout le miel pour Elle, Et l'aiguillon pour moi !