ODE AU SOIR
IMITE nn COLLINS (1 ) .
Si quelque flûte de Sicile,
Quelque note d'un buis docile, Te peut, ô chaste Soir, espérer arriver,
Parmi les bruits de tes haleines Si fraîches en mourant, et le chant des fontaines
Qui monte à l'heure du rêver ;
(li Le poète a cherché dans cette imitation à rendre surtout la couleur et le mouvement rhythmique de l'original. 11 aurait à demander pardon pour certaines hardiesses que réclamait la fantaisie de l'inspiration et que les puristes ont reprochées dans le temps au poète anglais lui-même. C'est pourtant grâce à ces vives nouveautés, soutenues d'un sentiment doux et vrai, que l'Ode de Collins est restée unique et qu'elle mérite à jamais de vivre.
Dans les prés, modeste Génie,
Glissant d'une démarche unie, Tandis qu'à l'ïfulre bout, sous des deux encor chauds,
Le soleil empourpré cpii nage Rattire à lui, renflamme en son dais de nuage
Tous ses rideaux et ses réseaux ;
A cette heure où l'air qui s'apaise
N'a rien d'ailé qui ne se taise, Hors la chauve-souris, hirondelle des nuits,
Qui, près des vieux murs qu'on côtoie, Repasse et bat et crie, et tempère la joie
Aux sens trop vite épanouis,
Hors le hanneton monotone
Qui, plein du faux ton qu'il bourdonne, Dans mon sentier étroit se rue innocemment;
— A cette heure, ô Soir, qu'il t'agrée D'inspirer à ma voix, à ma lèvre altérée
Quelque chant qui puisse, un moment,
Qui puisse, à l'égal de les ombres,
Des blancs coteaux aux vallons sombres Décroître avec lenteur et fuir à l'infini ;
Dont le suave accent exhale Le charme que réserve à l'âme pastorale
Ton retour chaque fois béni !
Car sitôt qu'au bord de ton voile
Tu fais briller la pâle étoile, A ce tremblant signal en silence avertis,
Le chœur des Heures plus sacrées, Les Esprits qui, le jour, aux corolles dorées
Sommeillaient, en foule sortis
S'assemblent, et Nymphes et Fées,
Leurs tempes de joncs rattachées, Et les Plaisirs pensifs, et les Ennuis rêveurs,
Tous au char ombreux qu'ils attellent, Un pied dans la rosée, attendent et t'appellent
Comme des amants ou des sœurs.
Oh ! qu'alors la vaste bruyère
De sa scène sauvage et fière Prolonge à mes regards l'horizon sourcilleux !
Que plus haute sur la vallée, Plus sombre au front des bois, la tour, mieux dentelée,
Parle des morts et des aïeux !
Ou si l'orage et sa menace,
Si la pluie à torrents qui chasse, M'arrêtent, malgré moi, loin des sentiers mouvants,
Qu'au moins abrité sous la grange Qui domine la plaine, à cette horreur étrange,
Aux flots grossis, fouettés des vents,
Au déchirement des nuées,
Au son des cloches remuées, Des cloches des hameaux au plus lointain du ciel,
A ces beautés je m'esjouisse (1) Jusqu'à ce que, gagnant par degrés, s'épaississe
Un voile d'ombre universel !
Oui, tant qu'Avril qui recommence, Doux Soir, épandra sa semence Et sa senteur en pluie à tes cheveux épars;
[i) Éjouir ou plutôt esjouir, vieux mot que rejouir ne remplace pas.
Tant qu'aux longs jours où tu recules, L'Été ménagera tes douteux crépuscules Et s'égaiera sous tes relards;
Tant qu'après ses grappes vermeilles
Automne emplira tes corbeilles Lentement, à regret, des couronnes des bois;
Tant que de son tapis blanchâtre Hiver amortira tes pas, et près de l'àtre
Consolera tous tes effrois :
Aussi longtemps, belle Vesprée,
Invoquant ton heure assurée, L'Amitié qui sourit, l'Étude au chaste front,
La Sagesse sensible encore, La Fantaisie errante et qui de jour s'ignore,
Soir, ces doux hôtes t'aimeront !
Aussi longtemps l'Amour qui mêle
Aux courts plaisirs l'âme immortelle, Ira par tes Édens méditer ses secrets :
Puisse-t-il jamais dans l'absence Ne languir trop sevré de ta sainte puissance,
Plus sainte à l'ombre des forêts !
Le long de cette verte et sereine avenue,
Derrière, à droite, au fond, laissant la tour connue
Et le bois protecteur où nous venons d'errer,
Sans trop voir Saint-Mandé qui doit nous ignorer,
Tandis que devant nous la prochaine Barrière,
Bizarrement dressée en colonnes de pierre,
Annonce aux yeux la ville, et dit de loin qu'il faut,
Pauvres amants heureux, nous séparer bientôt,
Durant ces courts moments d'une plus calme ivresse,
Dédoublant de lenteur sous le soleil qui baisse,
Dans ce silence ému, clans nos regards de feu,
A ton bras, Ange aimé, sais-tu quel est mon vœu?
Mon vœu, c'est que l'allée au lent retour propice,
Ces maisons de coté que le rosier tapisse,
Ces petits seuils riants sans un œil curieux,
Ces arbres espacés où règne l'air des cieux,
Tout cela dure et gagne en longueur infinie;
Que par l'enchantement de quelque bon Génie,
A mesure que fuit derrière abandonné
Le beau bois verdoyant, de sa tour couronné,
Abaissant à nos yeux ses colonnes d'Hercule,
L'idéale Barrière elle-même recule;
Et nous irions ainsi sans jamais approcher!
Le soleil cependant viendrait de se coucher,
Et le soir faisant signe aux timides étoiles
Baignerait au couchant la frange de ses voiles:
Mais, sous les cieux rougis ou sous le dais du soir,
Nous, bien qu'un peu lassés, sans rien apercevoir,
Sans dire que c'est long ni presser le mystère,
Nous irions, nous irions, bienheureux sur la terre,
Jouissant de l'air pur, de parler, de rêver,
Et croyant vaguement à la longue arriver.
Et Lénore pourtant, notre bonne déesse,
Oui jamais ne se plaint, mais quelquefois nous presse,
Au large devant nous, grave et d'un pas royal,
Comme dans les jardins de quelque Escurial,
Son parasol ouvert, marcherait sous la lune,
Sans troubler d'un seul mot l'illusion commune.
Et le soir redoublant d'astres et de beautés,
Et l'univers confus nageant dans des clartés,
Nous aussi de langueur baignés par tous nos pores,
Sans plus comprendre rien aux couchants, aux aurores,
Aux terrestres chemins où s'attardent nos pieds,
A pas toujours plus lents, l'un sur l'autre appuyés,
Mollement nous irions, perdus dans la pensée
Que l'heure du retour n'est pas encor passée.
Et sans douleur pour nous la fatigue croîtrait ;
Et tout bruit, toute ville au loin disparaîtrait;
Et sous les blancs rayons l'avenue éternelle,
Au gré de notre pâle et mourante prunelle,
Ferait luire en tremblant, comme entre des cyprès,
De purs tombeaux d'albâtre et mille gazons frais;..
Jusqu'à ce que Lénore y glissant la première,
Nous la suivions bientôt sur l'herbe sans poussière,
Inséparable couple, expirant et brisé,
Enchaînant dans nos bras le temps éternisé !
(Il y faudrait de la musique de Gluck.)
Laissez-moi ! tout a fui. Le printemps recommence ;
L'été s'anime, et le désir a lui; Les sillons et les cœurs agitent leur semence. Laissez-moi ! tout a fui.
Laissez-moi! dans nos champs, les roches solitaires,
Les bois épais appellent mon ennui.
Je veux, au bord des lacs, méditer leurs mystères, El comment tout m'a fui.
Laissez-moi m'égarer aux foules de la ville ;
J'aime ce peuple et son bruit réjoui ; Il double la tristesse à ce cœur qui s'exile, Et pour qui tout a fui.
Laissez-moi ! midi règne, et le soleil sans voiles
Fait un désert à mon œil ébloui.
Laissez-moi ! c'est le soir, et l'heure des étoiles ; Qu'espérer? tout a fui
Oh ! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure,
Aimer mon mal et ne vouloir que lui.
elle en qui je croyais, Celle qui m'était sûre... Laissez-moi ! tout a fui !