A MON CHER MARMIER
Je me laisse emporter à mes flammes communes
MlTlIURIK RËGXIBR.
Oh! oui, comme autrefois, comme aux jours de folie, Comme aux jours si légers de Rose, hélas ! vieillie, Ami, par un matin de ce Paris d'été, Sous ce soleil si chaud au cœur ressuscité, Oh! oui, vous m'avez vu suivre encore à la trace La beauté passagère, et de perfide race, Dont le premier abord me renversa soudain ; Et vous m'avez surpris rebroussant mon chemin. Brusquant votre rencontre au coin de cette rue, De peur de laisser fuir sa démarche apparue. Ainsi je suis, Ami; malgré tant de retours, De projets d'être mieux, ainsi je suis toujours, Surtout quand le Printemps, si chanté de nos pères, A tout jamais puissant par les mêmes mystères, Arrive, et de sa sève emplit mon œil baigné, Et redore un duvet à mon front couronné. Le cœur s'ouvre, et les sens qui disaient d'être sage, Conseillers attiédis, gais flatteurs, n'ont plus d'âge ; Pleins du philtre immortel qui revient les charmer, Leur jeune voix murmure, et nous tente d'aimer, D'aimer, comme on aimait dans la Grèce amoureuse, Un pied blanc, un beau sein, une démarche heureuse, De fins cheveux brillants relevés, — sans songer Si l'étreinte est fidèle, ou le nœud mensonger,
DE JOSEPH DELOUM • '253
El si Tâme incertaine, à tant de grâce unie, Se dit Glycérion, Cinthie ou Philénie.
Eh bien, j'ai voulu suivre! Au Luxembourg voisin Demi-barricadé, curieuse, au jardin, Elle allait; en entrant, je l'ai quasi pressée. ; Elle allait lentement, et point embarrassée, Sans donner espérance, et sans se retourner, Hors une longue fois pour voir se dessiner La salle neuve; encor sa lèvre fit la moue. Plus loin, vers le bassin où le cygne se joue, Seule, je la laissai suivre le grand contour, Et pas à pas serrant le côté le plus court, Comme l'enfant discret flatte un cygne qui nage, A travers Peau limpide admirant son image, Un moment, je crus bien qu'elle avait tressailli, Qu'un lien invisible, entre nous établi, Me Fallait enchaîner; car, d'un tour plus docile, Elle revint, reprit le passage et la ville; Et moi, plus confiant, je la couvais de l'œil, Et marquais mon esclave en rêvant à l'accueil. Mais, du pâle Odéon quittant la colonnade, Voilà qu'un cavalier à la moustache fade, Fort absent jusqu'alors, traversa brusquement, Et d'un hardi regard, ou d'un propos charmant, L'effraya, la gagna,... que sais-je? en une allée, Quand plus près j'accourais, l'ombre était envolée. Lui, resta quelque temps dehors, l'air assuré. Fûmes-nous éconduits?... me fut-il préféré?...
Oh! tout le jour, Ami, de cette quête ardente, Après mainte heure encor de retour et d'attente, Ami, je souffris bien, navré, brûlant de feux, ûTc voyant rien de beau parmi les plus beaux yeux,
Ne voyant, ne voulant que ceux du matin même,
Et criant dans mon cœur : N'ai-je plus rien qu'on aime
N'ai-je plus cet éclair, ce front épanoui,
Ce sourcil qui lit dire à plus d'une : « C'est lui !
« (Comme on le dit de vous, jeune encore avec grâce),
» C'est lui dont la douceur décèle plus d'audace,
« De flamme; je le veux, et seul, et mon désir
« L'aime au premier regard, et le sait bien choisir.
« Avec lui je veux vite, en une heure divine,
« Dussé-je une autre fois ne jamais le revoir,
« Boire à toutes les fleurs où l'abeille butine,
« Et briser ma moisson d'amour avant ce soir ! »
POUR MON AMI AUGUSTE DESPLACES (i
Dilecto volo lascivire soilali.
St\i:e.
l)e nos folles ardeurs, Amour, que tu t'amuses, Moqueur toujours le même en variant tes ruses!
J'aimai d'abord, j'aimai, pour te mieux faire honneur, Une noble beauté que son jaloux seigneur Enfermait nuit et jour, plaintive châtelaine.
(1) Encore un cas où Joseph Détonne s'est mis, par supposition, on lieu1 et place d'un ami. Avec les amuurs de ses jeunes amis, il se donnait ainsi comme des relais de jeunesse. ,
Nos cœurs avaient parlé, mais l'attente était vaine. À peine, après des mois, nos habiles regards Trompaient, sans les forcer, et grilles et remparts; Point de balcon baissé, point d'échelle de soie! Là-haut le baron veille, en bas le dogue aboie. IAiube seule souffrait les volets entr'ouverls. Mais la fleur du baiser se perdait dans les airs!
Dégoûté, l'autre hier, je me suis laissé prendre A celle qui du moins peut à l'aise m' entendre, Blonde tête aperçue au vitrage brillant, Et tout le jour penchée à répondre au chaland. Hais voilà que l'enfant adorable et légère Voudrait en vain m'aimer dans sa cage de verre, On nous voit de partout; et le maître, le soir, La vient prendre et l'emmène au sortir du comptoir. Depuis huit jours déjà nous souffrons de la gêne; Je passe, elle m'appelle : en son cadre de chêne Elle est là tout debout. Comme on voit au printemps Le poulain généreux enfermé trop longtemps, Il piétine, il se dresse, il se ronge à l'attente : Telle, en l'espace étroit, la jeune impatiente. Son front rit sans que j'ose, et m'irrite au baiser. — Amour, de nos ardeurs tu te veux amuser!
SOUS L'ODÈON
A Auguste Desplaces.
0 la belle élancée, élégante et nu-tête,
Assise à son comptoir ou bien souvent debout!
On passe, on est charmé; l'on repasse, on s'arrête :
Elle nous voit à peine, on la voit de partout.
Quoi? tout le jour ainsi dans l'étroite volière, Oiseau qu'on croit si libre et pourtant enchaîné ! Pour qui donc sa chanson? pour qui, sous sa paupière, Ces doux feux qu'elle voile au passant obstiné ?
La jeunesse bourdonne et court sous le portique Avec de joyeux ris et des regards ardents : Elle, comme une reine ou la Minerve antique, Front pur, tête baissée, elle songe au-dedans.
Sans lever ses beaux yeux, quand la foule s'empresse, Elle pose à deux mains sur son genou léger Le livre qu'elle lit (c'est, je crois bien, Lucrèce) (1), Et l'on voit au beau vers son beau doigt s'allonger.
Moins calme en son boudoir s'assied la noble dame, Moins à l'aise au désert, à l'ombre des forêts;
(1) La tragédie do Lucrèce, de Ponsard, était alors dans sa nouveauté.
Dans cette cage ouverte, ainsi cette jeune àme Vit, respire en plein air et livre ses secrets.
Oh! non, elle les cache et se garde fidèle Au jeune ami qui rôde et dont on est jaloux : Plus heureux il évite, il ose être loin d'elle, De peur de laisser voir ce qui serait trop doux!
0 si j'étais poëte, ô! dès l'aube, à chaque heure, Je viendrais m'égarer jusqu'aux ombres des nuits: Sous les piliers tournants de la vague demeure Je viendrais enchaîner, dérouler mes ennuis.
Chaque fois, en passant, j'essaierais sa louange D'un vers harmonieux et d'un timide chant; Ma lèvre aurait ces mots de jeune fille et d'ange : La Stance sur ses pieds grandirait en marchant.
Puis le tour accompli du portique sonore Me ramènerait juste au pilier qui me plaît, El la rime à l'instant, riche et docile encore, Viendrait, ô jeune Belle, enfermer le couplet.
— Regret de nos printemps ! Espérance adorée ! O promenoir si cher à nos libres amours! O traces d'autrefois, qui revivent toujours ! O jeune Ami, pourquoi me l'as-lu donc montrée?
Al SOMMEIL
TRADUIT IlE STACE.
Par quel crime, si jeune, ù des Dieux le plus doux,
Par quel sort, ai-je pu perdre les dons jaloux,
0 Sommeil! — tu me fuis. — Tout dort dans la nature,
Les troupeaux au bercail, l'oiseau dans la verdure ;
Les fleuves mugissants, et de jour aux cent bruits,
Assoupissent au loin leurs murmures des nuits:
Les cimes des grands bois penchent sous les rosées,
Et les mers au rivage expirent apaisées.
Moi, je veille : sept fois Pbébé m'a regardé
De son char le plus haut ou déjà retardé,
Sept fois j'ai répondu, debout, plus pâle qu'elle!
Autant de fois Vesper, de sa tendre étincelle,
M'a surpris, dès le soir, attendant vainement;
Et la fraîcheur d'Aurore aiguise mon tourment.
Que faire? Argus lui-même et ses mille paupières,
Gardant pour Jupiter les beautés prisonnières,
Ne veillaient qu'à demi : chaque œil avait son tour.
En ces nuits, ô Sommeil, trop courtes pour l'amour,
A mères et sans fin pour ma veille pâlie,
Peut-être, au moment même où ma voix te supplie,
Un autre," un plus heureux, dans son embrassemenl
Pressant un sein aimé, t'éloigne doucement...
Sommeil ! oh! laisse-les, viens à moi; viens à peine,
C'est assez, c'est beaucoup : à d'autres ta main pleine
De tes plus lourds pavots ! à moi, doux Passager,
Rien qu'un loucher humide, un coup d'aile léger!
DE JUbEIMI DELORME. 259