XVI
Printemps qui sitôt rachète Les mois perdus et les ans!
Fraîcheur facile et parfaite Au sortir des maux pesants !
Germes que la terre enfante, Désirs dont l'âme s'enchante, Après d'amères rigueurs!
Prompt oubli dans la vallée, Source en nous renouvelée, Rajeunissement des cœurs!
Hier la grêle et la tempête Sur nous roulaient en éclats;
(1) « Je n'ai jamais conçu l'amour sans te mystère, et là où était le mystère, là pour moi déjà était l'amour. ■> (Pensées de Joseph Delorme.) — K^urrraoï/j etioVvj?, a dit Mimnerme, — Mimnerme, ce huitième Sage de la Grèce, celui qu'on aurait droit d'appeler le Sage du plaisir.
Aujourd'hui nous avons fête Dans la plaine des lilas (1).
La sève, un temps endormie.
Partout monte, ô mon Amie, Et va féconder l'été.
Tes pleurs coulent, même signe .
Comme les pleurs de la vigne.
Ce n'est que luxe et beauté .
Combien tient-il de jeunesses Dans un seul coeur de mortel ?
Combien de fois les promesses Nous font-elles arc-en-ciel?
Jusqu'à ce que l'ombre règne Et que la vieillesse éteigne Ces flambeaux qu'Amour ornait ; Jusqu'à ce que le mystère De la tombe nous enserre Sous le gazon qui renaît !
Brune aux yeux bleus, superbe au regard tendre, Pourquoi mêler des dons à séparer, Un charme double à qui sait le comprendre?... Non, ce n'est pas guérir, c'est enivrer !
(1) Probablement Romainville. Il y avait, encore un lïomainville en ce temps-là.
L'échanson noir, dans le festin antique, Versait un vin sombre et noir comme lui; Le blond enfant, à la blanche tunique, Verse un vin clair pour le cœur réjoui.
Mais si tous deux, dans une même coupe, Versaient ensemble avec un soin jalcux,... Brune aux yeux bleus, ah! ce philtre qu'on coupe Et qu'on redouble, est un poison trop doux !
D'autres amants ont eu, dans leur marche amoureuse. Les sentiers plus fleuris, la trace plus heureuse, Plus facile et riante et conforme au plaisir. Les lieux de rendez-vous qu'ils se pouvaient choisir, En des berceaux couverts, ou le long des allées, Conviaient, conduisaient leurs attentes voilées, Leur envoyaient au front mille et mille senteurs, El faisaient autour d'eux les oiseaux plus chanteurs. Tantôt, en plein midi, quand la chasse brillante, En feu sous le soleil et déjà ruisselante, -N'avait d'yeux qu'à la meute et qu'au cerf relancé, La beauté, comme lasse, au franchir d'un fossé. S'égarait, et glissait du palefroi fidèle Dans les bras de celui qui ne suit que pour elle; Et l'aboiement lointain, la fanfare et les cris, N'étaient plus qu'un accord à des soupirs chéris.
DE JOSEPH DELOIUIE. 259
Tantôt, bien tard au ciel quand la lune se lève, L'amante qu'on espère, accomplissant le rêve, Apparaissait penchée à son baluslre d'or; Et ses cheveux pendants, et tout ce blond trésor, Ses mains et ses parfums, et sa molle caresse, Comme à l'Endyniion qu'effleure la déesse, Allaient, et, se teignant dans l'astre aux pales flots, Pleuvaient sur le plus cher des tendres Roméos. Tantôt le gris matin et l'aube qu'on devine Voyaient dans la vapeur courir une ombre fine, Et la porte du parc avait crié bien bas;... Ou vers le pavillon, plutôt, tournant ses pas, Vers le kiosque orné qui donne sur la route, Elle allait : la rosée, en perles, goutte à goutte Émaillait ses cheveux, et noyait le satin De ses pieds qui froissaient la lavande et le thym; Et si, des grands bosquets côtoyant la lisière, Un obstacle a saisi sa robe prisonnière, C'était, pour tous retards semés en si beau lieu, Quelque buisson de rose au piédestal d'un dieu.
Nous, ce n'est pas ainsi !
— Quand la rare quinzaine, Après maint contre-temps, se répare et ramène La douceur de se voir, je vais longeant exprès, Au lieu des quais voisins, ouverts et peu secrets, La rue où sans soleil la pauvreté s'entasse, Et plus sûr que par là nul ne dira ma trace ; Je vais, et pour témoins de l'espoir qui me luit; Pour arbres et buissons, je n'ai que le réduit De l'humaine misère, et des figures mortes Aspirant un peu d'air sur le devant des portes 5 Des enfants, que Lycurgue eût d'abord rejetés,
Jouant, tout maladifs, en bruyantes gaietés;
Des femmes dont le port promet qu'elles sont belles,
Mais dont l'œil et la joue et les maigreurs cruelles
Accusent le dur sort où s'appauvrit leur sang;
La dispute parfois et le cri glapissant,
Parfois un fol éclat qui non moins me déchire,
Et là, là même aussi, l'amour et le sourire.
Ainsi, sans rien laisser, pauvres hommes, de nous,
J'arrive, en méditant, à mon bien le plus doux,
Jusqu'à la tour, encor sur pied, par où s'atteste
L'hôtel des vieux Capets dans son unique reste,
Tour aujourd'hui perdue, étouffée entre murs,
Logeant, au lieu de rois, bien des hôtes obscurs,
Des hôtes seulement de métier et de peine ;
Et c'est là qu'est la chambre où vient ma Cbàtelaine !...
Un boudoir au dedans, un asile embelli !
Et quand tu t'es enfuie et que tout a pâli, Quand, mon rêve comblé, la nuit déjà tombante, Je reviens, et reprends, d'une secrète pente, Ce même étroit chemin de deuil et de labeur, Que ce retour m'est cher, quoique si peu trompeur ! Gomme aux plus gais sentiers il n'est rien que j'envie Je marche en regardant et me dis : Cesl la vie ? L'avertissement grave est prompt à ressaisir, A pénétrer un cœur attendri du plaisir. Au sortir de ma fête et plein de mon ivresse, Je vais me souvenant de la grande détresse De la plupart, hélas ! — qu'il faut, pour racheter Le plaisir, s'il a tort, aux bienfaits se hâter ; Que, même aux plus heureux, aux plus aimants, la joie Est courte; que le deuil est au long de leur voie; Que la fidélité, dans ses charmes profonds, Veut aussi des efforts et creuse ses sillons ;
Qu'elle a l'aride ennui, le désert de l'absence; Que ton amour si tendre en sa munificence, Notre amour immortel, pourtant bientôt voilé, Bientôt veuf du plaisir et de l'âge envolé, Devra survivre enfin, meilleur en sa disgrâce, Au sourire, à l'accent qu'on aime,... à ce qui passe!
Et voilà qu'au tournant du trajet tortueux Je regarde, et mon œil a reconquis les deux, Les magnifiques cieux et leur splendide arène, L'étoile au front des tours, la Seine souveraine, La brume à l'horizon, signal des belles nuits, Et la foule épandue avec ses mille bruits, Et qui fait ressembler Paris, en ces soirées, A Naples bourdonnant sur ses plages sacrées.
Je ne connais plus la colline, La colline ni le vallon, Plaine lointaine ni voisine, Boulevard monotone et long;
Je ne sais plus herbe ni chêne, Odeur des bois, brise du soir, Tant l'amour heureux qui m'enchaîne M'enchaîne à la ville sans voir!
Si je veux, décrire un ombrage, Je ne sais plus les noms des fleurs; Oiseaux et fleurs, brillant ramage, Ne sont qu'indistinctes couleurs.
Pour chanter la nature absente, Oui dans son lointain m'a souri, Pour rendre à ma voix qui la chante Un peu de ce savoir fleuri,
En des vers que le Soir inspire, Je veux m'essayer, appuyé Au pur ébène de ta lyre, Charmant Collins, presque oublié !